RFI. Reportage, après la liesse, le cas Sentsov

Après la victoire, le sacre. Tournée en bus pour les Bleus à Paris, « Deschamps Elysées » à l’Etoile, ou plutôt aux « deux étoiles ». Les Bleus perchés sur le toit du monde. On ne vous refera pas le film dans Accents d’Europe.

On a juste sélectionné deux images, en marge de la performance sportive. Celle de Kylian Mbappé tapant dans la main d’une opposante des Pussy Riot, qui avait fait irruption sur la pelouse pour interrompre brièvement le match. Ou cette autre photo, d’une fan zone vide avec cette légende : « La liberté est finie. Bienvenue dans la vraie Russie ». Deux photos qui font, bien sûr, référence à la situation des droits de l’homme à Moscou. Car derrière cette formidable liesse mondiale, il y a bien sûr une opération de communication bien orchestrée par Vladimir Poutine. Et le sort d’un homme Oleg Sentsov qui se meurt dans une colonie pénitentiaire du nord de la Russie. Le cinéaste ukrainien, engagé contre l’annexion de la Crimée, est en grève de la faim. Il a été condamné à 20 ans de prison pour terrorisme et trafic d’armes, à l’issue d’un procès qualifié de « stalinien » par Amnesty. Pour l’instant, aucune pression internationale n’a fait plier Poutine. Et en Russie, le cas Sentsov est quasiment tabou. A Moscou, le reportage Paul Gogo.

 

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La Libre Belgique. Poutine et Trump réunis à Helsinki pour un exercice de com’

Ce lundi, quelques heures après la fin de la Coupe du monde, le président russe Vladimir Poutine se rendra à Helsinki pour rencontrer le président américain Donald Trump pour une première rencontre bilatérale. Dans les médias russes, on n’attend pas grand chose de cette rencontre, si ce n’est un exercice de communication que la presse estime déjà remporté par le président russe. Car cette rencontre est avant tout une question de symbole et d’images. Mille quatre cents journalistes de 61 pays seront présents, ce lundi, à Helsinki. D’après le journal russe Kommersant, Vladimir Poutine et Donald Trump auraient accepté le principe d’une conférence de presse commune durant laquelle ils devraient présenter une déclaration commune de deux pages insistant sur “l’importance de maintenir le dialogue entre leurs deux pays et leurs services de sécurité”. Objectif pour le Kremlin : parvenir à organiser une prochaine visite du président américain à Moscou. “Les médias étrangers ont publié de nombreux reportages présentant Trump comme un président soudain prêt à échanger. Par exemple, sur la question d’une redéfinition des influences en Europe et sur ‘l’Ukraine donnée à Moscou’. Mais les experts sont formels, aucun changement géopolitique notable ne se produira à l’issue de ce sommet”, modérait dimanche le journal populaire “Komsomolskaia Pravda”. Le président Trump n’a pas dit autre chose dimanche sur CBS en déclarant qu’il avait “de faibles attentes” quant à son entrevue avec M. Poutine.

Un Mondial diplomatique

Cette rencontre arrive à l’issue d’un Mondial réussi. “La meilleure coupe de tous les temps” a déclaré le président de la Fifa Gianni Infantino, samedi, lors d’un gala organisé par le président Poutine dans la grande salle du prestigieux théâtre Bolchoï. Ne cachant pas le rôle de “soft power” d’un tel événement, le président russe a pris la balle au bond devant de nombreuses délégations étrangères en remerciant les supporters étrangers “ d’être venus constater que la Russie de 2018 ne correspondait pas aux clichés de l’étranger”. L’air de rien, le Mondial a fait office de séquence diplomatique pour le président russe. Pendant un mois, Vladimir Poutine a rencontré des dizaines de chefs d’Etat venus échanger quelques mots à l’occasion d’un match de football. Persuadé que son équipe n’irait pas loin dans le Mondial, le président russe s’est bien gardé d’assister aux matchs, envoyant son premier ministre Dmitri Medvedev assurer une présence officielle. Mais la plupart des chefs d’États venus à Moscou ont fait un arrêt par le Kremlin avant de se rendre au stade. En ce week­end de finale, ce ne sont pas moins d’une douzaine de responsables politiques qui ont défilé au Kremlin, de Palestine, du Gabon, de Moldavie, de Hongrie, du Soudan jusqu’à la présidente Croate Kolinda Grabar-Kitarovi et au président français Emmanuel Macron venus supporter leurs équipes finalistes. La semaine dernière, c’est le dossier syrien que le président russe a tenté de faire avancer en rencontrant dans sa maison de campagne à quelques kilomètres de Moscou un responsable iranien et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou dans la même journée. De quoi pousser certains observateurs à soupçonner le président Poutine d’avoir utilisé la Coupe du monde pour s’organiser son sommet diplomatique personnel en miroir au sommet de l’Otan organisé à Bruxelles les 11 et 12 juillet derniers.

La Libre Belgique. Des Nigérians pris au piège du Mondial

Entrés sans visa en tant que supporters, ils espéraient rester et trouver du travail. C’était un leurre.

L’offre paraissait alléchante pour les quelques centaines de Nigérians aujourd’hui coincés sans billet retour, à Moscou et Saint-Pétersbourg. Des agents touristiques leur ont vendu un forfait en apparence très avantageux. Il comprenait un billet d’avion pour Moscou; un ticket pour assister à un match de la Coupe du monde, et surtout, une “Fan ID”. Ce document offert aux détenteurs de tickets de matchs permettait à quiconque de se rendre en Russie sans visa le temps de l’événement. Les Nigérians pensaient profiter de leur présence sur le territoire russe pour y trouver du travail.

“On a dit à ces jeunes hommes que ce Fan ID leur permettrait de travailler en Russie. Le Fan ID a représenté une opportunité pour les trafiquants d’êtres humains. Certains de ces hommes espéraient trouver du travail en usine, d’autres, à qui on a expliqué que la Russie manquait de footballeurs, ont pensé pouvoir intégrer un club de football en arrivant”, explique, dépitée, Ioulia Silouïanova de l’ONG russe Alternativa. Les jeunes Nigérians ne comprennent pas la situation et l’ambassade du Nigeria en Russie peine à apporter de l’aide. Pire, elle met des bâtons dans les roues des bénévoles russes. Jeudi, l’ambassade a fait miroiter un vol retour aux Nigérians piégés en Russie. Une cinquantaine d’entre eux a passé la journée devant le terminal destiné aux VIP de l’aéroport Sherementievo de Moscou.

“L’ambassade a organisé un piège en nous faisant amener une foule à l’aéroport. Certains d’entre eux sont un peu agressifs. Plus ils sont fatigués, plus ils s’énervent et la police russe ne comprend pas ce qui se passe. L’ambassade espérait sans doute que tout le monde finisse en prison”, explique Ioulia Silouïanova. Devant l’échec de cette tentative, la police a rapatrié la cinquantaine de personnes, vendredi, dans le centre-ville de Moscou.

Esclavage et prostitution

Regroupés sur le trottoir qui fait face à l’ambassade, les hommes ne lâchaient pas leur précieuse Fan ID. Leur présence sur le territoire russe deviendra illégale à partir du 25 juillet prochain (NDLR Entre-temps, Vladimir Poutine a annoncé rallonger la validité de ces documents jusqu’au 31 décembre 2018). Spécialisée dans la gestion de ce genre de situations, l’ONG Alternativa ne reçoit aucun financement de l’État russe et les bénévoles risqueraient d’être qualifiés d’agents de l’étranger s’ils recevaient de l’argent de l’extérieur. “Nous nous finançons nous-mêmes, il nous est impossible de financer leur retour ou même un hébergement d’urgence”, explique la bénévole d’Alternativa. Résultat, scène rare en Russie, ils ont été plusieurs dizaines à passer la nuit à même le sol, vendredi, en plein centre de Moscou. “Il s’agit pour nous de mettre la pression à l’ambassade. Le problème doit être résolu rapidement. Car même si nous n’avons jamais vécu de situations de ce type, nous en connaissons les conséquences. Lorsque des personnes se retrouvent en position de faiblesse comme c’est le cas de tous ces hommes, il est fort probable qu’on les retrouve dans des réseaux d’esclavage dans quelques semaines, lorsque leur présence sur le territoire sera devenue illégale et qu’elles seront désespérées”, avertit un bénévole. L’association est d’autant plus vigilante

qu’elle a repéré plusieurs réseaux de prostitution durant la Coupe du monde. “Nous avons démantelé un bordel la semaine dernière en collaboration avec la police. Il s’agissait ici aussi de femmes nigérianes. La prostitution des femmes a lieu toute l’année, ce qui n’est pas le cas des trafics touchant les hommes, analyse Ioulia. Mais une chose est claire, nombre d’entre elles ont profité du Mondial et de son système de Fan ID pour entrer en Russie et disparaître dans des réseaux de prostitution.”

RFI. La réforme des retraites inquiète les russes

(Reportage pour l’émission Accents d’Europe)

L’annonce était censée se noyer dans la ferveur des supporters de la Coupe du monde, celle de la réforme des retraites russes. Sauf que la réforme est explosive : le départ à la retraite sera désormais lié à l’espérance de vie. Dans un pays où les pensions sont maigres et l’espérance de vie plafonne à 66 ans pour les hommes, et 70 ans pour les femmes, la nouvelle a entraîné une levée de boucliers. Reportage de Paul Gogo à Iaroslavl.

Le premier ministre russe Dmitri Medvedev en a fait l’annonce, l’air de rien, quelques minutes avant le premier match de la Coupe du Monde, le 14 juin dernier. Le Kremlin souhaite lancer la Russie dans une réforme des retraites. Inchangé, le plafond de départ à la retraite côtoierait les chiffres liés à l’espérance de vie. Quasi unanimement contre cette réforme, les russes craignent de devoir travailler à en mourir. Reportage à Iaroslavl, ville de 600 000 habitants située à 300 km de Moscou.

L’annonce de cette réforme des retraites est arrivée comme un cheveux sur la soupe. Pour les russes, le sujet est sensible, personne n’a osé s’y attaquer depuis l’instauration en 1932 par Staline de paliers simples. 60 ans pour les hommes, et 55 ans pour les femmes. Avec cette nouvelle réforme, ceux-ci devront partir à la retraite respectivement à 65 et 63 ans. Ce changement annoncé met les russes en émoi.
Bière à la main devant un magasin d’alcool, Nikolaï, 37 ans fait partie de ces nombreux russes qui survivent grâce à de petits boulots. Il se prépare à vivre une retraite difficile.

« J’ai 37 ans et je n’ai jamais travaillé officiellement, j’ai toujours bossé dans un garage. Sur mon livret de travail je n’ai que cinq ans d’ancienneté. La seule solution c’est de mettre de l’argent de coté dès maintenant et d’essayer de toucher des intérêts ».

En Russie, nombreux sont les retraités actifs tant les pensions sont faibles. Mais parfois, le corps ne suit plus, les employeurs non plus. C’est le cas du père de Nikolaï.

 » Mon père par exemple, a pris sa retraite à 60 ans mais plus personne ne veut l’embaucher parce qu’à 60 ans tu ne peux trouver qu’un travail d’éboueur. Mais il a pas envie de faire ça, il a déjà été dans le bâtiment toute sa vie. S’il n’avait pas pris sa retraite à 60 ans, il aurait passé cinq ans sans boulot et sans pension ».

Preuve que ce thème touche profondément les russes, aborder le sujet dans une cour d’immeuble fait descendre les voisins. Ils ont tous leur mot à dire. Pas le temps d’interroger Anna, dévastée par cette annonce, les mots sortent seuls. Cette femme de 55 ans qui devait partir à la retraite l’année prochaine fond en larme à l’idée de devoir travailler huit ans de plus.

« Je suis boulangère à l’usine, je touche 20 000 roubles par mois et je suis debout devant mon four toute la journée, ça veut dire quoi, que je ne vais pas avoir de retraite et que je vais finir ma vie devant mon four ?
Le week-end, j’arrondis mes fins de mois comme caissière chez Dixi parce que 20 000 roubles ça ne me suffit pas pour vivre et maintenant on me vole ma retraite. Que la réforme passe ou non, j’ai encore un an à travailler, j’ai déjà 55 ans et je n’ai plus de santé ».

Au cœur du problème, la pauvreté. 20 millions de russes vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté.

« Une retraite à 63 ans, c’est inimaginable, personne ne survivra. Pour être honnête, la moitié de ma génération a déjà disparu. Les plus anciens meurent déjà .
Mon fils est soudeur, il touche 17 000 roubles par mois, on est tous en dessous du seuil de pauvreté. Certains ont leur salaire qui augmente mais ce n’est pas le cas pour nous, le commun des mortels. On touche cet argent, on paie notre loyer, les impôts, les taxes et il ne reste plus rien pour acheter du pain ».

Toutes mettent en exergue leurs conditions de vie difficiles. Vieux immeubles, routes cabossées et produits d’alimentation de mauvaise qualité, Liouba et Ksenia en ont particulièrement contre le président Poutine.

« Essayez de vivre avec 8000 roubles par mois ! En plus ils disent que les retraités qui travaillent n’auront pas de pension.
« J’ai une hypothèque, on a acheté un appartement, il faut bien vivre quelque part,
Et voilà, on va travailler à vie mais il y en a beaucoup qui ne vivent même pas après cet age là. C’est quoi notre niveau de vie ? La qualité de notre nourriture laisse à désirer, nos magasins aussi, nous sommes tous contre cette réforme ».

Depuis quelques jours, de petites manifestations sont organisées à travers la Russie. Interdites pendant la Coupe du monde, elles pourraient redoubler d’intensité à l’issue du tournoi.
Andreï, 38 ans, fraiseur-tourneur s’est joint à un rassemblement organisé par les soutiens de l’opposant Alexeï Navalny dans le centre de Iaroslavl. Avec cette réforme, les hommes partiront à la retraite à un age qui correspond à leur espérance de vie, l’ouvrier craint de ne jamais voir la couleur de sa pension.

« C’est clair que d’ici 20 à 25 ans, ça sera très difficile pour moi d’accomplir mon travail, le fait qu’ils augmentent l’age de départ à la retraite à 65 ans pour les employés des services publics, les ouvriers, les chauffeurs, ça va être très difficile de survivre jusqu’à cet âge là. Ça, les forces de sécurité ne vont pas le vivre, ils partiront en retraite avant nous et auront une pension bien différente de la notre ».

Pour ne rien arranger, le Kremlin souhaite également augmenter la TVA à l’issue de la Coupe du Monde. Les syndicats de travailleurs et partis politiques d’opposition espèrent mobiliser les foules dans les semaines à venir. De quoi pousser le président Poutine à prendre ses distances avec cette réforme annoncée par le premier ministre Medvedev, expliquant qu’il n’avait pas encore donné son feu vert. Une chose est certaine, le Kremlin garde l’œil sur la population vent debout contre ces annonces.

Paul Gogo, Iaroslavl, RFI

RFI – Reportage, la rue Nikolskaïa en effervescence pendant la Coupe du Monde

La rue de la fête pendant le Mondial. C’est la rue Nikolskaïa en plein centre de Moscou. Elle est devenue, malgré elle, le point de ralliement des supporters du monde entier. Jour et nuit, des milliers d’entre eux viennent y faire la fête et ils bravent, sans le savoir, des interdits sur lesquels les policiers russes ferment exceptionnellement les yeux. Paul Gogo.

Reportage sur Soundcloud : https://soundcloud.com/paul-gogo/accents-deurope-reportage-nikolskaia

La Libre Belgique. La réforme des retraites inquiète les russes

Nous sommes tous contre”, lance Anna sur un ton catégorique. Dans la cour de son immeuble, dans la banlieue de Iaroslavl (300 km de Moscou), entamer une discussion sur la réforme des retraites annoncée il y a deux semaines par le Kremlin amène tous les voisins à y prendre part. Le 14 juin, c’est le Premier ministre Dmitri Medvedev qui a annoncé cette réforme controversée qu’il espérait noyer dans l’euphorie du Mondial de football. Au même moment, le président Poutine donnait le coup d’envoi au premier match de la Coupe du monde. Ces changements que le gouvernement russe souhaiterait mettre en place dès l’année prochaine prévoient un départ en retraite à 65 ans au lieu de 60 pour les hommes d’ici 2028 et un départ en retraite à 63 ans au lieu de 55 ans pour les femmes, d’ici 2034. La moyenne d’âge des hommes russes s’élevant à 66 ans, il leur faudrait désormais travailler jusqu’à la mort. Ce que la majorité de la population fait déjà. “On dit que les femmes sont en meilleure santé, mais de quoi parle-t-on?” interroge Anna. A moins d’un an de la retraite, elle craint de devoir trimer jusqu’à la fin de sa vie. “Je travaille dans une usine dans laquelle nous faisons du pain, je vais devoir mourir devant mon four à pain?” Cette femme de 62 ans travaille la semaine à l’usine et le week­end dans un supermarché. Elle gagne près de 20000 roubles par mois (environ 270 euros). Anna, comme ses voisines descendues dans la cour du vieil immeuble, s’attendent à recevoir environ 8000 roubles par mois de pension (108 euros). Avec 5000 roubles de loyer, il ne leur resterait plus que 3000 roubles pour manger, soit environ 40 euros.

Un acquis du communisme

Fixé en 1932, ce plancher des retraites n’avait jamais évolué depuis Staline. D’après l’institut FOM cité par le journal “Kommersant”, près de 80% des Russes seraient contre cette réforme. Ces derniers jours, la cote de popularité du président Poutine a chuté de 72% à 63%. En Russie, le Premier ministre est souvent utilisé comme un paratonnerre pour protéger le président. Vladimir Poutine s’est donc empressé de déclarer, via son porte-parole Dmitri Peskov, qu’il n’avait pas eu de rôle à jouer dans la conception de cette réforme. Difficile de dire si cette décision poussera les Russes à descendre massivement dans la rue, les rassemblements étant interdits durant la Coupe du monde. En outre, les syndicats des travailleurs, qui sont contre cette réforme, n’ont un pouvoir de mobilisation que très limité en Russie. Mais dans la population, la grogne est bien présente.

Dimanche, l’opposant Alexeï Navalny avait appelé la population à manifester dans une trentaine de villes non hôtes de la Coupe du monde. Quelques centaines, voire milliers de personnes se sont mobilisées dans chaque ville, dimanche après-midi, sans que la police n’intervienne. Marina, 37 ans, n’a pas participé au rassemblement de Iaroslavl. Pourtant, elle s’affirme totalement opposée à cette réforme. “Je suis cuisinière, je nourris 400 personnes chaque jour. En rentrant, j’ai mes deux enfants à nourrir. Avec une hypothèque contractée pour acheter notre appartement, je risque de toute façon de devoir travailler à vie; ce ne sont pas les 8 000 roubles de retraite qui vont me nourrir”, raconte-t-elle, alors qu’elle attend son troisième enfant. A un âge où les portes du travail se referment, la situation pourrait paradoxalement devenir plus compliquée pour les femmes que pour les hommes. En Russie encore plus qu’ailleurs, il devient particulièrement compliqué pour elles de trouver un travail après 45 ans. Cette réforme pourrait créer une situation dans laquelle de nombreuses femmes se trouveraient sans travail et sans pension. “Nous ne voulons pas de ces galères là. Si nous avons la possibilité de descendre dans la rue pour manifester, nous le ferons”, conclut Marina, rejointe par sa voisine Liouba.

Paul GOGO

La Libre Belgique. Kaliningrad, le point de corner de la Russie

A une semaine du début de la Coupe du monde, des dizaines d’ouvriers s’employaient encore à verdir les abords du stade Baltiika de Kaliningrad. Le 28 juin, la Belgique y affrontera l’Angleterre dans un stade de 35000 places. La ville de 440 000 habitants, située entre la Pologne et la Lituanie, n’est pas peu fière de faire partie des onze villes sélectionnées par le Kremlin pour accueillir cette compétition internationale. Mais la construction du stade représente un abîme financier terrible pour la région. Son coût : 17,3 milliards de roubles (environ 236 millions d’euros) pour accueillir quatre des soixante quatre matchs de l’événement. Les experts sont formels, cette infrastructure demeurera une épine dans le pied de la région. Le FK Baltika, club local, joue dans la petite cour du football russe, n’attire qu’une moyenne de 4 500 spectateurs par match et n’est soutenu par aucun grand sponsor.
“Le Kremlin a souhaité ce stade, il a envoyé beauc­oup d’argent fédéral et continuera à en envoyer. Notre gouverneur est allé en réclamer à Moscou. Les politiciens locaux voient les choses de cette façon : nous recevons rarement de l’argent de Moscou et lorsque cela arrive, même si c’est pour construire un bâtiment inutile, il faut l’accepter”, explique Vadim Khlebnikov, rédacteur en chef adjoint du média indépendant “Novyi Kaliningrad”.

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Une décision géopolitique
Mais alors pourquoi imposer la Coupe du monde dans cette région isolée de la Russie ? C’est dans la géopolitique que se trouve la réponse. Dans cette petite enclave de 200 km² qui fut allemande sous le nom de Königsberg, puis rattachée à l’URSS en 1946, la géopolitique s’observe sur le terrain, à l’œil nu. Cette zone est avant tout le symbole de l’armée russe, premier employeur de la région. A une quarantaine de kilomètres de Kaliningrad, au bord de la mer Baltique, vivent des milliers de militaires du fleuron de la marine russe, la Flotte de la Baltique. Sur son site Internet, la Fifa encourage les supporters à visiter cette ville qui fut fermée aux étrangers jusqu’à la chute de l’URSS. Dans cette cité organisée comme une caserne, dont la sécurité est assurée par la police militaire, les soldats sont omniprésents – à la plage, dans les airs, dans les magasins. Mieux vaut avoir son passeport sur soi.

L’importante militarisation de la région de Kaliningrad n’est pas une légende. Les bases militaires sont nombreuses au bord des routes, dans les campagnes. La région héberge une autre fierté de l’armée russe. Une collection de missiles Iskander, chargés de défier les troupes de l’Otan basées en nombre à l’est de la région,au niveau du couloir de Suwalki. Ce couloir stratégique d’une trentaine de kilomètres est le seul territoire qui relie les pays baltes au reste de l’Europe. Il ne faudrait que quelques heures à la Russie pour les isoler en cas de conflit. Un exercice militaire “Saber Strike”, qui implique 18000 soldats de l’Alliance atlantique, a été mené en Pologne et dans les pays baltes jusqu’au 13 juin. Le jour du début de l’exercice, l’édition locale de la “Komsomolskaia Pravda” titrait “L’Otan s’entraîne à envahir Kaliningrad”…

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Tropisme européen
L’omniprésence de l’armée russe n’y fait rien, un air d’ouest semble planer sur cette région.“Je ne suis jamais allée en Russie, à Moscou ou Saint-­Pétersbourg”, explique Julia, employée de 32 ans, pourtant bel et bien russe. “Je me sens russe mais c’est plus agréable d’aller en Europe pendant le week­end ou pour les vacances.” Près de 70% du petit million d’habitants de la région auraient un visa Schengen, bien plus que la moyenne nationale. “Nous sommes nombreux à aller faire du shopping à Gdansk en Pologne, à Berlin ou dans les pays baltes, raconte­-t­elle. Lituanie, Pologne et Allemagne ont un consulat dans le centre­ ville.” De nombreux produits alle­mands sont disponibles dans les supermarchés de Kaliningrad et ce, malgré l’embargo russe contre les produits européens.
Ce tropisme européen se retrouverait également dans la presse locale. “Nous pouvons enquêter et critiquer les gouverneurs sans problème. C’est peut-­être pour cela qu’ils font rarement plus d’un mandat dans la région !”, ironise Khlebnikov. Mais, à la veille de la Coupe du monde, un tour de vis semble avoir été enclenché par les autorités. D’après Reporters sans frontières, le gouverneur Alikhanov a tout fait pour faire disparaître le journal local, critique, “Novye Kolesa”, dont la diffusion a définitivement stoppé en avril. Son rédacteur en chef est emprisonné à Moscou depuis novembre, accusé d’extorsion de fonds. “L’inconvénient de notre situation, c’est que nous subissons plus que les autres les moindres tensions entre la Russie et l’Europe. Ces derniers temps, il est devenu plus compliqué pour nous d’obtenir des visas Schengen via le consulat de Pologne”, explique Vadim Khlebnikov.

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Sous l’œil de Moscou
Le Kremlin semble garder un œil vigilant sur l’état d’esprit des habitants de la région. Il s’inquiéterait d’une influence grandissante de l’Europe et notamment de l’ancien propriétaire des
terres, l’Allemagne, sur Kaliningrad. En 2016, un centre culturel allemand a été fermé par les autorités, qualifié d’agent de l’étranger. En mai dernier, une hôtesse de l’air a été mise à pied pour avoir annoncé un atterrissage à Königsberg. Une inquiétude infondée, selon Khlebnikov. “Il n’y a pas particulièrement de mouvement séparatiste à Kaliningrad, tout le monde se sent russe. Mais le
Kremlin a compris que nous n’adhérions pas à la propagande antieuropéenne des médias d’État. La raison est simple. Nous vivons en Europe.”
Texte et photos; Paul GOGO

La Libre Belgique. Comment Ramzan Kadyrov a utilisé le Mondial pour servir sa com’

Ramzan Kadyrov avait fait pression auprès du Kremlin et de la Fifa jusqu’au bout. Pas question pour le leader autoritaire de la Tchétchénie d’être écarté de la Coupe du monde. L’indignation

générale des ONG de défense des droits de l’homme n’y a rien fait, Kadyrov s’est vu attribuer la responsabilité d’accueillir l’équipe égyptienne dans sa capitale, Grozny. Le politicien controversé a cependant été épinglé de nombreuses fois pour ses atteintes aux droits fondamentaux et à la liberté de la presse. Il a également été accusé d’avoir emprisonné, torturé et assassiné des dizaines d’homosexuels de Tchétchénie, provoquant un tollé dans le monde entier. Sauf en Russie.

Un roi de la com’

Le jeune leader autoritaire, star des réseaux sociaux et notamment d’Instagram, occupe ses journées à monter des opérations communication autour de sa personne. Pour ce fan de l’équipe égyptienne, recevoir le célèbre attaquant de Liverpool Mohamed Salah dans sa capitale relevait du cadeau

inattendu dont il a su tirer les bénéfices à force de publications sur Internet et dans les médias d’État. S’il y a un sujet qui fait régulièrement débat en Russie, c’est l’importance des fonds nationaux envoyés par le Kremlin en Tchétchénie. Le contrat originel liant Vladimir Poutine à Ramzan Kadyrov consiste à faire en sorte que ces roubles permettent au président tchétchène d’assurer la stabilité de cette région qui fut autrefois une vraie poudrière pour Moscou. Mais, depuis quelque temps, Vladimir Poutine voit en ce coûteux Kadyrov un rôle d’autant plus stratégique. Ses liens et ses affinités avec les leaders du Moyen-Orient pourraient jouer un rôle clé dans la Russie du futur. C’est ainsi que les joueurs égyptiens ont été accueillis comme des rois à Grozny. En plein ramadan, dans une ville où l’alcool se fait rare, de nombreux titres de presse russes ont rapporté les propos des locaux qui,semble-t-il, étaient plus prompts à soutenir l’équipe d’Égypte que l’équipe russe durant ce Mondial pour une question de proximité culturelle. “A travers le football, nous allons montrer que nous nous développons et que, contrairement à ce qu’affirme la presse qui souhaite raviver d’anciennes haines par la désinformation, nous ne revenons pas en arrière”, a affirmé Magomed Matsuev, directeur du stade de Grozny, au “Guardian”.

Mo Salah piégé

C’est donc l’attaquant Salah qui s’est retrouvé au cœur de cette opération communication. Sorti de

son lit par le leader tchétchène alors qu’il soignait une blessure à la jambe, il a dû défiler devant les caméras collé à l’infréquentable Kadyrov. Quelques jours plus tard, il a été fait citoyen d’honneur de Tchétchénie, une nouvelle fois au côté de Kadyrov, et devant toutes les caméras de la région. Un piège selon Mohammed Salah qui s’est retrouvé au cœur d’une polémique. Selon CNN et ESPN, le joueur serait furieux au point de réfléchir à arrêter sa carrière. Il accuse la fédération égyptienne de ne pas l’avoir protégé, de ne pas lui avoir laissé le choix de poser au côté d’un Kadyrov excité comme un enfant. Fin du calvaire pour l’attaquant, l’Egypte a quitté le Mondial lundi soir.

Paul GOGO

La Russie cède à une très inhabituelle vague de folie et de liberté

Bonjour ! Vous pouvez venir à notre voiture ?” Devant leur commissariat, deux policiers russes interpellent un supporter français et deux anglais sortant d’un bar. Ils ouvrent le coffre de leur voiture, y déposent casques et gilets pare-balles.“Nous aimerions faire un selfie avec vous”, lance l’un d’eux, kalachnikov en main, dans un anglais approximatif. Abasourdi, le Français, installé à Moscou, glisse discrètement: « On s’en rappellera après la Coupe du monde, je n’ai jamais vu ça.”

Depuis le début du Mondial, Moscou vit dans un état de grâce rarement vécu. Les Moscovites prennent goût à des instants de liberté inédits que l’on trouve dans des détails, des situations éphémères dont le caractère extraordinaire n’a échappé à personne. Sauf aux étrangers, venus le plus naturellement du monde célébrer le foot, fêter cette fameuse “amitié entre les peuples” à laquelle les Russes ont pris l’habitude de trinquer en éprouvant toutefois de plus en plus de difficultés à l’appliquer au quotidien.

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“Merci !”

Mardi soir, dans les heures qui ont suivi la seconde victoire de leur équipe nationale face, cette fois, à l’Égypte (3-1), des milliers de Russes sont descendus dans les rues en chantant, criant, en sautant dans les fontaines, en grimpant aux lampadaires… Des situations toutes simples, mais considérées comme du hooliganisme en Russie en temps normal. Si les Européens se font très discrets, les Sud­ Américains, eux, sont omniprésents, souvent venus avec toutes leurs économies pour passer deux à trois semaines en Russie. Face aux larges chapeaux Mexicains qui passent à peine les portes du métro, les Russes se dérident du matin au soir. Rares sont les grands-mères russes qui se bouchent encore les oreilles lorsque les Brésiliens mettent les suspensions des wagons à rude épreuve en chantant et sautant en rythme. Puis des « spasibo”, “merci”, fusent à travers les wagons, de Russes tout simplement heureux de voir cette folie habituellement mal perçue, venir troubler le calme du métro moscovite. Des hommes qui prennent des forces antiémeutes dans leurs bras pour fêter une victoire, des rassemblements gigantesques, alors que les lois appliquées durant la Coupe n’en laissent normalement pas la possibilité, des supporters torse nu… De quoi finir au tribunal si le foot n’avait pas envahi les rues du pays. Mardi soir, au même moment, les policiers antiémeutes station­

nés à l’extrémité de la rue Nikolskaïa regardaient le match de foot dans leur camion. “J’ai vu deux officiers de police avoir une conversation en anglais (!) avec deux supporters étrangers. L’un d’entre eux était torse nu avec une coiffe folklorique. Les policiers souriaient. Dans quelle ville sommes nous ? Mes amis russes n’ont aucun souvenir d’avoir déjà vu Moscou aussi ouverte, vivante, authentique, amicale. Espérons que cela dure après juillet”, a tweeté Joshua Yaffa, le correspondant du “New Yorker” à Moscou. Même constat pour le journaliste russe Leonid Ragozin. “Le droit de rassemblement, le droit de s’amuser sauvagement dans les rues, de taquiner les policiers, de boire des bières en dehors du wagon-bar des trains. Il s’agit de droits que les fans de football peuvent apprécier en Russie mais auxquels les Russes n’ont pas le droit d’habitude.”

En douce, la réforme des retraites

Depuis dix jours, des touristes s’assoient, presque naïvement sur les pelouses qui bordent le Kremlin, même chose devant la cathédrale du Christ Sauveur. “C’est la première fois que je vois des gens assis sur les marches de cette cathédrale, ils sont détendus comme dans n’importe quelle ville du monde. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le ‘monumentalisme’ sacré de Moscou empêche habituellement l’expression d’une liberté. Ces gens sont porteurs d’une liberté intérieure, ils remplissent ce vide monumental de manière instantanée et spontanée parce que, dans leur appréhension des choses, la liberté n’est pas en contradiction avec le côté sacré, ni avec l’emphase officielle de la pierre, des monuments”, explique Léo Kats, traducteur à Moscou.

Le gouvernement russe avait-semble-t-il anticipé cette liesse qui prendrait le pays. Le 14 juin, deux heures avant la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde, le Premier ministre Medvedev annonçait l’augmentation de l’âge de la retraite de 55 à 63ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes (dont l’espérance de vie est estimée à 65 ans). Une décision déjà très impopulaire dans une Russie pourtant habituée à ne pas contester les décisions gouvernementales. La Coupe du monde n’y fait rien : en dix jours, plus de 2 millions de Russes ont signé une pétition en ligne pour demander l’annulation de cette décision, les syndicats de travailleurs montent au créneau et l’opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, fan de football, a appelé à descendre dans les rues des villes qui n’accueillent pas le Mondial le 1er juillet prochain. De quoi, peut-être, pousser les Russes à sortir de leur état de grâce.

La Libre Belgique. Le Mondial doit encore convaincre les russes

L’équipe russe ouvrira, ce jeudi, la Coupe du monde, en affrontant l’Arabie saoudite à Moscou. Les premiers supporters étrangers se regroupaient déjà en début de semaine sur la place du Manège, dans le centre de la capitale, pour chanter entre supporters du monde entier. “Nous pousserons notre équipe jusqu’au bout, lance un membre d’un petit groupe de Russes. Nous sommes venus encourager notre équipe en vendant des drapeaux russes.” Plus loin, de vrais supporters se font plus discrets. “Peu importe que nous n’allions pas loin dans ce Mondial, cet événement est une opportunité incroyable pour nous. Ce qui manque à Moscou et à la Russie de manière générale, c’est une atmosphère et une inspiration européennes. Il faut que les Russes voient d’autres gens, qu’ils changent de mentalité. C’est mon objectif pendant ce Mondial, faire la fête avec les supporters du monde entier et discuter avec eux”, explique Emile, Moscovite, un drapeau russe sur les épaules.

Un impact économique limité

Questionné sur le sujet lors d’une intervention en direct à la télévision russe, la semaine passée, le président Poutine n’en a rien caché : l’équipe nationale risque de ne pas briller très longtemps durant la compétition.“L’essentiel est que nous parvenions à organiser une fête du football mondial.”A Moscou, l’effervescence peine à gagner en puissance pour le moment. Dimanche dernier, plus de 3 000 personnes, majoritairement des adolescents venus voir leurs chanteurs favoris, se sont déplacées pour assister à l’ouverture de la fan zone moscovite, prévue pour accueillir jusqu’à 25 000 spectateurs. Si l’enthousiasme se retrouve plus dans les plus petites villes hôtes, la Coupe représente avant tout une façon de se remplir les poches en augmentant les prix des transports et des hôtels. Pour autant, d’après l’agence d’évaluation financière Moody’s, la Coupe du monde aura de manière générale un impact très limité sur l’économie du pays.

Rendre la Coupe aux Russes

A Saint-Pétersbourg, des militants des droits de l’homme ont décidé de souligner la distance entre la communication de la Fifa (Fédération internationale de football) et du Kremlin, et les citoyens. Olga Polyakova a créé l’initiative “Coupe pour les gens”. Objectif : faire du Mondial un moment de rencontre entre Pétersbourgeois et supporters étrangers et pousser les Russes à participer plus activement à la démocratie locale. “Notre stade a été construit par des ouvriers nord-coréens très sûrement traités comme des esclaves, certains sont morts sur le chantier. Les quelques matchs qui se joueront à Saint-Pétersbourg valent-ils ces quelques morts et toute cette corruption?, demande la militante. Il s’agit de notre argent, de l’argent public. Il est de notre devoir de s’intéresser à ces décisions qui sont prises sans concertation et d’expliquer aux supporters étrangers comment le stade a été construit.

Paul GOGO