Les sanctions européennes contre la Russie n’ont que peu d’effets. Et si on changeait de stratégie?

Article publié dans la Libre Belgique du 21 décembre 2017

Trois ans après avoir instauré des sanctions économiques contre Moscou, l’UE pourrait bientôt revoir sa stratégie.

 

L’annonce du Conseil européen la semaine dernière est passée presque inaperçue tant elle est devenue régulière. Les sanctions économiques de l’Union européenne envers la Russie seront reconduites dans les jours qui viennent. Mais depuis 2014, le conflit ukrainien et la mise en place des sanctions, le monde des affaires s’est finalement adapté à la situation. De quoi pousser les diplomates européens à remettre le processus en question. « En réalité les sanctions touchent peu de secteurs de l’économie européenne. Seule une petite fraction de nos exportations vers la Russie est concernée. Ce qui a fait le plus de mal aux échanges commerciaux entre l’Europe et la Russie, c’est la crise économique russe conjuguée à une dévaluation du rouble et la baisse des prix des hydrocarbures », explique Gérard Seghers, conseiller économique et commercial pour les régions de Bruxelles-Capitale et wallonne à l’ambassade de Belgique à Moscou.

Il y a quelques jours, c’est le Premier ministre belge Charles Michel qui s’est positionné sur le sujet : « Les sanctions ne sont pas un but en soi. Elles sont un moyen pour forcer un dialogue. Je suis partisan d’une autre stratégie avec la Russie. Au niveau européen, il faut peut-être choisir une autre approche, avec un dialogue sur d’autres thèmes. Par exemple à propos de nos intérêts économiques, ou l’énergie qui est un défi stratégique crucial », a-t-il affirmé lors des journées diplomatiques de Bruxelles.

Préparer l’après sanctions

Mardi, le ministre de l’Économie français, Bruno Le Maire, est venu « préparer l’après sanctions » à Moscou en incitant les PME françaises à investir en Russie. « Le cadre contraint des sanctions n’empêche pas de développer et de renforcer la coopération économique avec la Russie. Au contraire, nous commençons dès maintenant à préparer notre coopération du futur », a-t-il déclaré, pavant le terrain au président Macron attendu au forum économique de Saint-Pétersbourg, en mai 2018. « Les entrepreneurs belges comprennent aussi qu’implanter partiellement sa PME en Russie peut représenter une façon plus simple d’intégrer le marché russe », explique Gérard Seghers.

Fin janvier, le Premier ministre Charles Michel effectuera sa première visite à Moscou. Dans le petit monde des affaires belge de Russie, on attend beaucoup de ce rendez-vous. « Les sanctions ont évidemment réduit les importations européennes. Il y a aujourd’hui beaucoup de demandes pour le marché de la substitution à l’importation. Avec cette crise, les Russes ont par exemple décidé de développer leur agriculture délaissée depuis les années 1990. Aujourd’hui nous avons des entrepreneurs français et belges qui ont décidé d’aller produire du fromage sur place. C’est ce genre d’initiatives qu’il faut développer », affirme Oleg Prozorov, directeur-général de la chambre de commerce Belgique-Luxembourg de Russie.

Sanctions américaines

En août dernier, le congrès américain a voté l’introduction de nouvelles sanctions extraterritoriales à l’encontre de la Russie, principalement à destination du secteur énergétique. A l’heure où l’Union européenne remet en cause les siennes, cette décision inquiète les chancelleries européennes. « Si elles entrent en application, nous en serons à un stade où nous devrons demander l’autorisation aux USA avant de commercer avec la Russie. Comme s’ils se posaient en gendarme commercial de la planète. C’est un défi lancé à l’Europe, nous devrons répondre, ou nous soumettre », explique une source au sein du ministère de l’Économie française. Oleg Prozorov confirme la préoccupation des entreprises belges. « Les gens s’étaient habitués aux difficultés, l’attente de nouvelles sanctions représente une inquiétude, cela n’envoie pas de bons signaux pour l’avenir. »

Paul Gogo, Correspondant à Moscou
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Papiers sur la Coupe du Monde en Russie

Série d’articles écrits pour Ouest-France

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« Étant expatriée à Moscou, j’ai fait mes demandes enregistrée comme une citoyenne russe car une partie des billets est vendue exclusivement aux russes. J’ai réservé quatre matchs. Je n’ai rien obtenu. Je retenterai peut-être ma chance lors de la prochaine session » raconte, déçue, cette française installée à Moscou. Alors que le pays commence tout juste à se mettre aux couleurs de la compétition, le 28 novembre dernier, la première phase de vente des billets pour assister aux matchs de la coupe du monde s’est terminée. Les ventes reprendront le 5 décembre pour se terminer le 31 janvier 2018. « Cette première phase de mise en vente des tickets a dévoilé un grand intérêt des russes pour cette compétition. 742 760 billets ont été vendus durant la première session (pour 3 500 000 demandes), 53% d’entre-eux ont été achetés par des russes » explique le responsable des ventes à la FIFA, Falk Eller. Le prix des billets varie entre 20 euros à 1 000 euros.

Passeport du fan

Pour faciliter la venue des supporters, la Russie a mis en place un « passeport du supporter », un dispositif déjà testé par la Russie durant les jeux olympiques de Sochi (2014), et la Coupe des confédérations « Les supporters pourront entrer en Russie sans visa, ils pourront demander leur document dans nos ambassades ou le recevoir par la poste après s’être inscrits sur notre site internet » explique Andrey Chernenko, représentant du ministère des communications de masse de Russie. Le responsable ne le concède qu’à demi-mot, il faudra tout de même penser à s’enregistrer auprès de la police. Si les hôtels s’en chargent automatiquement, les supporters hébergés en dehors des hôtels devront obtenir cet enregistrement auprès de la police et sous 24h.

« Les chantiers terminés à 65% »

 » J’ai visité la majorité des stades, l’organisation nous dit que les chantiers sont avancés à 65%, je dirais qu’on en n’est pas à plus de 45% » confie un journaliste sud-américain basé à Moscou. À chaque événement de grande ampleur, la même question : les infrastructures seront-elles construites à temps ? La question se pose d’autant plus en Russie qu’à la veille des jeux olympiques de Sochi, de nombreux hôtels et routes étaient encore en chantier. Mais sur les huit stades à construire ou à rénover, le travail semble avancer, malgré la météo et les affaires de corruption, « et on ne s’arrêtera pas avec l’hiver » confie un responsable de l’organisation.

Il y a quelques jours, c’est le stade d’Ekaterinbourg, au centre de la Russie, dans l’Oural, qui a fait la Une des médias. La FIFA ayant imposé aux organisateurs un minimum de 36 000 places assises par stades, les organisateurs ont pris sur eux de construire une tribune située sur un échafaudage, à l’extérieur de l’enceinte. Résultat : 5 000 sièges en plus et une grande frayeur à la clé pour les futurs supporters situés à 30 mètres de hauteur, dans le vent.

À Saint-Pétersbourg et à Moscou, les stades construit pour l’un, rénové pour l’autre, ont déjà accueillis leurs premiers matchs. C’est le légendaire stade Luzhniki de Moscou qui  accueillera la finale, Vladimir Poutine en personne est venu l’inaugurer le mois dernier. Mais d’autres chantiers se sont moins bien passés. Les ONG ont dénoncé la présence d’ouvriers nord-coréens sous payés sur le chantier de Saint-Pétersbourg, sans compter la corruption qui a fait exploser le coût du bâtiment : 1 460 millions d’euros. Le panneau d’affichage aura coûté 735 000 euros à lui tout seul, le prix de la corruption d’après le responsable du chantier. « à ce prix là, on aurait pu en construire deux » ironise un journaliste venu assister au tirage au sort de la compétition.

Dans l’enclave russe de Kaliningrad (nord de la Pologne), les ouvriers viennent tout juste d’installer un toit de 15 000 tonnes à l’enceinte. À Nijni Novgorod (500 km à l’Est de Moscou), le chantier n’est également pas particulièrement en avance. « 1 500 » ouvriers travaillent actuellement dessus » explique un représentant de la FIFA. À Samara (1 600 km à l’Est de Moscou), un stade a également du être construit « nous estimons que le stade est aujourd’hui construit à 50%, 2 300 ouvriers y travaillent pour que nous puissions finir à temps » précise ce responsable de la FIFA.

Trois questions à Oleg Shamonaev,

Responsable des questions d’actualité au quotidien sportif russe « Sport express ».

Il y a-t-il un risque que Vladimir Poutine tente de se servir de la Coupe du monde à la veille de l’élection présidentielle de mars 2018 ?

« La Russie a gagné le droit d’accueillir la Coupe en 2009, je suis certain que personne ne pensait à la campagne présidentielle de 2018 à l’époque. Durant ces quinze dernières années, l’attitude de la Russie dans la majorité des compétitions internationale était liée à une stratégie instaurée par Vladimir Poutine et son équipe. Mais les enjeux ne concernent pas tant la politique étrangère que la politique intérieure. Car les derniers événements internationaux ont permis une amélioration des infrastructures des villes et régions hôtes, la population l’a pris en compte.

Et peut-être améliorer l’image de la Russie vis-à-vis du dopage ?

Je pense que personne ne se fait d’illusions sur une éventuelle amélioration de l’image de la Russie depuis les JO de Sochi. Oui, la majorité des gens qui ont visité notre pays durant cet événement sont repartis avec des émotions positives. Mais des centaines de journalistes écrivent des reportages « pointus » sur notre pays, notamment sur le dopage et c’est une bonne chose.

Le dopage est aujourd’hui une carte qui sera jouée contre la Russie à la moindre occasion. Pour les russes, il est devenu évident que dans ce domaine on a perdu tout sens commun et dépassé les normes légales. Ce qui est étonnant, c’est que la majorité des gens le comprennent en Russie et cela semble être vu comme un terrible péché. Par conséquent, même si l’AMA (NDLR Agence Mondiale Antidopage) reconnaît que tout s’est amélioré sur le sujet, il nous sera rappelé pendant de nombreuses années. Combattre cette image c’est comme prouver qu’il n’y a pas de monstre dans le Loch Ness.

Peut-on parler de « soft power » de la part de la Russie ?

J’ai écrit dans un article que personne n’a d’illusion sur la capacité du football à régler des problèmes d’image ou de géopolitique. Nous devons comprendre qu’en Russie, la Coupe du monde n’est pas perçue par les autorités comme une récompense, mais plutôt comme un grand défi. La compétition est vue comme une opportunité de se prouver à nous-même que nous sommes capables d’organiser de grands projets. Les enjeux se trouvent dans l’image que nous avons de nous-même.Tout le monde a compris depuis longtemps que si nous considérons seulement ces événements comme une façon d’améliorer notre image, cela ne fonctionne pas, cela représente beaucoup d’argent pour peu de résultats.

Recueilli par Paul GOGO