Ouest-France : La guerre sans fin du Haut-Karabagh

Le Haut-Karabagh, région sécessionniste d’Azerbaïdjan peuplée d’arméniens, a connu le mois dernier une guerre éclair de quatre jours.

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Le 2 avril dernier, dans le village de Talish, Angin Sarkisian dormait paisiblement lorsque vers deux heures du matin, un bruit sourd l’a réveillée. « Les murs ont commencé à bouger, j’ai cru que c’était un tremblement de terre. Mais une pluie d’obus s’abattait sur notre village » raconte-t-elle, avec émotion. « J’ai réveillé toute la famille, le petit qui dormait dans son berceau, j’étais presque nue, on a fait sortir la grand-mère de la maison avec beaucoup de peine, elle a 104 ans. Puis on s’est précipité dans la cave« . Tous les habitants de ce village situé à l’extrême ouest du Haut-Karabagh ont toujours gardé à l’esprit que les tranchées azerbaïdjanaises étaient de l’autre côté de la montagne. Mais 22 ans après la fin de la première guerre, peu d’entre-eux n’auraient imaginé un retour si soudain des combats. Pourtant, le 2 avril dernier, après une série d’assassinats de soldats et de civils, le conflit ethnique et territorial a subitement repris par une offensive lancée par l’armée azerbaïdjanaise. Dans les heures qui ont suivi, l’armée du Haut-Karabagh officieusement soutenue par l’Arménie a lancé une contre-offensive, lui permettant de récupérer la quasi totalité des positions atteintes par l’Azerbaïdjan. Quatre jours plus tard et un cessez-le-feu signé à Moscou sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), près d’une centaine de morts civils et militaires était à déplorer dans les deux camps.

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« Il y a 150 000 soldats au Haut-Karabagh, soit le nombre d’habitants de notre république » s’amuse à répéter en boucle Arayik Haroutiounian, le premier ministre. Partout dans les plaines, des tanks enterrés dont les canons sont orientés vers l’Azerbaïdjan. Des câbles équipés de filaments ont été tendus entre les monts afin d’empêcher l’aviation ennemie d’atteindre la capitale à basse altitude. À flanc de montagne, des soldats par centaines creusent tranchées et bunkers afin d’adapter leurs positions aux derniers mouvements de la ligne de contact.

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Les présidents arméniens et azerbaïdjanais devraient se rencontrer à Moscou la semaine prochaine. Mais une nouvelle fois, le Haut-Karabagh n’est pas convié aux négociations, « il faut que l’Azerbaïdjan comprenne qu’il sera obligé de négocier avec le Haut-Karabagh. Si l’on veut régler le problème via les négociations, il est impensable de le faire sans nous » assène son premier ministre. Coincée avec sa famille dans un hôtel de la capitale autoproclamée, Stepanakert, Angin Sarkisian soutient le gouvernement et souhaite retrouver sa maison au plus vite: « C’est dur d’y retourner parce qu’une peur s’est installée en nous. Mais tous nos souvenirs sont liés à cette terre, c’est une maison que nous avons construite nous-même, il y a toute une vie que nous ne pouvons pas laisser tomber ».

Correspondance à Stepanakert, texte et photos, Paul Gogo

Ouest-France : « Le « vin divin » d’Areni est le plus vieux du monde »

Publié dans Ouest-France le 5 novembre 2015

REPORTAGE

Après avoir échoué son arche, Noé y aurait planté les premières vignes au monde. En Arménie, le village montagneux d’Areni, aussi biblique que préhistorique, pourrait participer à la renaissance du vin arménien, jusqu’ici maltraité par la géopolitique.

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Arménie. Correspondance

Les trois bandes, rouge, bleue, orange, claquent au vent. Seul le drapeau arménien signale fièrement l’entrée de la grotte d’Areni, une saillie dans la montagne qui domine la région de Vayots Dzor, à une heure de route au sud-ouest de la capitale Erevan. Accoudé à sa table, le gardien des lieux se lève en voyant des étrangers arriver. Armen est conscient de l’importance des lieux. Il n’accepte de les faire visiter qu’aux petits groupes venus vadrouiller dans la région.

C’est là, au détour de longs tunnels qu’en 2007 une équipe d’archéologues arméniens et britanniques a découvert, dans trois chambres, des jarres remplis de pépins de raisins, datant de 6 000 ans. Une seconde campagne de fouilles, menée en 2010, a mis au jour, un fouloir, une cuve de fermentation, des sarments de vigne desséchée. « Ils laissent supposer que le premier vin de l’humanité aurait été confectionné ici. Il reste encore de nombreux couloirs à visiter, le lieu est gigantesque et il y a des objets partout. C’est une découverte incroyable ! », s’enthousiasme Armen, lampe torche à la main.

Rien d’étonnant à cela pour qui a lu la Bible. Selon la Genèse, c’est à quelques dizaines de kilomètres d’Areni, sur le Mont Ararat (en Turquie) que Noé aurait échoué son arche après le Déluge. Le patriarche y aurait alors planté une vigne, au pied du mont.

Selon les historiens, les premiers vignerons de l’humanité seraient des Hourrites de Transcaucasie. Les disciples de Jésus auraient pris le relais. Une vraie fierté pour l’Arménie, première nation au monde à s’être déclaré état chrétien en 301. La production de « sang du Christ » se serait ensuite perpétuée dans les monastères du pays.

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Des Français à la rescousse

La découverte archéologique a passablement irrité la Géorgie voisine, qui s’était arrogé l’appellation de « vin divin ». Ses dirigeants voient aujourd’hui d’un mauvais œil la renaissance du vignoble arménien. Vieux litige : dans les années 30, alors que la production vinicole commençait à s’industrialiser dans la région, les Soviétiques avaient décrété que la Géorgie serait le pays du vin, et l’Arménie celui du brandy, une eau-de-vie de raisin encore aujourd’hui spécialité locale. La production vinicole a alors dégringolé en Arménie. Dans les années 1990, c’est le conflit au Haut-Karabagh (région d’Azerbaïdjan peuplée à 80 % d’Arméniens, aujourd’hui république autoproclamée) qui a empêché l’Arménie de développer cette économie vinicole pourtant prometteuse.

On n’en est plus là. L’Arménie est récemment entrée dans la liste des dix plus grands exportateurs de vin au monde, une manne pour l’économie locale. Les vignes de Vayots Dzor ont tout pour plaire. Plantées en altitude, à 1 400 m, tout autour de la cuvette d’Areni, elles donnent un goût fruité au vin. On en cuisine même les feuilles en les farcissant de viande (Dolma) sur toutes les belles tables du pays.

« Ces dernières années, les habitants d’Areni ont tous replanté des vignes », raconte Vardges Gharakhanyan, le garde champêtre local qui en assure la surveillance. Le gouvernement arménien encourage le tourisme œnologique. Chaque année, en octobre, Areni organise un festival qui célèbre la fin des vendanges. « Pendant celui-ci, nous distribuons notre vin aux visiteurs », poursuit Vardges.

L’homme au sourire timide a ouvert un restaurant dans une des nombreuses grottes de la région. Le vin distribué sur ses tables est évidemment un vin d’Areni. Vardges en produit lui-même 600 à 700 litres par an. Insuffisant toutefois pour fournir son restaurant. Vardges propose donc aussi d’autres crus locaux. « J’aimerais continuer à planter des vignes avec le cépage local, mais cela coûte cher. Il faudrait que le gouvernement nous aide à améliorer notre matériel. Pour la production locale comme pour la production destinée à l’international, cela sera la meilleure façon de développer notre vin et de le faire connaître comme il se doit. »

Depuis cette année, des œnologues de l’institut Richemont, basé près de Cognac en Charente, apportent leur expérience aux viticulteurs arméniens. D’ici l’année prochaine, 1 500 d’entre eux seront formés. Le « vin divin » n’a pas fini de couler à flots.

Texte et photos : Paul GOGO.

La diaspora arménienne mise sur le tourisme

En Arménie, la diaspora donne forme à un projet de boucle touristique

Photo : Paul Gogo
Photo : Paul Gogo

Dire que l’Arménie et surtout son peuple ont été malmenés par l’histoire est la moindre des choses. Les guerres et les persécutions incessantes ont fait de la diaspora arménienne une des plus solide et solidaire au monde. Ruben Vardanyan, homme d’affaire arménien et sa femme Veronika Zonabend ont voulu utiliser cette force pour participer au développement de leur pays en créant l’IDeA Foundation. Installée dans un immeuble écologique dans le centre de Yerevan, la fondation a des allures de startup. Dans ces locaux, Sergey Tantushyan, un des responsables de la fondation et son équipe, ont imaginé une boucle touristique aux accents économiques faisant le tour du pays. Il faut dire que le pays a du potentiel, il y a la route de la soie, il y a les vignes, leur histoire, celle du Brandy. Il y a aussi l’histoire de la religion, le pays est composé de dizaines de monastères dispersés dans les montagnes. « Nous y allons par étapes, pour chaque projet, il nous faut d’abord trouver un certain nombre de donateurs, puis, nous nous lançons » explique Sergey Tantushyan. La boucle en question part de Yerevan où une rénovation du parc de la Victoire est par exemple prévue. Puis, la route descend dans le sud du pays jusqu’à Tatev et Goris avant de remonter dans le territoire séparatiste en guerre du Haut-Karabagh et sa capitale Stepanakert. Dans cette zone-ci, peu de réalisations ont pris forme, il faut être ambitieux pour investir dans une zone encore en guerre. Puis, la route remonte vers le nord et la ville de Dilijan. « La route qui passe au nord du lac Sevan est en très mauvais état, il nous faudra la rénover, mais c’est l’état qui doit prendre ce genre de décisions » précise le responsable. De manière générale, même si les responsables de la fondation assurent le contraire, la fondation réalise un travail qu’un bon ministère du tourisme aurait au moins impulsé s’il s’en donnait la peine… Mais comme dans la majorité des pays d’ex-URSS mangés par la corruption, ce sont les initiatives de la société civile qui permettent généralement aux pays d’avancer. Dans le cas de l’IDeA, l’initiative est intéressante dans le sens où il s’agit d’entrepreneurs, de membres de la diaspora dont certains font leur argent à Moscou, qui reviennent l’investir dans leur pays. Deux des étapes de la « boucle touristique » sont déjà bien avancées. Il y a la région de Goris et le désormais célèbre téléphérique de Tatev, construit il y a cinq ans. Un budget total de 80 millions de dollars financer par des philanthropes hommes d’affaires, et membre de la diaspora. L’objectif est de rénover le monastère du 9e siècle de Tatev et de redynamiser la zone (culture, éducation, économie) pour en faire un lieu touristique incontournable. Un lieu qui fait déjà partie des lieux à ne pas rater pour tout passage par l’Arménie, car la première étape du projet, la création d’un téléphérique reliant la route au monastère afin d’en faciliter l’accès. Même si le projet a également pour objectif de faciliter la vie quotidienne des locaux, la vue au dessus de la vallée de Goris depuis le téléphérique comme depuis le monastère vaut d’ores-et-déjà le déplacement.  Pour ce projet, le gouvernement arménien a participé à hauteur de 10 millions de dollars.

Le second projet déjà bien avancé est situé au nord du lac Sevan dans la ville de Dilijan. Située sur la route de la soie, la ville a un potentiel touristique évident que la fondation souhaite développer en la faisant devenir … un pôle d’éducation. Le UWC Dilijan college, école ultra moderne située aux portes de la ville, dans une vallée. Un projet ambitieux qui a pris vie cette année avec l’arrivée d’une première promotion dans les locaux de l’école. Un projet impressionnant à suivre.

Site web de la fondation IDeA.

Paul Gogo