L’idiot utile du bataillon Azov

La guerre est aussi faite de gens bizarres, poussés à venir s'engager d'une façon ou d'une autre. Ils peuvent être des fous de guerre, des cœurs brisés fâchés contre la société, de simples criminels, des gens qui ne se retrouvent pas dans nos sociétés capitalistes, des naïfs peut-être moins naïfs qu'ils ne le montrent, des espions... J'ai hésité à écrire sur ce personnage bizarre, un de plus, car son parcours est flou et dans cette histoire, aucun des protagonistes ne me semblent crédibles. Espion, néo-nazi influençable mais convaincu, criminel, amoureux de la guerre ou combattant retrouvant la raison, difficile de cerner le personnage et de savoir à qui j'ai eu à faire...

Le rendez-vous est donné sur l’avenue Kreshchatyk, à quelques pas de la station de métro du même nom. Quelques hommes en treillis, les poches vidées de leurs grenades et de leurs armes, discutent autours d’un banc. L’un d’entre-eux a une croix gammée de tatouée sur son épaule, une autre salue ses amis d’un salut nazi, hilare. Ces membres du bataillon Azov, qui abrite de nombreux néo-nazis en son sein ont appelé tous les journalistes qu’ils connaissent pour leur présenter leur nouvelle recrue, quasiment une prise de guerre. Evgueni Listopad a une tête de vainqueur et se fait passer pour un simplet timide, petit, les cheveux rasés coupe militaire, les yeux vides, un sourire niais, il ne s’exprime que lorsque son nouveau commandant lui suggère de répondre à la presse. Droit, il ne moufte pas et sourit lorsque ses nouveaux camarades se moquent de lui. Mais quand le commandant présente sa recrue comme lorsque qu’Evgueni raconte lui-même ses aventures d’ancien séparatiste subitement redevenu amoureux de son Ukraine natale, il est difficile de faire la part entre le vrai et le faux. « Le séparatiste », ce sera son nouveau nom de combattant.

Photo: Paul Gogo
Evgueni Listopad dans son nouvel uniforme ukrainien

Une chose est sure, l’année et demie qu’il vient de passer a été pleine d’aventures. C’est en recoupant ses multiples publications sur internet et en les comparant aux propos qu’il m’a tenu lorsque je l’ai rencontré que j’ai pu tenter de retracer le parcours tumultueux de ce combattant.
Tout commence aux débuts de Maidan. Cet avocat, militant d’extrême droite, passionné de body building et de reconstitutions historiques, quitte alors sa ville de Zaphorize (sud de l’Ukraine) pour rejoindre le mouvement nationaliste Pravii Sektor sur Maidan. Les affrontements de Maidan passent, le président Ianoukovitch quitte le pays, le président de la Rada Oleksandr Tourtchynov assure l’intérim.
« J’ai commencé à lire beaucoup de choses sur internet qui m’ont fait douter. J’ai alors décidé de partir à l’Est pour rejoindre le mouvement séparatiste » explique Evgueni Listopad. C’est effectivement Slavyansk qu’il rejoindra. Une vidéo qui circule sur internet l’atteste. On peut le distinguer, faisant le clown sur un blindé, drapeau séparatiste en main. Il aurait été chargé de la protection d’un checkpoint, équipé d’une mitrailleuse, dans cette ville occupée quelques semaines par les séparatistes jusqu’à l’été 2014.
C’est ensuite que son parcours devient plus compliqué à comprendre. Il se serait rendu deux fois en Crimée pour se reposer. Dont une deuxième fois après avoir été arrêté par le SBU puis libéré. Accusé de séparatisme, il devra sa libération au manque de preuves, « ils n’ont jamais pu prouver que j’avais tué un Ukrainien ». Basée à Dnipropetrovsk, sa mère a déclaré à la presse avoir réclamé sa libération avec insistance, promettant de lui faire subir des soins psychiatriques. Les nombreux Ukrainiens qui ont protesté à l’époque contre sa libération l’accusaient d’avoir profité de relations haut-placées. Libéré, il courra se reposer en Crimée où il passera en direct sur la chaîne de propagande russe Lifenews sur laquelle il expliquera avoir subi des actes de torture de la part de la garde nationale ukrainienne et appellera à la mort des « soutiens de la junte de Kiev ». Il apparaît à l’image devant un drapeau d’un parti nationaliste russe, accompagné d’un militaire. « Ils m’ont battu à coups de crosses et piétiné, ils me lançaient parfois dans une fosse dans laquelle ils me laissaient sans eau et sans nourriture pour la journée » y raconte-t-il. Il y explique également avoir subi des pertes de mémoire après avoir été drogué par les soldats. L’homme auparavant bâti en triangle y apparaît effectivement amaigri et affaibli. Mais son discours est clair, il veut se battre « contre le fascisme ukrainien », lui, le nostalgique du troisième Reich.

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Evgueni en direct sur Lifenews depuis la Crimée, en mai 2014

Cette partie de l’histoire n’est pas claire c’est après un de ses deux voyages en Crimée qu’il aurait rejoint Donetsk, le bataillon Spartak et son tristement célèbre commandant, « Motorola ». De nombreuses photos en attestent sur les réseaux sociaux, on peut le voir jouer avec un lance-roquette, un aigle allemand tatoué sur l’une de ses larges épaules. Des médias font état à l’époque d’un second tatouage en honneur à son bataillon sur l’autre épaule, qu’il aurait ensuite remplacé par un tatouage représentant le drapeau noir et rouge des nationalistes ukrainiens. On le voit également poser fièrement, kalachnikov en main, dans les dortoirs de son bataillon.

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Evgueni au lever du lit (Donetsk)

« C’est à ce moment là qu’il a commencé à nous écrire » explique un de ses nouveaux camarades. « Il a commencé à correspondre avec une amie, il lui expliquait que sa famille lui manquait, qu’il voulait revenir côté Ukrainien » explique-t-il.
L’homme décide de passer la frontière. Mais cette fois-ci, c’est par des soldats du bataillon Azov qu’il se fait attraper.
Le voilà ainsi assis sur un banc, sur Kreshchatyk, forcé à répondre aux interviews pour montrer sa bonne foi. Aux antipodes du Evgueni que l’on retrouve sur les réseaux sociaux. Il a perdu beaucoup de muscles et n’a plus rien à voir avec l’image de tueur baraqué et sûr de lui que l’on devine sur les nombreuses traces laissées sur internet. Ruslan Kachmala, son nouveau commandant du bataillon Azov assure ne le connaître « que depuis deux jours » et ne pas réussir à cerner le personnage.  L’homme a-t-il rejoint le bataillon sous la contrainte? Le petit commandant barbu et trapus n’est pas plus digne de confiance que « le séparatiste ». « Il est là parce que je suis connu chez les séparatistes, ils ont peur de moi et me craignent. Quand ils entendaient mon nom dans les talkies-walkies, ils craignaient nos attaques. Certains rêvent de nous rejoindre, nous voulons leur montrer que c’est possible » lance-t-il fièrement, prenant visiblement ses rêves de héros de guerre pour une réalité. Evgueni confirme, « il a pris des zones sans tuer un homme, nous le connaissions bien avec Motorola ». Mais dans les faits, les soldats ne semblent pas vraiment croire en cette apparition de la vierge. Ils en veulent surtout au gouvernement Ukrainien « qui a libéré un séparatiste ». « On l’a vu sur un char russe avec un drapeau de la Novorossiya, mais il n’a jamais été condamné ici. Ce n’est pas cette personne qui menace l’Ukraine, c’est l’état » s’agace le soldat d’Azov. Dans le groupe, le président Porochenko est qualifié de dictateur. Evgueni leur aura au moins apporté une médiatisation et quelques informations utiles sur les séparatistes.

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Evgueni le culturiste est aussi fan de reconstitutions historiques. Du meilleur goût.

Les soldats ne lui font pas confiance « il a trahi une fois, il trahira une deuxième fois ». L’homme ne sera pas armé et n’ira pas sur le front. Le discours d’Evgueni Listopad n’inspire pas plus confiance. Les éléments de langage sont trop gros pour être sincères. « Je suis là parce que quand j’ai découvert que c’était l’armée russe qui se battait dans le Donbass, j’ai été dégoutté et j’ai compris qu’il fallait que je revienne sauver l’Ukraine » raconte-t-il, insistant lourdement, à plusieurs reprises sur la présence de l’armée russe dans l’Est de l’Ukraine. « Maintenant je veux me battre pour ma patrie car l’Ukraine est unie et le territoire Ukrainien est occupé par l’armée régulière russe et les séparatistes », un discours parfait, trop parfait. « En Ukraine j’ai ma mère, ma famille, une fille que j’aime » conclut-t-il en insistant sur le fait qu’il n’a « jamais tué un seul Ukrainien ». « À l’aéroport, on tirait sur des murs pour que les journalistes filment, je n’ai jamais tué personne ». Sur internet, des médias ayant rapporté son histoire l’année dernière expliquent qu’il aurait rejoint les séparatistes après s’être vu promettre un passeport russe et un travail en Crimée. Un passeport qu’il n’a jamais eu.
Le bataillon Azov n’a pas la meilleure réputation qui soit, par qui a-t-il été torturé? Encore une fois, le commandant en fait trop et tombe dans le risible. « Moi je ne torture pas, quand vous torturez quelqu’un, la personne se referme sur elle-même et ne veut plus parler » affirme-t-il. Ajoutant mystérieusement :  » Une fois, l’armée a interrogé trois séparatistes pendant trois jours. Aucun résultat. Je suis allé discuter avec eux, il y en a un qui a tout écrit sur une feuille et qui s’est pendu après. C’était plié en une demi-heure ». Impossible d’en savoir plus sur la « méthode miracle » du « saint d’Azov ». Autour, les autres combattants rigolent et moquent le séparatiste. L’un d’entre-eux m’avoue qu’ils le prennent pour un abruti total car il a un testicule en moins, qu’il s’est explosé en tirant malencontreusement avec son pistolet fixé au niveau de la taille. Un accident courant sur les lignes de front, mais l’ablation de testicules est également une pratique de torture particulièrement répandue dans ce conflit et dans les deux camps.

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Evgueni Listopad, lance-roquettes en main, à Donetsk

Quoiqu’il arrive à ce personnage, ses anciens camarades du bataillon séparatiste Spartak lui ont laissé un beau cadeau numérique. Plutôt bien vu mais un peu gros. Au lieu d’appeler à la mort du « traître » qui ne cesse de répéter dans les médias ukrainiens qu’il n’a jamais tué personne, ils ont préféré publier un simple post sur le réseau social russe Vkontakte : « Evgueni Listopad a été un soldat exemplaire, il a reçu deux médailles pour ses actes lors de la bataille de l’aéroport. Il a détruit trois tanks et tué une soixantaines de soldats ukrainiens » avec deux photos d’Evgueni, lance-roquette et kalachnikov en main (voir ci-dessus).
Paul Gogo

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