Maintien de l’ordre. Pourquoi il ne faut pas comparer la France et la Russie? (Post de blog)

Je reprends ici le développement que j’ai tenu, il y a quelques jours sur mon compte Twitter. Ce « Thread » intitulé « Pourquoi ça n’a aucun sens de comparer manifs russes et françaises ? » a beaucoup fait réagir et a rapidement fait office d’argument pour les militants en tout genre. Soutiens du président russe, gilets jaunes, militants engagés dans la défense des droits des manifestants en France et soutiens du président français.
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Avec les gilets jaunes, la France a vécu des manifestations d’une forme inédite. Sociales, populaires, politisées, radicales dictées par les réseaux sociaux et leur désinformation, spontanées et violentes sans préparation ni, pour ce qui concerne les grandes manifestations, concertations avec la police et notamment, leurs fameux officiers de liaison.
Il ne s’agit pas de relativiser les conséquences de cette situation : attaques inédites contre les journalistes, mutilations des manifestants, usage d’armes inadaptées, nombreuses « bavures », mais de faire la part des choses, de nuancer.
La situation française et la situation russe sont incomparables, voici pourquoi :
Le fait que les gilets jaunes aient la possibilité de manifester (de détruire et de taper sur la police) dans le centre de Paris, c’est déjà 1000 fois plus que ce que peut faire un russe lambda. Ici, il n’y a qu’une forme de manifestation autorisée : Le « piquet solitaire ».
Ces manifestations qui d’après la loi russe peuvent être réalisées sans autorisation mènent toutefois, régulièrement à des interpellations.
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Piquet solitaire en soutien à Ivan Golounov à Saint-Pétersbourg
Le concept est une vraie science qui surprendrait les gilets jaunes : une seule personne peut manifester à la fois, il doit y avoir 50 m entre chaque manifestant, la pancarte doit être pliée avant d’être transmise au suivant sinon c’est une manifestation non autorisée à deux personnes. Conséquence : arrestation immédiate. Le message inscrit sur la pancarte doit être assez modéré aux yeux de la police pour ne pas avoir de problème.
La police rode autour des manifestants qui sont filmés et systématiquement contrôlés et procède immédiatement aux interpellations si l’une de ces règles est violée. L’usage de « provocators » est également récurent. Des hommes qui viennent se positionner à côté d’un manifestant pour entraîner des arrestations par exemple.
Dans cette vidéo publiée sur Twitter le 12 juin, j’ai parlé de violence durant la manifestation en soutien au journaliste Ivan Golounov arrêté le 6 juin, frappé par la police et accusé de trafic de drogue, puis libéré sur ordre du Kremlin après avoir reçu un soutien sans précédent de la société civile et des médias russes.
Alors pourquoi parler de violence si personne n’est éborgné durant les manifestations russes ? Parce que la violence est ici symbolique avant d’être physique. Le maintien de l’ordre à la russe repose sur deux particularités : la peur de la police (autant dire que les gilets jaunes sont plutôt détendus sur le sujet) et le nombre. A Moscou, une armée est mobilisée pour le moindre rassemblement. La peur de la police est historique, culturelle et bien réelle. En manifestation, rien ne vole, on ne touche pas à la police et on respecte les ordres. Il y a également le FSB et le « centre E » de « lutte contre l’extrémisme » qui agissent parfois de façon encore plus « sombre » pour calmer, impressionner et « faire passer des messages » aux militants les plus actifs.
La police joue sur cette peur pour écraser les russes.
En Russie, l’issue des manifestations est directement liée aux consignes données par le pouvoir. C’est pour cela qu’il suffit d’assister aux premières minutes d’un rassemblement pour comprendre, ressentir la façon dont les choses vont tourner. Durant les manifestations non autorisées, c’est soit tolérance – assez rare, avec tentative de dissolution du rassemblement plus ou moins subtile en bloquant les gens sur les boulevards ou en les orientant vers le métro ou violence – avec arrestations en masse (par centaines) et éventuellement, coups de matraques.
Pourquoi on ne trouve ni gaz lacrymogène ni flashball dans les manifs russes ? Parce que les russes ont tellement peur des forces de l’ordre qu’ils manifestent d’eux-mêmes sur les trottoirs et obéissent aux ordres. Les policiers russes sont en porcelaine. Le moindre coup donné ou imaginé à/par un policier et l’affaire devient criminelle avec, à la clé, le risque d’être envoyé plusieurs années en colonie.
Au lendemain des grandes manifestations, nombreux sont ceux qui se demandent si leur affaire ne va pas devenir criminelle parce qu’ils ont eu le malheur de bousculer un policier lors de leur arrestation. Et ça arrive réellement de temps en temps. L’affaire « Bolotnaya » en est le meilleur exemple. Elle a d’ailleurs précédé un durcissement de la loi sur les rassemblements par le Kremlin et la création du concept des « piquets solitaires »: https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Bolotna%C3%AFa
J’ai connu un gamin accusé d’avoir frappé un policier (j’y étais, c’était faux). Il a passé 8  mois en prison, libéré de justesse alors qu’il s’apprêtait à partir en colonie. La scolarité de cet orphelin a été gâchée par cette histoire. En Russie, les professeurs et directeurs des écoles sont souvent assez « patriotes » et les patrons parfois de mèche avec la police pour faire payer ce genre de chose à leurs élèves et employés. A la veille de la présidentielle russe de 2018, des dizaines de personnes ont été renvoyées de leurs écoles et universités parce qu’elles avaient tenté de protester contre le pouvoir.
Anecdote : on voit l’arrestation de ce jeune homme dans cette vidéo filmée par @alexdalsbaek l’année dernière. Cette vidéo apparaît dans la dernière saison du bureau des légendes. Elle est regardée à la télé par Marina Loiseau et son ami hacker russe. Le jeune du tweet précédent est le blond flouté à droite de Navalny.

 

 

 

En Russie, la majorité des arrêtés s’en sort sans rien, une amende ou 10 à 15 jours de prison pour les « récidivistes ». Rien de comparable avec les gilets jaunes qui manifestent sans souci en France.
Le médiatique opposant à la politique du Kremlin Alexeï Navalny a passé des mois en prison de cette façon l’année dernière, comme s’il bénéficiait d’une carte de fidélité.
Il faut comprendre qu’en Russie, les policiers incarnent vraiment le pouvoir. Quand l’ordre est donné, ils écrasent physiquement et symboliquement la foule. Équipements lourds et coups bien placés, presque de quoi faire regretter la BAC française (presque).
Les manifestations russes sont plus angoissantes que les manifs françaises où celui qui ne veut pas se battre avec la police a toujours la possibilité de quitter les lieux. Ici, l’enjeu est juste de POUVOIR MANIFESTER, quitter les lieux n’aurait donc aucun sens…
Il faut s’imaginer que les rassemblements russes sont systématiquement cantonnés sur les larges trottoirs de Moscou, sur les boulevards et ça ne vient à l’idée de personne de s’enfuir par la route. C’est une habitude russe qui est également liée à la volonté de vouloir limiter leurs infractions en cas d’arrestations de masse.
Les policiers avancent alors dans la foule l’air de rien, en file indienne et attrapent les gens au hasard, souvent dans leur dos. Vous pouvez être un gamin, un retraité, un handicapé, un journaliste ou un simple passant qui n’a rien à voir avec la manif, vous serez embarqué, les quatre fers en l’air et le coup de matraque bien placé si nécessaire.
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A noter que la manifestation du 12 juin était liée à un évènement peu ordinaire. Le pouvoir a sûrement pour la première fois sous la gouvernance de Vladimir Poutine, fait marche arrière devant la mobilisation des russes. Conséquences, la manifestation interdite du lendemain a permis au pouvoir de faire passer son message au peuple : La fête est finie, on ne tolère pas le désordre en Russie. On a ainsi pu voir les policiers choisir les russes à arrêter, jeunes, retraités, femmes, hommes, journalistes, enfants, tous ceux que le Kremlin ne souhaite pas voir redescendre dans la rue. Un exemple typique de la façon dont le maintien de l’ordre est utilisé par le pouvoir russe.
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Vient l’étape de « l’avtozak », le panier à salade russe, une cage en fer sur roues. En Russie, c’est vu comme un triangle des Bermudes. Vous pouvez notamment vous y faire tabasser à l’abri des regards ou y rester enfermé plusieurs heures durant sur le parking d’un commissariat, bien sûr, sans avocat. Dans certains cas particuliers, on peut même y disparaitre et réapparaitre amoché dans un commissariat de banlieue quelques heures plus tard…
Anecdote : la police russe vient de créer deux nouveaux « avtozak ». Adaptés aux handicapés (destiné aux prisonniers handicapés) et parce que les bébés sont les Navalny de demain, au transport de sièges pour bébés.
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Car il ne faut pas compter sur la Constitution russe, violée à partir du moment où la police arrête en masse, sanctionne des messages critiques et interdit les manifestations. Vous verrez d’ailleurs souvent les russes descendre dans la rue avec leur constitution, en vain. Il ne faut pas compter non plus sur l’application de la loi et la justice.
Comme tous les chefs d’État, Vladimir Poutine met un point d’honneur à dire qu’il ne peut/veut pas influencer les décisions de justice. Au risque de se mettre dans des situations inconfortables (voir l’affaire Calvey, homme d’affaire poursuivi par la justice au grand dam du président russe).
L’affaire Golounov montre pour autant que quand le pouvoir se sent menacé, il n’a aucun mal à prendre des décisions de justice. Les exemples sont nombreux et à tous les niveaux. L’opposant Navalny, ses proches et ses militants en sont le meilleur exemple. Il faut assister à leurs jugements pour comprendre la folie de leurs affaires et l’importance de la dépendance des juges russes au pouvoir.
Certains soutiens étrangers du président russe aiment rappeler que ces manifestations sont illégales car non autorisées. L’argument est fallacieux car les russes n’ont d’autre choix que de manifester illégalement, tant les manifestations autorisées sont encadrées et généralement, interdites.
Quand l’autorisation est donnée, les manifestations ont généralement lieu sur le large boulevard Sakharov, à l’abri des regards. Les pancartes et drapeaux sont sélectionnés par la police, tous les manifestants sont fouillés, il faut manifester entre quatre barrières et la police décide elle-même du nombre de participants et de l’heure de début et de fin de ces rassemblements souvent boudés par une partie des militants.

 

 

 

Il faut donc comprendre que les russes ont en face d’eux une police directement dirigée par le Kremlin quand les gilets jaunes, eux, ont affaire à une police qui n’a pas les mêmes objectifs. Sans entrer dans les détails, il semble ressortir de ces derniers mois de manifestations que la police française est fatiguée, que le maintien l’ordre est inadapté aux manifestations des gilets jaunes avec, notamment, des armes qui n’ont rien à y faire et, il ne faut pas relativiser la chose, que le gouvernement a semblé tenter, à plusieurs reprises, de faire un usage politique du maintien de l’ordre. Résultat : échec. Les médias en ont parlé (pas possible en Russie), des enquêtes sont ouvertes (n’arrive quasiment jamais et ne mène à rien en Russie), la police des polices travaille (trop lentement et sur trop peu de cas, soit) sous la pression de la société (ça n’arrive pas en Russie) et l’avenir du maintien de l’ordre à la française est en débat, ce qui n’est pas près d’arriver en Russie… Je ne parle même pas des médias sur lesquels les gilets jaunes ont pris l’habitude de cracher alors qu’ils étaient sur-couvert par la presse à leur avantage. En Russie, les manifestations ne sont pas couvertes, elles n’existent donc pas pour les russes. Exemple : Le fameux opposant Alexeï Navalny ne doit être connu que d’environ 2% des russes entre Moscou et Saint-Pétersbourg…
Donc même si l’épisode « gilets jaunes » a fait apparaître de graves dysfonctionnements dans le maintien de l’ordre français, la comparaison avec la Russie n’a aucun sens car, et c’est l’essentiel, manifester est possible en France (démocratie), même lorsque les rassemblements ne sont pas déclarés. Les gilets jaunes ont, dans leur majorité, été blessés dans des moments de violence durant lesquels il n’y avait pas d’enjeux de défense d’une liberté de manifester ou de s’exprimer. A en écouter les gilets jaunes, il s’agissait surtout de défendre le droit à une « violence légitime » marque d’une certaine radicalisation qui, pour autant, peut légitimement porter à débat.
Pour « l’anecdote », les manifestations des gilets jaunes sont diffusées en boucle sur les chaînes russes, filmées par leurs relais de propagande à Paris (Russia Today en première ligne). Il s’agit pour eux de taper sur le président Macron mais surtout de donner l’image d’un occident décadent en proie aux émeutes urbaines. Un vrai cadeau pour la propagande du Kremlin.
Paul Gogo

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