En Russie, bataille pour une démographie positive

La Russie souffre d’une chute de sa population depuis les années 1990. A son arrivée au pouvoir en 2000, le président Poutine s’est juré de trouver une solution à ce problème. Mais la situation ne fait que se dégrader.

« La Russie perd sa population de manière catastrophique ». Cette déclaration de Tatiana Golikova, Vice-première ministre, en direct à la télévision russe a fait écho dans l’opinion publique tant il est rare que le Kremlin avoue ses faiblesses. « Ces quatre derniers mois, nous avons perdu 150 000 russes. La seule solution pour améliorer cette situation serait d’améliorer leur vie car les russes ne veulent pas d’enfants à cause de leur pauvreté. À cela s’ajoute le faible impact des milliards de roubles que nous allouons au système de santé » a-t-elle développé. Autre explication : Un « anti-baby boom » survenu dans les années 1990 créé par une pauvreté extrême et un manque de perspectives.

En 2018, Vladimir Poutine faisait l’éloge d’une « Russie forte » pour convaincre les russes de le réélire. Sa description d’une Russie à l’armée « puissante », à l’économie en voie de redressement et à la « grandeur retrouvée » à l’international a semble-t-il suffit à lui faire remporter cette dernière élection sans grande opposition face à lui. Sans programme, ce sont ses déclarations de l’époque qu’il a saupoudré de propositions à destination des familles. Car le problème démographique de la Russie aura représenté un des rares fils rouges de l’ère Poutine. Un pays à la démographie « catastrophique » peut-il affirmer sa puissance à l’international ?

10 millions d’habitants en moins

Il y a aujourd’hui 144,4 millions d’habitants en Russie (146,8 selon les statistiques russes qui incluent la Crimée). Les projections, même réalisées avec optimisme, qu’elles viennent du Kremlin ou de l’ONU, prévoient toutes la perte d’environ 10 millions d’habitants d’ici 2050. « Nous pouvons dire que notre pays compte 15 villes et leurs agglomérations entre lesquelles se trouvent des espaces plus ou moins vides (…) Il n’existe que deux exceptions : Les régions agricoles du sud de la Russie et les républiques nationales du Caucase du Nord » explique la sociologue Ekaterina Schulman.

« En réalité, la Russie ne meurt pas de façon notable: le taux de natalité reste modérément bas, mais il est comparable à la moyenne des autres pays similaires en terme de développement économique et de structure sociale ». Selon la sociologue, « le véritable problème démographique de la Russie ne vient pas du faible taux de natalité, mais d’un taux de mortalité précoce, en particulier chez les hommes ». Les causes sont identifiées : alcoolisme, insécurité routière, délinquance violente, grand nombre de détenus et manque de soins lors de maladies curables. Selon les données d’État « Rosstat » de 2016, l’espérance de vie des hommes russes est de 66,5 ans, presque 77 ans pour les femmes.

Projet national

Depuis 2005, c’est le Premier ministre Dmitri Medvedev qui est chargé du dossier. A défaut d’améliorer la qualité de vie des russes, la priorité est donnée aux familles nombreuses qui doivent permettre d’inverser la tendance au plus vite. Les lois se sont multipliées ces dernières années, aide financière de l’État pour chaque nouvel enfant, dotation d’état pour permettre l’achat d’une maison ou au financement des études, « pack nouvel enfant » délivré tous les mois avec des produits de consommation et une aide destinée au remboursement des prêts hypothécaires de 450 000 roubles (6000€) décrétée par le président Poutine en mai dernier. Le tout fait partie intégrante d’un « projet national sur la démographie » annoncé en février dernier. 3,5 milliards de roubles dédiés notamment à la « promotion de l’emploi des femmes » et au « développement de l’éducation préscolaire pour les enfants de moins de trois ans ». Mais la population diminue, ce n’est pas la « journée de la famille, de l’amour et de la fidélité » initiée en 2008 par Svetlana Medvedeva femme du premier ministre russe qui y change quoi que ce soit. Cette journée est par ailleurs organisée en partenariat avec l’église orthodoxe qui en profite au passage pour militer contre l’avortement.

Sergueï Rybalchenko est chargé d’étudier la question pour la chambre civile de Russie. Cet organe consultatif créé des rapports et émet des recommandations auprès du gouvernement. « L’état doit trouver les points d’entrée dans lesquels investir pour atteindre la croissance (démographique) et l’efficacité souhaitée. Nous comprenons que les valeurs familiales sont aussi importantes que le soutien matériel ». L’expert s’est inspiré de la France pour réaliser son dernier rapport présenté début juillet. « Nous nous sommes rendus sur place, il y a une union nationale des associations familiales, nous souhaitons créer la même chose en Russie, nous soutenons les organisations qui aident la famille à se considérer comme un tout important de notre société et qui entretiennent ces valeurs familiales ». Au temps de l’URSS, l’expert l’assure, la France s’est beaucoup inspirée du fonctionnement des crèches soviétiques. « Aujourd’hui, nous nous inspirons de la France, le système des nounous certifiées nous plaît par exemple beaucoup. Nous l’appliquons actuellement dans plusieurs régions pilotes de Russie ».

Désengagement de l’état

Certaines corporations en manque de main d’œuvre souhaiteraient parfois plus d’immigration dans le pays. Mais la politique migratoire russe est stricte, ouvrir les portes ne semble pas être une option pour le Kremlin. « Une grande migration représente certains risques sociaux, nous devons mettre en place des conditions particulières pour que les personnes qualifiées veuillent rester en Russie mais en parallèle nous devons réaliser une politique de soutien de nos propres ressources, aux familles « de souche » explique Sergueï Rybalchenko.

Avec sa grande famille, ses quatre enfants, Matveï, Eliseï, Veronika et Viktoria, Svetlana met les décisions gouvernementales à l’épreuve. Et le constat est sévère. Cette jeune femme de 41 ans optimiste de nature et au dynamisme sans limite vit dans un petit appartement de la banlieue sud de Moscou. Une chambre pour le couple, une autre pour les enfants. « Nous sommes économiquement défavorisés selon les termes officiels. Pourtant, depuis quelques années, nous apprenons à vivre sans l’état qui nous délaisse. Nous sommes dans la survie » explique cette vendeuse dans un magasin bio. Son mari travaille, lui, de nuit comme cuistot. Sans nounou, leur vie est calibrée à la minute prêt. « La dernière fois que j’ai demandé de l’aide aux services de l’état, on m’a répondu « vous regardez trop la télévision ». Svetlana a une liste longue comme le bras d’avantages parfois hérités de l’URSS, supprimés ces dernières années. « Les spectacles de Noël, c’est fini, les voyages gratuits en camps de vacances, terminé, les garderies sont devenues payantes, les activités extrascolaires également, il faut se battre pour obtenir des réductions dans les polycliniques publiques, il n’y a que le transport qui demeure gratuit. Ce n’est pas rien » soupire-t-elle. Une gigantesque pastèque, à côté de l’évier, une poêlée et une soupe sur le feu, Svetlana tend une impression d’écran de son compte en banque. « Je reçois plus que la moyenne soit 8000 roubles (environ 110 euros) par mois pour les trois jeunes enfants. Pour le reste, certains de nos droits sont cachés par les institutions. Il faut connaître ses droits, leur envoyer une lettre officielle et insister. On se retrouve à exiger des choses alors qu’avant ça se faisait naturellement, il y a un côté humiliant ». Sa grande fille, Viktoria, 21 ans est parvenue à se faire accepter dans une université allemande. Elle y fait ses études, bénéficiant de la solidarité de ses camarades et d’une assurance étudiante qui lui permet de soigner en Europe ses blessures d’ancienne danseuse au futur prometteur qu’elle n’avait pas pu soigner en Russie. Ironie du sort, bénéficiant d’un échange entre universités allemande et russe, elle continuera prochainement ses études dans la prestigieuse université d ‘État de Moscou en tant qu’étudiante… étrangère. Ce que ça mère n’était pas parvenue à lui offrir au moment de commencer ses études.

Paul GOGO

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