Reportage dans l’hôpital où l’on soigne à 420 mètres de profondeur

Reportage réalisé en Biélorussie pour le magazine Neon (publié en avril-mai 2019).

Pour soigner votre asthme, vous pouvez prendre de la ventoline. Ou, comme notre journaliste, plonger dans une mine de sel à 420 mètres de profondeur, au fin fond de la Biélorussie.

« Que les choses soient claires ! Vous vivez comme un patient, vous ne sortez pas de l’hôpital, pas de cigarette, pas d’alcool », annonce d’un ton sec Pavel Levchenko, médecin-chef de l’hôpital spéléologique de Soligorsk, à 130 kilomètres au sud de Minsk, la capitale de la Biélorussie. Spéléologique ? Une partie de cette clinique d’un genre particulier est située dans une mine de sel, 420 mètres sous terre. Son air salin, pur et sain, permettrait d’y soigner l’asthme et les bronchites des gens. A condition d’y passer plusieurs heures chaque jour. Ça tombe bien : je suis un asthmatique chronique.

« En bas, en cas d’incendie, ouvrez ce boîtier et sortez le masque à oxygène. Le personnel vous évacuera le plus rapidement possible. »

Appuyé sur son bureau, les manches retroussées, Docteur Pavel continue sur le même ton : « Vous devez jouer le jeu et respecter les horaires de sommeil et de repas, c’est dans le règlement de l’établissement. » Car la clinique a beau être située en périphérie de Soligorsk, au bord d’un lac et au milieu d’une forêt de pins, il est hors de question de prendre cet établissement pour une colonie de vacances. Dans son dos, un portrait d’Alexandre Loukachenko, l’autocrate biélorusse à calvitie et moustache, est accroché au mur. Cet ancien agriculteur dirige la Biélorussie d’une main ferme depuis 1994. « C’est grâce à lui que cet hôpital existe », l’encense Pavel en pointant le dirigeant du doigt. Mon asthme lui dit merci. Je vais rejoindre la session de traitement en cours le lendemain matin, pour trois jours. Il est 10 heures et le monsieur sécurité de la mine m’attend dans son bureau, l’air grave. Il pose une grosse boîte grise devant lui. « En bas, en cas d’incendie, ouvrez ce boîtier et sortez le masque à oxygène. Le personnel équipé de lampes vous évacuera le plus rapidement possible. Mais pas d’inquiétude, nous n’avons jamais eu aucun incident dans la mine », assure-t-il. Pas le temps de discuter, mes camarades de soin attendent déjà sur le parking. Tous les jours à 13 heures, un bus les emmène jusqu’à la mine n° 1, à sept kilomètres de l’hôpital. Pour cette session, ils sont une soixantaine à avoir payé entre 320 et 400 euros pour passer onze jours dans la clinique et descendre dix fois, cinq heures durant, sous terre. La mine étant toujours en activité, notre bus traverse des groupes de gueules noires aux lampes collées au torse, de gigantesques terrils en arrière-plan. Le gisement serait le plus grand d’Europe, il s’étale sur 350 kilomètres carrés. Très puissante à Soligorsk, l’entreprise Belaruskali y exploite six mines de sel et transforme ses ressources en engrais vendu dans le monde entier. Depuis 1990, c’est aussi elle qui gère l’hôpital spéléologique.

Un autre monde s’ouvre à nous : un tunnel aux murs faits de strates rouges et blanches et un sol recouvert de sel.

Équipés de casques et de bleus de travail, nous entrons dans un grand hangar. Guenadi, la trentaine, a sorti son enceinte portable et il se charge de la BO de notre descente dans les entrailles de la terre. Adèle et Freddie Mercury font le voyage avec nous. Comme des parachutistes, nous entrons en ligne dans une cage métallique, plongés dans le noir. Nous sommes secoués par les frottements de notre caisse sur les parois du puits. Deux minutes plus tard, une lumière apparaît, des mineurs nous libèrent. Un autre monde s’ouvre à nous : un tunnel aux murs faits de strates rouges et blanches et un sol recouvert de sel. C’est le cadre de cette thérapie née en Europe de l’Est dans les années 1950, aujourd’hui répandue dans le monde entier.

Leur effet médical n’est pas réellement prouvé, mais le sel blanc et le sel rouge assainiraient et assécheraient l’air qui devient alors antibactérien et antiallergique. « Cette atmosphère calme l’asthme, soulage les symptômes des maladies pulmonaires et renforce le système immunitaire, m’explique un médecin. Dans un hôpital, il y a 300 à 500corps microbiens par mètre cube d’air. Ici, vous n’en trouverez que 140 environ. » Le traitement consiste essentiellement à respirer l’air de la mine. Mais pour stimuler tout cela, les patients sont poussés à réaliser des activités physiques. « Du foot, du volley, du badminton, du ping-pong, du billard, de la gym, de la marche nordique… On peut également regarder la télé, à condition d’avoir les films sur clé USB. » Car sous terre, pas de téléphone ni de chaînes de télévision. Un grand couloir fait le tour du complexe sur plus de 400 mètres. Creusées de façon perpendiculaire, d’autres galeries mènent à de petites entailles : nos chambres attitrées, six lits séparés du couloir par des petits rideaux. J’ai à peine le temps de m’installer. Alors qu’un cours de gym improvisé se termine, les lumières des chambres s’éteignent. Sieste obligatoire durant une heure trente. Il fait froid, la température est maintenue à 16 °C. « On ne fait plus de bruit et on se couche ! » crie une infirmière. On entend encore quelques personnes tousser, des bruits sourds résonnent, les courants d’air sont costauds, mais le froid finit par m’endormir.

J’ai froid, j’ai les lèvres complètement desséchées, mais j’ai la sensation de respirer comme à la montagne.

16 h 35, le réveil est violent sous la lumière blanche des néons. J’ai froid, j’ai les lèvres complètement desséchées, mais j’ai la sensation de respirer comme à la montagne. Vladimir, 38ans, s’arrête devant la chambre qui m’a été octroyée et me donne rendez-vous au numéro 18, deuxième tunnel à droite. Venu de Minsk, il a laissé femme et enfants pour passer dix jours à Soligorsk. « Il y a troisans, mon médecin m’a diagnostiqué une bronchite asthmatique chronique », confie-t-il. Son nez rouge coule en permanence à cause d’une allergie. « Ce n’est que ma deuxième descente, mais je me sens mieux depuis que je suis là. » Il me tend le bouchon de sa Thermos emplie de thé à la bergamote. Employé de bureau, c’est son travail précédent qui l’a rendu malade. « J’ai longtemps bossé dans des usines métallurgiques, dans la région de Gomel, en Biélorussie, mais aussi en Russie, du côté de Magnitogorsk. J’ai passé ma carrière à avaler de la poussière. » Son traitement est en partie remboursé par l’Etat. « Je pourrais me contenter d’un traitement normal avec des médicaments, mais tout le monde me dit que la mine, ça marche. »

Le temps passe vite sous terre. Je rejoins un groupe de quinquagénaires en pleine partie de volley-ball. La présence d’un Français dans la mine n’a échappé à personne, tout le monde me veut dans son équipe. Les échanges s’enchaînent, on adapte les règles au lieu, exigu. Il n’y a qu’1,50mètre entre le filet et le plafond. « On continue même quand la balle touche les murs, sinon on ne joue jamais », m’indique l’un d’entre eux. Viktor, un employé d’usine, tape un peu fort dans le plafond, quelques cailloux dégringolent. Les autres rigolent : « T’es gentil, mais ça fait deux fois, on aimerait bien rentrer vivants ce soir ! »

Un courant d’air traverse la mine, ce sont des patients venus passer la nuit sous terre qui sont en approche.

Il est déjà l’heure de conclure cette première séance spéléologique. Nous attendons quelques minutes au fond du puits avant de remonter. Un courant d’air traverse la mine, ce sont des patients venus passer la nuit sous terre qui sont en approche. De retour à l’hôpital, le couvre-feu est de rigueur. A 22heures, une infirmière vient s’assurer que je suis prêt à dormir.

Ma deuxième journée commence par une piqûre. « Vous allez faire une prise de sang et passer un électrocardiogramme, c’est obligatoire, nos patients doivent être en pleine forme », justifie l’infirmière. Guenadi est déjà sur le parking. « La descente ? C’est une formalité », se vante-t-il, avant de se lancer dans une série de blagues. Aujourd’hui, dans la mine, c’est Sergueï, 50ans, qui partage ma chambre. Lui aussi est asthmatique. Sergueï travaille à Minsk dans un institut chargé de contrôler l’air de ce genre de lieu. « Cette mine est unique de par la composition de son sel », m’affirme-t-il. A l’Est et même en France, de nombreux instituts proposent des « grottes de sel » à leurs patients. Il s’agit de pièces remplies du minéral dont l’air a été assaini. Les personnes y passent des heures dans des transats. « On teste l’acidité des lieux, la qualité de l’air, de la roche. Certaines de ces mines ou de ces salles de spéléothérapie ne sont pas super efficaces. Celle-ci a une efficacité plus évidente. Il faut juste y venir plusieurs fois pour en ressentir les effets. »

Impossible de profiter du silence du lieu, les infirmières diffusent de la pop russe dans des haut-parleurs.

A l’extérieur de notre chambre, des grands-mères enchaînent les tours de mine, bâtons de marche en main. Même coupé du monde, impossible de profiter du silence du lieu car les infirmières diffusent de la pop russe dans des haut-parleurs. Alors que le cours de gym débute, Vladimir vient me proposer son thé d’après sieste. Le rideau de sa chambre fermé, il se confie : « Je m’ennuie un peu, ça me rappelle quand je bossais dans l’Oural, je vivais en dortoir avec un Allemand et un Italien. Sauf qu’on sortait dans des clubs de strip-tease. Là, on ne peut pas sortir. Hier, j’ai regardé un film avec mon voisin de chambre, puis on s’est couchés. » Envieux, il glisse : « J’ai entendu dire qu’il y a une chambre dans laquelle huit personnes ont fait une soirée hier… » Son coloc, un Russe originaire du Caucase, passe boire un thé : « Personne ne nous entend ici, on peut parler politique ! Poutine est un salaud, c’est un chef de gang », lance-t-il. Vladimir ne porte pas non plus son président dans son cœur : « En Russie, il y a des poupées russes avec les têtes des différents présidents du pays. Vous ouvrez et vous trouvez Poutine, Medvedev, Eltsine, Gorbatchev… En Biélorussie, il n’y en a qu’une : Loukachenko ! »

Le lendemain matin, ce sont d’ailleurs les autorités biélorusses qui me sortiront de mon trou. Rendez-vous au commissariat de police de la ville pour m’enregistrer. Pour les étrangers, c’est obligatoire. Une vieille femme noyée dans ses papiers et un policier en uniforme me cuisinent d’un air inquisiteur… Puis me laissent replonger dans les profondeurs. C’est mon dernier jour sous terre. Des mamies qui me saluaient quotidiennement dans les couloirs de l’hôpital tiennent à m’inviter. « On a tout comme à la maison, du thé, des biscuits, et même un barbecue, enfin… des chips goût barbecue », s’amuse Natacha, 67 ans, en sortant sa Thermos. Ses deux nouvelles copines, Irina et Svetlana, prennent des photos tandis que Natacha me montre des images de sa maison de campagne. « La première fois que je suis descendue dans la mine, j’ai eu peur, j’ai eu des vertiges. Mais maintenant, je trouve ça super ! » La petite bande fait des kilomètres de marche tous les jours. L’occasion de papoter. « C’est important de faire des efforts, ça fait partie du traitement. C’est ma deuxième fois ici, et je n’utilise déjà plus d’inhalateur, je ne prends plus de médicaments », se réjouit-elle. Derrière la tenture de leur chambre, on prépare déjà la sortie. Le lendemain matin, les médecins m’autorisent à quitter l’hôpital. Ma toux asthmatique, disparue au début de mon reportage, réapparaît à la surface. Magique.

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