Donetsk sans voix

Il y a un an, quasiment jour pour jour, je quittais Donetsk après avoir réalisé un reportage sur place. Ce que je ne savais pas, c’est qu’il s’agissait de mon dernier voyage sur place.

 

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Mon dernier refus en date, le 20 juillet dernier : « Service de presse du gouvernement. Bonjour, malheureusement, votre accréditation sur le territoire de la DNR (République Populaire de Donetsk) est refusée ».

 

Ce conflit dans l’est de l’Ukraine a toujours été particulier. Pendant deux ans, les journalistes passant par le Donbass ont eu ce luxe de pouvoir couvrir les deux camps, traverser le front à leur guise, sans prendre trop de risques. Les premiers reporters sont arrivés à Donetsk en avion, pendant plusieurs semaines, j’ai continué à prendre le train de nuit Kiev/Donetsk. Comme me disait souvent une journaliste d’expérience avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, « tu as de la chance de pouvoir circuler entre les deux camps, dans les balkans, on choisissait notre camp et on y restait« . C’est vrai.

Mais depuis plusieurs mois, la plupart des journalistes désirant se rendre dans le Donbass, côté séparatiste, en sont empêchés par le service de presse local. Il est strictement impossible de traverser le front sans autorisation. Les journalistes concernés par ces interdictions ont quasiment tous déjà mis les pieds sur place. Y ayant passé plus de temps que côté ukrainien lorsque le cessez-le-feu n’était pas encore de rigueur, je n’y ai pas échappé. Un vrai problème pour moi, en tant que journaliste, bien sûr, mais aussi d’un point de vue plus personnel tant j’aime cette région qui, dès le début, a pris la forme d’un grand mystère. Un mystère que j’essayais de comprendre, reportages après reportages, événements après événements, rencontres après rencontres…

Pour une raison mystérieuse, le service chargé des accréditations à Donetsk mène un combat radical visant à empêcher l’utilisation du mot « séparatiste » dans les reportages des correspondants étrangers. Quelques refus ont été justifiés de cette façon lorsque les interdictions ont commencé à se multiplier, durant l’été 2015.

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Rappel utile.

 

Il faut savoir que les français ont le droit à un traitement particulier lorsqu’il s’agit du « googlage en règle » des « services de renseignement » séparatistes car c’est un français installé à Donetsk, qui en est chargé.

Je ne m’étalerai pas sur cette personne (cf. ses nombreuses envolées lyriques pleines d’insultes visibles sur ses blogs) payé par les séparatistes pour empêcher les journalistes  de venir travailler. Il finira de toutes façons sûrement un jour devant un tribunal français tant ses propos sont faits de diffamations, d’insultes, de mensonges et de désinformation. Et puis chaque conflit a son lot de militants détenteurs de « la vérité vraie que les médias vous cachent » .

L’essentiel est ailleurs.

Les premières victimes de ces décisions sont, comme toujours, les civils.

Des civils à qui ces gens de Donetsk ont décidé d’enlever cette liberté d’expression, ce droit de parole. Une parole qui a beaucoup d’importance dans cette région où la propagande a réellement le pouvoir d’une arme. Leur retirer ce droit d’expression est une atteinte aux droits de l’Homme. Comment régler un conflit de ce type quand les deux camps ne peuvent plus que s’écouter qu’eux-mêmes? Quand l’un de ces camps n’a plus accès qu’à un message unique dispensé quotidiennement?

Il n’est officiellement pas question de l’accès à la presse dans ces zones lors des nombreuses réunions liées aux accords de Minsk. Comment imaginer des élections dans le Donbass sans liberté d’expression et sans couverture médiatique équilibrée?

En reportage il y a quelques mois le long de la ligne de front, côté ukrainien, avec des humanitaires du Haut commissariat des Nations Unis pour les réfugiés (UNHCR), un responsable de la mission m’avait confié : « Côté ukrainien, la situation humanitaire est encore très compliquée. De l’autre côté, c’est difficile d’accès alors que dans certains endroits, la situation est catastrophique« . Qui pour donner la parole à ces gens souvent situés en zones grises, qui doivent se battre quotidiennement pour trouver de la nourriture?

Les ukrainiens aussi continuent à bombarder, les accrochages sont quotidiens, parfois, ce sont les civils qui sont touchés. Qui pour donner la parole à ces gens qui vivent encore sous les bombardements?

Une manifestation d’entrepreneurs à Gorlivka (DNR), un site local couvre l’actualité avant de supprimer son reportage. Qui pour donner la parole à ces entrepreneurs et ouvriers en difficulté?

La loi martiale est toujours appliquée côté séparatiste (où la peine de mort est en vigueur), qui pour en décrire le fonctionnement et les conséquences dans la vie quotidienne des habitants du Donbass?

Une amie, loin d’être pro-ukrainienne, récemment passée par Donetsk me confiait : « Le couvre-feu démarre à 23h, et ce n’est plus comme avant, il est vraiment respecté maintenant. Tout le monde a peur de sortir dans la rue parce qu’il y a beaucoup de « police spéciale » qui arrête les gens pour les calmer. Il n’y a plus beaucoup de guerre ici, que de la répression. Et tout le monde fait comme si c’était ok« .

Qui pour décrire tout cela? Malheureusement plus grand monde…

Paul Gogo

 

 

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Les « babouchka » de la guerre

Les grands-mères de l’Est ukrainien sont devenues malgré elles les premières victimes de la guerre. Le conflit ne fait que remettre au grand jour leur réputation de femmes de caractère, généreuses et solidaires.

À chaque trou, ma tête est ballottée entre la vitre de notre vieille camionnette et mon fauteuil. Le voyage commence à être long. Avec les kilomètres, les routes du Donbass deviennent un jeu vidéo dans lequel il s’agit de déterminer quel obstacle fera le moins de mal à la voiture avant de finalement le prendre de plein fouet. À chaque secousse, mon genou de plus en plus bleu reprend un coup dans le fauteuil du conducteur. Mais à l’écoute de la force des grincements des suspensions de notre véhicule, il semble que ce soit bien le camion qui souffre le plus dans cette histoire. Cela fait 48h que nous sommes sur la route quand une dizaine d’heures sont sensées suffire pour rejoindre la ligne de front dans l’Est de l’Ukraine, depuis Kiev. Les bénévoles ukrainiens qui m’emmènent ne sont visiblement pas pressés d’aller distribuer leur nourriture aux soldats ukrainiens. Il faut dire qu’un voyage sur le front, ce sont d’abord des rencontres sur la route, des apéritifs interminables… C’est une aventure dont le front n’est que l’achèvement.

Tout a commencé la veille, quand nous avons fait le tour des bénévoles de Kiev. Ils nous ont rempli notre camion de nourriture et de mètres carrés de tissus destinés au camouflage des armes et véhicules de l’armée. Puis il y a eu Armen, un ancien d’Afghanistan, qui nous a rajouté quelques conserves à l’arrière de la camionnette, à mi-chemin entre Kiev et Kharkiv. Il y a également « Baba Louba », grand-mère dont la modeste demeure située à proximité de Poltava, est devenue incontournable pour les voyageurs de passage. Nous ne nous y arrêterons pas cette fois-ci.
La maison de « Baba louba », « grand-mère amour », surnom classique des babouchkas, est petite et difficile à trouver. Il faut emprunter un chemin de boue à la sortie de son village puis traverser le terrain du voisin pour enfin arriver devant une barrière en bois aux couleurs du drapeau ukrainien, jaune et bleu. Cela se passe de la même façon à chaque fois. C’est son mari qui attend les visiteurs dehors, supervise les manœuvres des véhicules, puis invite les hôtes à entrer dans la maison. Les arrivées sont souvent tardives, mais quelque soit l’heure, quelque soit l’importance du retard, il y a toujours quelque chose de prêt dans la cuisine de « Baba louba ». Mais également dans son arrière cuisine où des dizaines de cartons de pirojkis, des bocaux pleins de bortsch et des bouteilles de lait sont entassés pour être expédiés vers le front. Avec de gigantesques louches et marmites, des bocaux de tomates et cornichons par dizaines, la pièce habituellement destinée à entreposer les outils indispensables à la culture de leur jardin a des allures de cuisine centrale clandestine. « Baba louba » se qualifie elle-même de « Babouchka », mot d’origine russe qualifiant les grands-mères de l’Est, généreuses en cœur et en corps.

Il n’y a pas d’âge particulier pour devenir babouchka, ni même une quelconque obligation d’avoir un petit enfant à choyer. Babouchka est une étape de la vie, un état d’esprit que la plupart des femmes de l’Est semblent atteindre un jour. Qu’elles soient russes comme ukrainiennes, elles ne déshonorent jamais leur réputation de femmes au caractère bien trempé. « Baba louba » ne déroge pas à la règle. Une fois les invités installés, un ballet se met en place. La femme apporte les innombrables plats, tandis que le mari refait son apparition, bouteille de vodka ou de cognac à la main. La jeune grand-mère de 66 ans peine à se poser, et ne prend la parole que pour demander à ses invités d’en reprendre. La décoration de son salon est un vrai musée. C’est un mélange de kitsch de style soviétique et de souvenirs souvent patriotiques prenant mille et une formes, mais toujours colorés de jaune et de bleu. Des drapeaux ukrainiens partout, autographiés par des dizaines de soldats. Des éclats d’obus et des balles alignés sur les étagères. Des photos de soldats, bénévoles, chercheurs, journalistes sont affichées par dizaines sur les murs du salon dont la vieille tapisserie jaunâtre s’efface sous les souvenirs. Le tout se mélange à ce que l’on trouvera dans le salon de toute grand-mère qui se respecte dans le monde. Les photos des enfants et petits-enfants. Chez « Baba louba », les enfants apparaissent sur une photo aux côtés de leurs parents, un gigantesque sanglier abattu à leur pied. Quant aux petits-enfants, j’ai remarqué au cours de mes voyages dans le Donbass qu’ils avaient généralement le droit à plus d’excentricité.

Sur une photo, leur petit-fils de six ans apparaît dans un photo-montage, affublé d’un costume de pilote d’avion, avec des lunettes de soleil, posant devant un énorme Boeing. Sur une seconde, il apparaît en costume militaire. Le salon d’une babouchka est à l’image de son cœur. Le cœur de cette grand-mère est bien plein, patriotique, parfois excentrique, mais chargé de passions. Les babouchkas ont cette particularité de toujours ouvrir leurs portes à l’inconnu sans se poser de questions. À condition que cet l’inconnu accepte de bonne volonté les rasades de vodka et les innombrables plats qui attendaient l’invité pourtant non annoncé. Mais lorsque l’on interroge les grands-mères sur leur vie, leur passé, leur histoire, elles se ferment instantanément, préférant détourner l’attention en versant une nouvelle tournée de vodka dans le verre de l’invité trop curieux. « Baba louba » ne déroge pas à la règle. Dur d’en apprendre sur elle. Elle a enseigné dans une école mais est désormais en retraite. Son engagement en faveur de son pays est présenté comme quelque chose d’évident, qui ne doit pas avoir à être expliqué. « Que voulez-vous que je fasse ? La Russie envahit mon pays, je ne vais pas rester chez moi à regarder la télé ! » s’exclame-t-elle, lorsque l’invité ose troubler le repas avec ses questions indiscrètes. Sa fille travaille dans une crèche, c’est elle aussi une militante ukrainienne accomplie, c’est elle qui a poussé sa mère à aider les soldats et volontaires en route vers le front. À peine ose-t-elle raconter que depuis deux ans, elle dépense toute sa retraite dans l’achat de matériel et de nourriture destinés à l’armée ukrainienne. Mais c’est pour mieux s’en féliciter « j’ai récemment atteint les 10 000 vareniki envoyés au front ! D’ailleurs, reprenez-en ! ». Puis, à contre-coeur et sans oublier de réclamer une photo, la grand-mère acceptait de laisser ses invités reprendre la route.

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Baba louba (au fond) et son mari (à gauche), accompagnée de trois bénévoles ukrainiens.

Aux armes babouchkas !

      Nous aussi nous sommes encore sur la route. Le voyage vers le front est décidément interminable. Nous sommes tombés en panne à Izyum, mes camarades d’infortune ne l’ont pas particulièrement mal vécu, cela leur a permis de prendre le temps d’un nouvel apéritif. Puis nous avons repris la route vers la région de Lougansk. Les checkpoints font désormais leur apparition. Endormi à l’arrière de la camionnette, certains soldats ne me remarquent même pas lors des contrôles. L’attitude d’amateurs de mes camarades de route devient dangereuse. Ils ont mis leurs gilets pare-balles et leurs treillis à 60 kilomètres du front et klaxonneraient presque pour annoncer leur arrivée sur le terrain de bataille. Deux bénévoles se distinguent du groupe, ce sont eux qui donnent les ordres. L’un est grand, barbu, parti de Kiev en treillis. Il a emmené son jouet, sa fierté, son gigantesque fusil de sniper, « au cas où… ». Il le montre à qui veut le voir en arrivant sur les checkpoints et peut disserter des heures sur son long pistolet, sans se soucier des risques de voyager avec une arme. Le second personnage est une femme. Elle répète à qui veut l’entendre qu’elle a un cancer. Son histoire est assez dramatique, mais son récit prend une tournure inquiétante à mon goût lorsqu’elle explique qu’elle s’attend à mourir et qu’elle n’a par conséquent pas peur du front. Sa perruque orange a été dessinée sur les deux véhicules du convoi, elle en est devenue la mascotte. Elle crie au téléphone, agresse les soldats qui hésitent à laisser passer le convoi, va même jusqu’à ambitieusement corrompre les militaires affamés, demandant un mot de passe qu’aucun des bénévoles n’avait pensé à demander, en leur proposant des pirojkis. Mais tant bien que mal, nous atteignons finalement la région du Donbass.

L’Ukraine, le Donbass et ses fameuses grands-mères sont faits de contrastes. Ces grands-mères de la guerre ont souvent été présentées comme des personnages importants du conflit. Elles sont souvent décrites comme ayant une attitude de « suiveuses » due à leur héritage soviétique qui les poussaient à tout attendre du gouvernement sans jamais s’engager. Il est vrai que sur de nombreux aspects, le Donbass ressemble plus à une plongée en URSS qu’à un voyage en Ukraine moderne. Les babouchkas en majorité nostalgique de l’URSS se plaisent à faire subsister cette époque dans leur vie quotidienne. Mais force est de constater que lorsque ces grands-mères décident de s’engager, elles ne le font pas à moitié. Ma première rencontre avec les babouchkas du Donbass ne s’est pas très bien passée. C’était en avril 2014, je découvrais Donetsk et cette situation conflictuelle qui ne faisait qu’empirer. Les images de grands-mères plantées devant les tanks ukrainiens se multipliaient, les manifestations aussi. Et quelque chose me surprenait à chaque fois, ces jeunes hommes cagoulés qui prenaient les bâtiments officiels uns-par-uns étaient toujours accompagnés par des grands-mères. Ces grands-mères avaient une particularité, elles étaient très concernées et imprégnées par les discours et idéologies diffusés dans les médias russes. Il était alors très courant de se faire arrêter dans la rue par une babouchka, souvent accompagnée d’une amie, afin de subir une séance d’intégration de la propagande. Après s’être assurée que j’étais bien journaliste, les grands-mères me demandaient d’approuver un discours qui durait une à deux minutes durant lesquelles l’ensemble des mots clés utilisés par la propagande russe pour mobiliser les foules et déstabiliser la région, revenaient en boucle. C’était à l’époque assez fascinant à voir car les grands-mères agissaient comme des robots, devenaient parfois agressives, puis se contentaient d’un hochement de tête de leur interlocuteur comme validation du discours, pour enfin quitter les lieux d’un air satisfait. C’était aussi le temps durant lequel les babouchkas pouvaient faire courir un risque aux journalistes. Les grands-mères qui suivaient les manifestations étaient alors réputées pour leur usage facile du mot « provocateurs ! ».

Il est arrivé à plusieurs reprises que ces femmes crient « provocateur ! » en plein milieu d’un rassemblement, en pointant du doigt un étranger, pour que l’étranger se fasse embarquer et interroger d’aussitôt par les jeunes rebelles cagoulés. Mais cette période n’a pas duré, car les grands-mères sont rapidement devenues les premières victimes de la guerre. Quand les manifestations se sont transformées en conflit armé, que les obus ont commencé à pleuvoir sur les civils vivant dans les banlieues de Donetsk, nombre d’habitants ont quitté les lieux. Mais s’il y a une chose qu’une babouchka ukrainienne comme russe ne quittera jamais, c’est sa maison. Parce qu’on retrouve toute la vie d’une grand-mère dans sa maison, mais également parce que dans le Donbass minier et sidérurgique, les « gueules noires » meurent tôt, laissant de nombreuses grands-mère veuves. Les décès de civils, se sont multipliés, touchant bien souvent des grands-mères qui n’avaient pas eu envie ou qui ne pouvaient pas quitter leurs domiciles qu’elles avaient mis toute leur vie à construire. Certaines d’entre-elles se sont donc installées dans des caves. C’est le cas de « Baba louba », encore une, dont je n’ai jamais réussi à connaître le vrai prénom. Elle a été mon fil rouge lorsque je vivais à Donetsk, la grand-mère que j’allais régulièrement rencontrer afin de comprendre ce que vivaient les civils. Enfermée dans une gigantesque cave touchées à deux reprises par des obus, en périphérie de Donetsk, elle avait créé toute une communauté autour d’elle. Plus d’une centaine de personnes s’y était installée, du sous-sol jusqu’aux étages.

Une rencontre avec « Baba louba » se passait toujours de la même façon. Tout d’abord, je prenais soin de ne pas manger de la journée. Puis, quand cela était possible, moi ou mes collègues journalistes achetions un peu de nourriture. Une fois sur place, il fallait d’abord s’asseoir à table, boire quelques rasades de vodka puis avaler l’ensemble des plats qu’elle avait préparé. Ensuite seulement, comme pour m’excuser d’avoir mangé sa nourriture si précieuse, je lui déposait mon sac de denrées et allait distribuer mes bonbons aux enfants. Cette grand-mère toujours enveloppée d’un tablier blanc me fascinait car l’ensemble des réfugiés de ce souterrain gravitaient autour d’elle. Et elle gérait cette cave, devenue petite communauté, comme une cheffe. Sachant calmer les jeunes enfants qui en avaient marre de ne pas pouvoir aller jouer dehors, tout en s’occupant de leurs mères, souvent jeunes et parfois enceintes.Bien sûr qu’elle soutenait les rebelles prorusses, la seule télévision de la cave est d’ailleurs branchée en permanence sur la chaîne officielle des rebelles. Mais ce qu’elle souhaitait à tout prix, c’était de vivre une vie de grand-mère, à un âge où aucunes d’entre-elles ne pensaient avoir affaire à la guerre, parfois pour la seconde fois de leurs vies.

Van Damme et Chevtchenko sur un checkpoint…

      La nuit commence à tomber sur les grandes plaines du Donbass et les combats reprennent en intensité, alors que lieu où nous sommes sensés dormir n’est même pas particulièrement défini. En haut d’une côte, un village se profile, un checkpoint en son entrée. Un de plus. Nous nous arrêtons quelques minutes pour discuter avec les soldats de ce point de passage, ils ont beau tenir une position plutôt sensible, ils s’ennuient le jour est surveillent l’horizon la nuit du haut de leur colline. Le checkpoint est stratégique mais simple. Quelques sacs de sables sur lesquels sont dessinés des logos du Dynamo Kiev, une mitrailleuse prête à officier posée en direction de l’entrée du village et non en direction du front. Car à ce niveau du front, les attaques de nuit peuvent arriver de tous les côtés. Une ligne de fauteuils en cuir marron, empruntés d’une salle de cinéma est posée contre un mur. Mais le spectaculaire se trouve plutôt dans le bâtiment qui héberge les soldats. Une ancienne maison de la culture, un palais immense, le seul bâtiment de plus de deux étages de ce petit village. Le bâtiment de pierre est vide à l’intérieur, les vitres explosées sont désormais traversées par des plantes. Un couloir traverse le hall principal et mène à deux sorties. Sur la gauche, des mines sont entreposées, posées sur le sol et signalées par un « attention mines » dont il convient de se rappeler la présence en cas d’envie pressante durant la nuit.

Sur la droite, le couloir mène à une pièce incroyable. La seule pièce aménagée du bâtiment, une bibliothèque. Les vieilles étagères poussiéreuses peinent à supporter les centaines d’ouvrages sur lesquels les soldats posent désormais leurs ustensiles de cuisine d’un côté, font sécher leurs bottes de l’autre. Dans cette pièce à la lumière parfaite, les rayons du soleil traversent les doubles vitrages poussiéreux et fêlés pour éclairer les nombreuses toiles d’araignées et le planché troué. Ici, dans cette bibliothèque oubliée du Donbass, les livres du célèbre poète ukrainien Taras Chevtchenko côtoient les ouvrages du russe Pouchkine en toute évidence. Dans la deuxième partie de la pièce, le décor n’est pas moins étonnant. Les soldats ont fabriqué cinq lits avec les portes du bâtiment posées à l’horizontal sur des caisses de munitions. Sur les murs, des affiches de différents films de Jean-Claude Van Damme traversant des nuages de feu, armes en main sont accrochées. Un choc des cultures. Dehors, mes encombrants bénévoles s’impatientent déjà et débarquent en furie pour me demander de remonter en voiture. Je refuse sèchement, ils ont l’intention d’aller prendre l’apéritif sur des positions ukrainiennes encore plus exposées. Après en avoir fait un drame, l’équipe décrète qu’ils m’abandonneront sur place. Ayant anticipé la situation, j’avais déjà réussi à me faire inviter par les soldats. La nuit prend ses aises, les bénévoles s’éloignent définitivement, des drones ennemis se frayent un chemin entre les étoiles. Je fais connaissance avec le petit groupe de soldats. Ils tiennent une position située à l’arrière d’un point stratégique. Ils n’ont aucun véhicule pour s’échapper en cas d’attaque, tout juste quelques munitions pour se défendre. Mais il leur reste un peu de nourriture et beaucoup d’humour, c’est sûrement l’essentiel.

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La chambre/bibliothèque des soldats

Les larmes de la babouchka

      Au petit matin, les soldats vaquent à leurs occupations. Il y a la douche faite maison, une bassine posée sur quatre troncs dans la cour arrière du bâtiment, le nettoyage des armes, le contrôle des véhicules, le compte-rendu de la nuit puis les discussions entre soldats. Rapidement, je sens que je dérange mais il m’est impossible de quitter le village.

Les soldats me parlent de leurs relations avec les locaux qui n’apprécient que moyennement la présence de soldats souvent venus du centre et de l’ouest de l’Ukraine quand une grand-mère fait son apparition, tout sourire. Catherine est une habituée, elle vient régulièrement prendre des nouvelles des soldats et rencontrer les nouvelles recrues lors des rotations. « Un français dans mon village ! Mais c’est merveilleux ! Venez voir ma maison, elle a été bombardée » s’exclame-t-elle en faisant ma connaissance. Pour rejoindre la maison de Catherine, « comme Sainte-Catherine, la déesse de la guerre ! Sauf que moi je rêve de la paix », il faut parcourir deux cents mètres dans les rues calmes et paisibles du village. Devant une maison semblable aux autres, elle s’arrête et me fait entrer dans son jardin. Voici les lieux du crime, le 16 janvier 2015 dans la soirée, une salve de roquettes a touché son village. Une de ces roquettes est tombé à 50 mètres de son jardin, en plein dans la maison d’une de ses amies. Il ne reste quasiment plus rien de cette maison qui a entièrement brûlé. Quant à Catherine, il semble qu’elle ait été chanceuse. La roquette est tombée dans son jardin, s’est enfoncée dans la terre avant d’exploser. Les éclats ont tout de même arraché un arbre auquel elle tenait, mais surtout, ils ont détruit l’angle gauche de sa maison, l’angle de son salon. En me racontant cette catastrophe, les larmes se mettent à couler sur son visage. Voir une babouchka pleurer est toujours frappant. Car de toutes évidences, à son âge on ne s’imagine pas devoir encore vivre ce genre de catastrophes imposées par la vie. Quand une babouchka pleure, c’est toute sa vie qui semble frapper l’interlocuteur en pleine face. L’horreur de la vie et l’injustice de la guerre. Je n’aurais sûrement pas remarqué cette maison à l’angle plus blanc que le reste du bâtiment si cette femme n’était pas venue me raconter son histoire. Mais à voir les larmes qui reviennent à chaque évocation de ce bombardement, je comprends que cette bombe a frappé cette grand-mère en plein cœur.

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Catherine dans son salon

      Si la majorité des grands-mères n’avait pas fui la guerre, ce n’était pas seulement par manque de moyens ou par attaches familiales, les familles de cette région étant d’ailleurs souvent dispersées jusqu’en Russie. Mais si ces grands-mères sont toujours là, c’est parce que leur lopin de terre, cette modeste maison est une part d’elles-mêmes. C’est ce qui témoigne de leur histoire, elles ont été construites pendant toute une vie et sont à l’image de cette vie souvent bien remplie. Ces maisons désormais occupées par des babouchkas ont également la plupart du temps vues passer un homme qui y a vécu, avant d’y mourir, des enfants qui ont profité du jardin, des petits-enfants qui viennent y manger de temps en temps… Catherine a rapidement séché ses larmes. Et pourtant, me raconte-telle, à l’époque du bombardement, elle n’était pas chez elle. « J’étais chez ma fille, à Sochi, elle est championne de ski » me raconte-t-elle, fièrement, pointant le doigt vers une des nombreuses photos encadrées au mur. Sur la photo, une jolie jeune femme blonde posant fièrement en tenue de ski. « J’étais venu passer quelques jours chez elle pour oublier la guerre quand cette foutue bombe est tombée dans mon jardin », les larmes refont leur apparition. Catherine glisse un mouchoir en tissu sous ses lunettes grises pour essuyer ses larmes. « Les voisins ont surveillé ma maison jusqu’à mon retour puis ils m’ont aidé à financer les réparations car l’état n’a jamais voulu m’aider » explique-telle, visiblement aussi touchée par la solidarité de ses voisins que par l’abandon de l’état ukrainien. La vie sur le front est faite de hasards. Le hasard a fait que sa maison est désormais de retour côté ukrainien. Le hasard a également fait que cet obus a touché sa maison, et non celle de son voisin direct. Un artilleur ukrainien m’a dit un jour qu’il se considérait comme étant un dieu de la guerre. Que l’on croit en dieu ou non, il n’y a rien de plus vrai dans cette situation. Quand on vit en zone de guerre, les bombes viennent du ciel et touchent des cibles dans un hasard total. Cette fois-ci, c’est dans le salon de Catherine que cet obus est tombé, atteignant le cœur de la maison, le cœur de Catherine.

Son salon est typique d’un salon de babouchka. Deux canapés en velours marron, une grande armoire contenant des bibelots accumulés tout au long de sa vie, mais méticuleusement rangés, puis les indispensables photos des enfants. Dans le salon d’une babouchka, l’objet comme son emplacement ont une raison d’être précise. Les icônes religieuses ont par exemple récemment changé de place. Alors qu’elles étaient auparavant équitablement dispersées dans toute la pièce, elles ont désormais toutes été positionnées dans l’angle du salon touché par l’obus. Il s’agit d’ailleurs des seuls objets désormais présents dans cet angle maudit. Il y a la télévision, située devant la fenêtre, afin de pouvoir observer l’activité de la rue. Puis, les photos favorites de ses enfants placées tout autour de l’écran de la télé, comme pour ne jamais les oublier. Alors que j’essaie d’en savoir plus sur sa vie, la grand-mère enjambe un carton d’aide humanitaire pour m’amener deux plats composés de pommes de terre et coupe court à mon interrogatoire. « Mange Paul, mange ! Tu es si maigre, tu dois manger ! Tu as une femme ? Je t’en trouverai une dans le village pour la prochaine fois que tu viendras me voir » s’écrit-elle, me mettant une cuillerée de patates dans la bouche. Elle me fait visiter les quelques pièces de sa modeste maison, son grand jardin, « cela fait 75 ans que je vis ici ! ». Toute une vie ! Un homme qui y a vécu, des enfants qui y ont grandit avant d’aller s’installer en Russie, puis une retraite tranquille et enfin, cette guerre qu’elle n’aurait jamais imaginé. « Tu sais, quand les séparatistes étaient là, je prenais autant soin d’eux. Ils sont tous si jeunes, ils ne devraient pas être là ! Je ne vois pas des soldats, je vois des enfants, donc c’est pour cela que j’aide tout autant les ukrainiens, je leur ai même prêté une télévision pour qu’ils s’occupent en attendant la relève. Quand je peux les aider, je les aide » raconte-t-elle, réajustant le foulard blanc qui couvre ses cheveux. Mais mon téléphone sonne, les soldats m’appellent au checkpoint, une voiture m’attend pour m’évacuer de la zone. Un peu vexée par cette séparation forcée, la babouchka s’écrit « prend mon adresse et mon numéro de téléphone, quand tu reviendras me voir, je te trouverai une fille dans le village et tu pourras t’y installer ! ». Une promesse de babouchka à prendre au sérieux, comme toujours.

Paul Gogo

(Ouest-France) Les forçats de la route sont-ils nés à Coutances?

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27 juin 1924 à Coutances.

Partis en pleine nuit, les premiers concurrents de la troisième étape Cherbourg-Brest atteignent Granville. Le grand Albert-Londres, alors journaliste pour Le Petit Parisien,  faisait aussi son entrée dans Granville. Il se rendit alors compte que les frères Pélissier et Maurice Ville, trois coureurs censés batailler pour la première place, manquaient à l’appel. Apprenant que les frères avaient abandonné à Coutances, le journaliste reprend la route avec sa Renault, « sans pitié pour les pneus« , écrit-il.

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Albert Londres, à gauche sur la photo.

Arrivé à l’hôtel de la gare de Coutances, la scène est surréaliste. Chaffouins, Henri, Francis Pélissier et Maurice Ville sont attablés, la tête dans un chocolat chaud. Et autant dire qu’ils en ont contre l’organisation du Tour de France. Partis avec deux maillots pour ne pas attraper froid, les commissaires refusent aux frères la possibilité d’en jeter un, comme le stipulait alors le règlement de la course.

Fatigue et mauvaise foi

Vexés et agacés, les frères, connus pour leurs coups de gueules contre l’organisation du Tour, décident alors d’abandonner pour protester. « Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais il faut aussi geler ou étouffer, ça fait également partie du sport, parait-il » lance alors Henri Pélissier à Albert Londres. Les frères vident littéralement leurs sacs et déposent cocaïne, chloroforme et « des pilules » sur la table. Le journaliste ne s’y attendait pas.

« La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’oeil dans l’eau […] Et la viande de notre corps ne tient plus à notre squelette« , décrivent-ils au journaliste. Avec beaucoup de mauvaise foi, les trois hommes, qui savaient que le Tour était perdu pour eux au moment de leur abandon, sont en roue libre dans la critique de l’organisation. « Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt plus que des « clochards » et plus que des artistes. Le sport devient fou furieux… » conclut l’un des deux frères.

Des forçats?

Assis à côté de la table, son chapeau vissé sur la tête, le reporter note tout. Il ne connait rien au cyclisme, c’est son premier Tour. Henri Desgrange, le directeur de la course, et certains confrères l’attaqueront même sur ce point : « J’ai pensé que mon bien-aimé confrère Albert Londres ne comprenait rien à l’effort sportif » aurait déclaré le journaliste Henri Decoin.

Le soir même, le reportage d’Albert Londres est publié dans Le Petit Parisien. Entre deux pages, l’article est sobrement intitulé « Les frères Pélissier et leur camarade Ville abandonnent« , suivi d’un intertitre « Beeckman gagne la troisième étape« . Mais il n’est à aucun moment question de « forçats de la route » dans ce néanmoins incroyable article.

L’expression désormais régulièrement utilisée par la presse, est, abusivement, souvent attribuée à ce papier. C’est en fait Henri Decoin qui serait à l’origine de cette expression. Quant au directeur du Tour, il répondra à cette attaque en règle d’une façon plutôt cinglante, dans le journal « l’Auto » : « Quels sont ces forçats ? Deux coureurs qui se sont mal préparés et qui se sentent battus. » Implacable.

Paul Gogo

Ouest-France