« When Vova is not opening the door »

J’ai tourné cette séquence lors d’un reportage pour Hromadske international. Elle ne figure pas dans mon reportage monté mais je ne résiste pas à l’envie de la publier ici.

When Vova is not opening the door from Paul Gogo on Vimeo.

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Ukraine. Sur le front abandonné

La semaine dernière, l’ONU a annoncé que le conflit ukrainien avait dépassé les 9000 morts, sur le front, les escarmouches sont quotidiennes.

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Dans la cour d’une école de la ville de Hirske, dans la région de Lougansk de l’Est Ukrainien, des enfants improvisent une bataille de boules de neige. « Je suis la garde nationale, je vais te bombarder ! » lance un adolescent à ses amis prêts à répliquer. Les bombardements ont quitté la ville mais le traumatisme est toujours présent dans l’esprit de ces enfants dont certains sont ici en internat et retournent le week-end dans leur famille, côté séparatiste. Dans le froid de décembre, les fumées s’échappant de la mine de la ville, envahissent les rues de leurs effluves « métalliques ». « La mine fonctionne à plein régime mais nous sommes obligés de mélanger le charbon avec du sable pour gagner en poids et ainsi, pouvoir payer tout le monde » raconte Alexander, employé de la mine. Ce rare militant ukrainien en ville ne cache pas sa colère contre le gouvernement, « c’est comme si nous n’existions plus, nous n’avons plus de conseil municipal car nous sommes trop prés du front, le pouvoir politique a été délégué à la ville voisine de Popasna. Donc nous n’avons pas eu le droit de participer aux dernières élections locales. Ceux qui brûlaient les drapeaux ukrainiens de nos bâtiments l’année dernière sont toujours dans nos administrations. Notre police a changé de nom mais les agents sont toujours les mêmes, corrompus ».

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Le village est régulièrement traversé par les véhicules militaires qui se rendent sur le front. Les petites échoppes de la ville représentent une dernière chance pour y ramener des cigarettes. À la sortie de la ville, les dernières tranchées ukrainiennes séparées du camp adverse par une veille route cabossée. À sa gauche, dans le talus, les tranchées et bunkers ukrainiens enterrés. À droite, un no man’s land blanchi par la neige, menant aux positions séparatistes. Des kilomètres de tranchées, des bunkers faits de bois et de métal sur des centaines de mètres quotidiennement consolidés à l’approche des grands froids. Le cessez-le-feu est quasiment appliqué, mais des tirs sporadiques sont encore constatés quotidiennement. Un soldat tend des jumelles, « nous voyons les drapeaux séparatistes d’ici ». Un mannequin est installé contre un mur de sable, sa tête casquée dépasse le mur pour attirer les tirs ennemis. « Les snipers travaillent quotidiennement, les tirs de lance-mines sont aussi courant » affirme-t-il, témoignant d’un quotidien éprouvant. Plus de 9000 personnes ont été tuées depuis le début du conflit.

Textes et photos : Paul Gogo

[Ouest-france] Ukraine. Incident diplomatique autour de tableaux volés

Avant la guerre, le quartier de l’aéroport de Donetsk était réputé pour abriter de nombreuses villas d’hommes d’affaires ayant fait leur fortune de façon plus où moins claires. C’est dans l’une de ces maisons, que quelques combattants du groupe nationaliste OUN ont retrouvé il y a un an 24 peintures et 70 objets en bronze. Toutes volées dans la nuit du 9 janvier 2005 dans le musée de Westfries situé au nord de la ville de Hoorn aux Pays-Bas. Visiblement plus attirés par l’argent que par l’art, les hommes organisent une équipée vers Kiev après avoir pris rendez-vous avec l’ambassade des Pays-Bas, photo des œuvres en poche. Un traducteur est fourni par l’ambassade, un représentant du musée est également présent pour participer aux discussions. Les soldats réclament 50 millions d’euros en échange des œuvres puis, 5 millions d’euros lors d’une seconde discussion. Mais pour l’ambassade, il est hors de question de payer pour récupérer ces toiles, d’autant plus qu’un expert néerlandais estime désormais leur valeur totale à 500 000 euros. Agacée de voir que des tentatives de ventes via d’autres canaux se multipliaient, l’ambassade néerlandaise a dénoncé l’inactivité du gouvernement ukrainien sans mâcher ses mots : « Les efforts diplomatiques n’ont mené à rien donc nous souhaitons rendre l’histoire publique pour dissuader d’éventuels acheteurs et exposer les pratiques des criminels ukrainiens qui agissent en contact avec les plus hautes sphères politiques du pays ». Des échanges diplomatiques auxquels le président Porochenko avait pris part personnellement lors d’une visite aux Pays-Bas il y a deux semaines. En vain, car les responsables publiquement connus n’ont toujours pas été inquiétés.

Paul Gogo

Ukraine. L’écologie à l’épreuve de la guerre

Le Président ukrainien a désigné la semaine dernière la guerre comme responsable de la catastrophe écologique du Donbass. Mais c’est pourtant l’absence d’une vraie politique écologique qui semble le plus menacer le pays.

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Cela fonctionne dans tous les domaines en Ukraine, aux grands maux s’appliquent des initiatives personnelles qui, elles-mêmes, se confrontent à l’inexistence d’une politique précise dans le domaine concerné. En ce sens, en Ukraine, il n’y a pas de meilleur exemple que l’écologie, notion presque inexistante dans le monde politique, mais belle et bien présente dans la société civile.
Difficile d’y parler écologie et la guerre n’arrange rien même si elle ne fait que détériorer une situation déjà catastrophique. C’est pourtant derrière la guerre du Donbass que le président ukrainien Petro Porochenko s’est abrité en ouverture de la Cop 21 pour expliquer la situation de son pays. « Les terroristes russes ont inondé de nombreuses mines, ce qui a empoisonné l’eau potable et le sol. L’atmosphère a été gravement polluée par l’utilisation d’armes lourdes. La question de la protection de l’environnement dans un contexte de conflit ne peut plus rester sans réponse adéquate de la communauté internationale » a-t-il déclaré. Pourtant, la Russie n’y est pas pour grand chose dans la triste situation écologique de cette zone.
Le Donbass, centre du conflit qui oppose combattants prorusses, armée russe et armée ukrainienne a toujours été le cœur industriel de l’Ukraine grâce à ses mines et usines métallurgiques. Sans compter Tchernobyl dont le sol est contaminé pour encore quelques dizaines d’années, cette région est sans conteste celle la plus polluée du pays. En 2012, voyant sa ville envahie par les fumées toxiques des hauts-fourneaux, Maxime Borodin, habitant de Marioupol (Est de l’Ukraine), a décidé de lancer un mouvement de protestation à destination des oligarques de la région. Ses rassemblements seront les plus importants jamais réalisés à Marioupol. Il sera entendu par les responsables de ces usines. Depuis, les industriels veillent à financer régulièrement de nouvelles cheminées permettant de libérer des fumées moins toxiques. Une des rares avancées en matière d’écologie, une nouvelle fois à l’initiative de la population.

Il ne faut pas pour autant nier les conséquences catastrophiques de la guerre sur l’écologie du Donbass. « Il faudra des années pour faire disparaître les conséquences écologiques de la guerre. Prenons exemple sur la bataille de Savour-Moguila (Est de Donetsk), il y a eu tellement de bombardements que la terre est retournée sur 15km². Des experts ont calculé qu’il faudrait 11 000 camions pour combler les nombreux impacts. Mais cela ne suffirait même pas car les obus ont pollué la terre. Les agriculteurs locaux, pourtant nombreux, seront des années sans pouvoir travailler cette terre » explique Irina Zhdanova, directrice de l’ONG fondation de la politique ouverte, qui souhaite créer les bases d’un mouvement écologique en Ukraine. Parmi les catastrophes du Donbass, il y a également l’usine chimique de Gorlovka située à proximité de l’aéroport de Donetsk, qui a été touchée plusieurs fois par les bombardements. Les deux camps ont régulièrement fait état de fuites dont les conséquences n’ont jamais été déterminées.
Côté politique, l’heure est pour l’instant à l’observation, parce que les Nations Unies le demandent. « Nous essayons d’estimer chaque dépenses en Co2 à l’issue des bombardements, et nous rapportons nos données à l’ONU » explique Vladislav Vezhnin, un représentant du ministère de l’écologie.
Mais de manière générale, la politique écologique est quasiment inexistante en Ukraine. « Nous avons débuté l’écriture d’un document directeur qui nous permettra d’avoir une ligne à suivre. Nous comptons d’ailleurs sur la Cop 21 pour améliorer ce document que nous terminerons en fin d’année ».
L’Ukraine bénéficie pourtant d’un terreau naturel et culturel plutôt favorable à l’écologie, ou du moins au développement intensif d’une agriculture biologique. Car l’Ukraine, ancien grenier de l’URSS, a accueilli une des premières exploitations d’agriculture et d’élevage biologique d’Europe, c’était en 1978. À l’époque, Semion Antoniets, jeune directeur d’un kolkhoze situé dans la région de Poltava, décide de bannir tous les produits chimiques de son exploitation et ce, à une échelle industrielle : une centaine de champs et un cheptel de plus de 5000 bêtes. Cette exploitation « bio » existe toujours, et Semion Antoniets est toujours aux manettes.

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Un soldat ukrainien dans un champs de l’oblast de Louhansk

« Il faut déjà comprendre que le bio s’impose souvent de facto à la société ukrainienne. Ici, c’est culturel. On a toujours cultivé nos fruits et légumes dans nos jardins. Si vous faites attention, même les jeunes ont encore ce réflexe d’aller acheter leurs fruits, légumes ou poulets aux grands-mères dans les marchés. On apprend à l’école à faire pousser les végétaux, et c’est toujours aussi populaire en Ukraine. Quand vous allez au parlement, les discussions entre députés sont pleines de « chez moi on a les meilleures tomates du pays ». L’agriculture biologique industrielle fait partie de l’avenir du pays » assure Taras Kachka, expert passé par le ministère de l’agriculture et de l’écologie.
« Le problème principal, c’est que nous n’avons pas de représentants politique écologistes charismatiques assure Irina Zhdanova. Il existe un parti « vert » qui n’a aucun députés, ni à la rada (parlement ukrainien), ni en région. Ils n’ont même pas participé aux dernières élections. Chaque parti politique a pour ambition d’atteindre le pouvoir. Or, il n’y a pas vraiment d’idées de ce type dans notre société, ni de soutien populaire, donc sans demandes, pas de propositions. D’autant que dans la plupart des pays d’ex-URSS, les partis politiques sont financés par le business. Il n’y a pour l’instant aucun de nos hommes d’affaire qui ne veuillent s’orienter vers l’écologie. L’objectif doit donc d’aider les gens à se réorienter vers les idées vertes, faire en sorte qu’une partie de la société soit préoccupée par ces questions, ce qui nous aidera à construire une demande et donc une politique qui répondra à cette demande avec peut-être, à l’avenir, un parti politique porté par un leader charismatique ».

Texte et photos : Paul Gogo

[Décalage Diplo] « Dans le Donbass, tous perdants ? »

à lire sur Décalage Diplo

KIEV. Par Paul Gogo. Dans l’Est de l’Ukraine, oubliés par la Russie, les séparatistes n’ont autre choix que de s’imaginer un futur lié à l’Ukraine.

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Igor Plotnitski, président de la république autoproclamée de Lugansk (LNR) et Alexandr Zakharchenko, président de la république autoproclamée de Donetsk (DNR). Conférence de presse, Donetsk, 2 février 2015. crédit : Paul Gogo.
Depuis le début du conflit, les séparatistes ont eu à avaler de nombreuses couleuvres. On a tendance à l’oublier, mais le projet politique initial des séparatistes pro-russes du Donbass était de recréer la « Nouvelle Russie » où « Novorossiya ». Si la zone séparatiste actuelle est encore dirigée par d’anciens militants de la nouvelle Russie, le projet, lui, est tombé à l’eau, il y a quelques mois, au cœur de la guerre. Et pour cause, les séparatistes ont rapidement compris qu’ils devaient revoir leurs ambitions à la baisse quand ils ont réalisé qu’aucune attaque de grande ampleur ne pouvait se faire sans l’aval et l’aide de l’armée russe fasse à une armée ukrainienne faible mais de plus en plus organisée.

C’est lors de l’été 2014, quand l’armée ukrainienne qui reprenait rapidement du terrain et a été violemment repoussée par les séparatistes aidés par l’armée russe, que les généraux ukrainiens ont compris que chaque attaque entraînait une réplique russe. Le risque donc de faire un pas en avant, repoussé de deux en arrière. Depuis, excepté les batailles d’Ilovaïsk et de Debalstevo, points stratégiques qui devaient appartenir à un camp, les seules attaques séparatistes relevées correspondaient à une réponse d’attaques ukrainiennes (Shyrokine) où à un coup de pression Russe à la veille d’une rencontre internationale (Marinka).

Des soldats séparatistes dépendants 
Pour le reste, les déclarations des séparatistes n’étaient que propagande et coups de pression. Ils ont longtemps clamé qu’ils prendraient la ville portuaire de Marioupol (sud de Donetsk). La Russie n’en voulait pas et officieusement, cela n’arrangeait pas vraiment les affaires des séparatistes. Car cette ville ne se prend pas avec des tanks et des bombes. Les clés sont à négocier avec Rinat Ahmetov, toujours et plus que jamais, encore aujourd’hui, le roi du Donbass. Lui, a toujours tenu à garder ses usines en Ukraine. Il nourrit de nombreux habitants du Donbass avec son aide humanitaire et participe à la naissance d’une « économie séparatiste » en s’approvisionnant en zone prorusse avec les transactions financières qui vont avec.

La prise de villes comme Kharkiv ou Odessa sont également rapidement apparues totalement irréalistes. Les séparatistes n’ont quasiment jamais eu les moyens de leurs ambitions. De facto, le projet de Novorossyia où d’une quelconque conquête de grande ampleur sont donc tombés à l’eau. D’autant plus que ce projet défendu par des séparatistes anti-impérialistes d’extrême-droite n’a jamais reçu que peu d’écho dans la société civile du Donbass.

Le nettoyage russe
Puis, il y a eu le ménage russe, apparu très tôt dans le conflit mais qui prend de l’ampleur depuis quelques mois. La Russie n’a jamais voulu de Novorossiya, pas plus d’une intégration du Donbass en Russie (contrairement à ce que la propagande séparatiste a longtemps fait croire à la population qui déchante désormais). Alors rapidement, les agents russes présents dans le Donbass ont lancé des opérations de nettoyage dans les instances militaires et politiques séparatistes. D’abord dans les bataillons pour calmer les têtes brûlées qui prenaient trop de liberté avec les ordres et abusaient de la corruption, puis dans les ministères pour se séparer de ceux qui ne souhaitaient pas respecter les demandes du Kremlin et donc les accords de Minsk. Ces éliminations ont été particulièrement médiatisées à cause de leurs violences (assassinats de personnages réputés) et de par leur efficacité (des personnalités politiques séparatistes disparaissent soudainement de la circulation et réapparaissent quelques semaines plus tard à Moscou). Ceux qui restent sont désormais ceux qui acceptent de gouverner la main du Kremlin sur l’épaule.La défaite de l’Europe
Enfin, il y a quelques semaines, les séparatistes avaient promis d’organiser leurs propres élections locales alors que l’Ukraine organisait les siennes. Mais il était hors de question pour Poutine d’envoyer balader l’application des accords de Minsk. Il s’agissait même pour lui d’utiliser les échéances de l’application du cessez-le-feu et des élections locales pour progressivement conclure la séquence ukrainienne, tenter de faire sauter quelques sanctions au 31 décembre et se concentrer sur la Syrie. Vladimir Poutine s’est donc aligné sur ses « partenaires » européens en demandant l’annulation des élections séparatistes. Message reçu. Les prorusses ont décidé de reporter leur scrutin à 2016.

Mais depuis, ils multiplient les déclarations « tolérantes » envers l’Ukraine, il n’est plus question de s’adresser à « l’Ukraine fasciste ». Organiser des élections reconnues par l’OSCE et donc par l’Ukraine ? Pourquoi pas. À conditions que l’Ukraine vote ce fameux amendement à la constitution relatif à l’indépendance des régions du Donbass. Ça tourne bien puisque c’est prévu par les accords de Minsk. Certains détails mis en conditions par l’Ukraine (reprise ukrainienne du contrôle de la frontière Russe, amnistie des séparatistes) ne sont pas près d’être réalisés mais les séparatistes comprenant que leur avenir ne se fera pas plus avec la Russie qu’avec l’Ukraine, commencent à s’ouvrir à la discussion.

Cette situation est d’ailleurs voulue par Vladimir Poutine. Car en œuvrant pour garder cette zone hybride, le président russe fait l’économie du financement d’une région, certains services publics (pensions) sont encore financés par la Russie pour le moment mais rien à voir avec l’investissement criméen. Ce sont l’Ukraine, l’Europe et leurs ONG qui devront dépenser beaucoup d’argent et d’énergie dans la région dans les années à venir. Les européens préféreront toujours dépenser de l’argent pour le Donbass que de prendre le risque d’une complication. C’est la reprise des combats qu’il faut éviter. Enfin, et c’est le point principal de la stratégie russe, en conservant cette situation de conflit gelé, le président Russe garde un couteau dans la plaie ukrainienne, européenne et américaine, à remuer comme bon lui semble,et cela, ça n’a visiblement pas de prix dans la Russie de 2015.

L’idiot utile du bataillon Azov

La guerre est aussi faite de gens bizarres, poussés à venir s'engager d'une façon ou d'une autre. Ils peuvent être des fous de guerre, des cœurs brisés fâchés contre la société, de simples criminels, des gens qui ne se retrouvent pas dans nos sociétés capitalistes, des naïfs peut-être moins naïfs qu'ils ne le montrent, des espions... J'ai hésité à écrire sur ce personnage bizarre, un de plus, car son parcours est flou et dans cette histoire, aucun des protagonistes ne me semblent crédibles. Espion, néo-nazi influençable mais convaincu, criminel, amoureux de la guerre ou combattant retrouvant la raison, difficile de cerner le personnage et de savoir à qui j'ai eu à faire...

Le rendez-vous est donné sur l’avenue Kreshchatyk, à quelques pas de la station de métro du même nom. Quelques hommes en treillis, les poches vidées de leurs grenades et de leurs armes, discutent autours d’un banc. L’un d’entre-eux a une croix gammée de tatouée sur son épaule, une autre salue ses amis d’un salut nazi, hilare. Ces membres du bataillon Azov, qui abrite de nombreux néo-nazis en son sein ont appelé tous les journalistes qu’ils connaissent pour leur présenter leur nouvelle recrue, quasiment une prise de guerre. Evgueni Listopad a une tête de vainqueur et se fait passer pour un simplet timide, petit, les cheveux rasés coupe militaire, les yeux vides, un sourire niais, il ne s’exprime que lorsque son nouveau commandant lui suggère de répondre à la presse. Droit, il ne moufte pas et sourit lorsque ses nouveaux camarades se moquent de lui. Mais quand le commandant présente sa recrue comme lorsque qu’Evgueni raconte lui-même ses aventures d’ancien séparatiste subitement redevenu amoureux de son Ukraine natale, il est difficile de faire la part entre le vrai et le faux. « Le séparatiste », ce sera son nouveau nom de combattant.

Photo: Paul Gogo
Evgueni Listopad dans son nouvel uniforme ukrainien

Une chose est sure, l’année et demie qu’il vient de passer a été pleine d’aventures. C’est en recoupant ses multiples publications sur internet et en les comparant aux propos qu’il m’a tenu lorsque je l’ai rencontré que j’ai pu tenter de retracer le parcours tumultueux de ce combattant.
Tout commence aux débuts de Maidan. Cet avocat, militant d’extrême droite, passionné de body building et de reconstitutions historiques, quitte alors sa ville de Zaphorize (sud de l’Ukraine) pour rejoindre le mouvement nationaliste Pravii Sektor sur Maidan. Les affrontements de Maidan passent, le président Ianoukovitch quitte le pays, le président de la Rada Oleksandr Tourtchynov assure l’intérim.
« J’ai commencé à lire beaucoup de choses sur internet qui m’ont fait douter. J’ai alors décidé de partir à l’Est pour rejoindre le mouvement séparatiste » explique Evgueni Listopad. C’est effectivement Slavyansk qu’il rejoindra. Une vidéo qui circule sur internet l’atteste. On peut le distinguer, faisant le clown sur un blindé, drapeau séparatiste en main. Il aurait été chargé de la protection d’un checkpoint, équipé d’une mitrailleuse, dans cette ville occupée quelques semaines par les séparatistes jusqu’à l’été 2014.
C’est ensuite que son parcours devient plus compliqué à comprendre. Il se serait rendu deux fois en Crimée pour se reposer. Dont une deuxième fois après avoir été arrêté par le SBU puis libéré. Accusé de séparatisme, il devra sa libération au manque de preuves, « ils n’ont jamais pu prouver que j’avais tué un Ukrainien ». Basée à Dnipropetrovsk, sa mère a déclaré à la presse avoir réclamé sa libération avec insistance, promettant de lui faire subir des soins psychiatriques. Les nombreux Ukrainiens qui ont protesté à l’époque contre sa libération l’accusaient d’avoir profité de relations haut-placées. Libéré, il courra se reposer en Crimée où il passera en direct sur la chaîne de propagande russe Lifenews sur laquelle il expliquera avoir subi des actes de torture de la part de la garde nationale ukrainienne et appellera à la mort des « soutiens de la junte de Kiev ». Il apparaît à l’image devant un drapeau d’un parti nationaliste russe, accompagné d’un militaire. « Ils m’ont battu à coups de crosses et piétiné, ils me lançaient parfois dans une fosse dans laquelle ils me laissaient sans eau et sans nourriture pour la journée » y raconte-t-il. Il y explique également avoir subi des pertes de mémoire après avoir été drogué par les soldats. L’homme auparavant bâti en triangle y apparaît effectivement amaigri et affaibli. Mais son discours est clair, il veut se battre « contre le fascisme ukrainien », lui, le nostalgique du troisième Reich.

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Evgueni en direct sur Lifenews depuis la Crimée, en mai 2014

Cette partie de l’histoire n’est pas claire c’est après un de ses deux voyages en Crimée qu’il aurait rejoint Donetsk, le bataillon Spartak et son tristement célèbre commandant, « Motorola ». De nombreuses photos en attestent sur les réseaux sociaux, on peut le voir jouer avec un lance-roquette, un aigle allemand tatoué sur l’une de ses larges épaules. Des médias font état à l’époque d’un second tatouage en honneur à son bataillon sur l’autre épaule, qu’il aurait ensuite remplacé par un tatouage représentant le drapeau noir et rouge des nationalistes ukrainiens. On le voit également poser fièrement, kalachnikov en main, dans les dortoirs de son bataillon.

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Evgueni au lever du lit (Donetsk)

« C’est à ce moment là qu’il a commencé à nous écrire » explique un de ses nouveaux camarades. « Il a commencé à correspondre avec une amie, il lui expliquait que sa famille lui manquait, qu’il voulait revenir côté Ukrainien » explique-t-il.
L’homme décide de passer la frontière. Mais cette fois-ci, c’est par des soldats du bataillon Azov qu’il se fait attraper.
Le voilà ainsi assis sur un banc, sur Kreshchatyk, forcé à répondre aux interviews pour montrer sa bonne foi. Aux antipodes du Evgueni que l’on retrouve sur les réseaux sociaux. Il a perdu beaucoup de muscles et n’a plus rien à voir avec l’image de tueur baraqué et sûr de lui que l’on devine sur les nombreuses traces laissées sur internet. Ruslan Kachmala, son nouveau commandant du bataillon Azov assure ne le connaître « que depuis deux jours » et ne pas réussir à cerner le personnage.  L’homme a-t-il rejoint le bataillon sous la contrainte? Le petit commandant barbu et trapus n’est pas plus digne de confiance que « le séparatiste ». « Il est là parce que je suis connu chez les séparatistes, ils ont peur de moi et me craignent. Quand ils entendaient mon nom dans les talkies-walkies, ils craignaient nos attaques. Certains rêvent de nous rejoindre, nous voulons leur montrer que c’est possible » lance-t-il fièrement, prenant visiblement ses rêves de héros de guerre pour une réalité. Evgueni confirme, « il a pris des zones sans tuer un homme, nous le connaissions bien avec Motorola ». Mais dans les faits, les soldats ne semblent pas vraiment croire en cette apparition de la vierge. Ils en veulent surtout au gouvernement Ukrainien « qui a libéré un séparatiste ». « On l’a vu sur un char russe avec un drapeau de la Novorossiya, mais il n’a jamais été condamné ici. Ce n’est pas cette personne qui menace l’Ukraine, c’est l’état » s’agace le soldat d’Azov. Dans le groupe, le président Porochenko est qualifié de dictateur. Evgueni leur aura au moins apporté une médiatisation et quelques informations utiles sur les séparatistes.

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Evgueni le culturiste est aussi fan de reconstitutions historiques. Du meilleur goût.

Les soldats ne lui font pas confiance « il a trahi une fois, il trahira une deuxième fois ». L’homme ne sera pas armé et n’ira pas sur le front. Le discours d’Evgueni Listopad n’inspire pas plus confiance. Les éléments de langage sont trop gros pour être sincères. « Je suis là parce que quand j’ai découvert que c’était l’armée russe qui se battait dans le Donbass, j’ai été dégoutté et j’ai compris qu’il fallait que je revienne sauver l’Ukraine » raconte-t-il, insistant lourdement, à plusieurs reprises sur la présence de l’armée russe dans l’Est de l’Ukraine. « Maintenant je veux me battre pour ma patrie car l’Ukraine est unie et le territoire Ukrainien est occupé par l’armée régulière russe et les séparatistes », un discours parfait, trop parfait. « En Ukraine j’ai ma mère, ma famille, une fille que j’aime » conclut-t-il en insistant sur le fait qu’il n’a « jamais tué un seul Ukrainien ». « À l’aéroport, on tirait sur des murs pour que les journalistes filment, je n’ai jamais tué personne ». Sur internet, des médias ayant rapporté son histoire l’année dernière expliquent qu’il aurait rejoint les séparatistes après s’être vu promettre un passeport russe et un travail en Crimée. Un passeport qu’il n’a jamais eu.
Le bataillon Azov n’a pas la meilleure réputation qui soit, par qui a-t-il été torturé? Encore une fois, le commandant en fait trop et tombe dans le risible. « Moi je ne torture pas, quand vous torturez quelqu’un, la personne se referme sur elle-même et ne veut plus parler » affirme-t-il. Ajoutant mystérieusement :  » Une fois, l’armée a interrogé trois séparatistes pendant trois jours. Aucun résultat. Je suis allé discuter avec eux, il y en a un qui a tout écrit sur une feuille et qui s’est pendu après. C’était plié en une demi-heure ». Impossible d’en savoir plus sur la « méthode miracle » du « saint d’Azov ». Autour, les autres combattants rigolent et moquent le séparatiste. L’un d’entre-eux m’avoue qu’ils le prennent pour un abruti total car il a un testicule en moins, qu’il s’est explosé en tirant malencontreusement avec son pistolet fixé au niveau de la taille. Un accident courant sur les lignes de front, mais l’ablation de testicules est également une pratique de torture particulièrement répandue dans ce conflit et dans les deux camps.

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Evgueni Listopad, lance-roquettes en main, à Donetsk

Quoiqu’il arrive à ce personnage, ses anciens camarades du bataillon séparatiste Spartak lui ont laissé un beau cadeau numérique. Plutôt bien vu mais un peu gros. Au lieu d’appeler à la mort du « traître » qui ne cesse de répéter dans les médias ukrainiens qu’il n’a jamais tué personne, ils ont préféré publier un simple post sur le réseau social russe Vkontakte : « Evgueni Listopad a été un soldat exemplaire, il a reçu deux médailles pour ses actes lors de la bataille de l’aéroport. Il a détruit trois tanks et tué une soixantaines de soldats ukrainiens » avec deux photos d’Evgueni, lance-roquette et kalachnikov en main (voir ci-dessus).
Paul Gogo

Ukraine : les dégâts invisibles de la guerre

La guerre est arrivée en Ukraine aussi rapidement qu’elle s’en est éloignée. Mais ces images violentes brutalement apparues ne disparaîtront pas aussitôt des esprits, laissés sous un choc trop souvent sous-estimé et qui touche l’ensemble du pays.

Mykola Voronin est originaire de Gorlivka, dans l’est de l’Ukraine. Son parcours de soldat, il aime le raconter dans les médias. Il ne le cache pas, c’est sa façon d’être reconnu par la société et d’affirmer son statut de combattant. Il a répondu à de nombreuses interviews pour des médias ukrainiens, il aime se présenter comme un héros, au risque d’en faire un peu trop. Mais il faut avouer que le parcours de ce brun aux yeux bleus est aussi atypique qu’étonnant. Car qui aurait pu imaginer que le Mykola de 2014, professeur de mathématiques, hippie pacifiste de 34 ans, heureux dans sa campagne du Donbass, deviendrait sniper dans l’armée ukrainienne quelques mois plus tard? La guerre a bouleversé sa vie.

À Gorlivka, il a suivi Maidan de loin. « Quand j’ai vu ce qu’il se passait à Kiev, je suis allé à Donetsk pour soutenir le mouvement séparatiste naissant. Puis, je me suis rendu compte de l’ampleur de la propagande russe, et j’ai rapidement fait marche arrière. En fait, c’est quand un de mes amis a été arrêté puis torturé par les séparatistes que j’ai compris que je ne pouvais pas les soutenir » raconte-t-il. Commençant à envoyer des informations aux ukrainiens, se sentant menacé, Mykola décide alors de s’enfuir de son petit paradis avec sa famille. Il envoie sa femme et sa fille en Italie et s’engage dans le bataillon Donbass. Du jour au lendemain, ce pacifiste se retrouve volontairement au cœur des pires batailles du conflit, Ilovaïsk, l’aéroport de Donetsk… « Ma vie de hippie me manquait et me manque toujours, mais ma vie proche de la nature n’était plus possible, d’autant que mon jardin est désormais situé côté séparatiste. Je n’avais pas le choix, il fallait bien que je défende mon pays » assure-t-il. Sur sa page Facebook, de nombreuses traces de son passé sont encore visibles, on peut le voir quasi nu, construire une cabane de paille dans un champ où encore posant avec sa femme, des fleurs dans les cheveux. Mais désormais, ce sont les selfies réalisés en treillis, casque sur la tête, sur la ligne de front qui envahissent sa page. Dans l’armée, il est sniper, « je me suis fait financer tout mon matériel par mes proches, j’ai lu beaucoup de livres sur le sujet, je suis un plutôt bon tireur maintenant je crois ».

Son histoire est finalement plutôt ordinaire dans un pays où l’armée a du être créée dans la précipitation, formée d’amateurs, de patriotes, de nationalistes mais surtout, d’ukrainiens ordinaires désireux de protéger leur pays, leurs maisons, leurs familles. Il y a les volontaires, qui ont accouru au front lorsque la Russie s’est trouvée menaçante, mais il y a surtout les appelés, extirpés de leur routine quotidienne, propulsés dans ces paysages gris retournés par les bombardements incessants.

L’armée ukrainienne a longtemps manqué d’hommes, les permissions n’étaient alors que rarement accordées, « il est pourtant important de lâcher le truc de temps en temps pour ne pas devenir fou » assure Mykola. Dans la vie de tous ces hommes présents sur la ligne de front, il y a souvent des drames personnels, des divorces, des suicides, des dépressions qui ont suivi leur mobilisation… Quelque part, nous qui sommes venus volontairement, on résiste mieux à tout ça que ceux qu’on est allé chercher chez eux. D’autant plus que parfois, ils n’ont pas vraiment envie de se battre pour l’Ukraine ».

Quand Mykola donne rendez-vous aux journalistes, c’est dans une pizzeria située à quelques mètres de l’appartement d’amis qui l’accueillent lorsqu’il n’est pas au front. En face de la porte dorée, à quelques centaines de mètres de Maidan, la meilleure pizzeria de la ville selon lui. Il y vient à chaque retour du front. « La vie est plus simple sur le front, mais ici c’est quand même plus plaisant. On n’a pas de pizzas ou de salles de bain là-bas…  » Ironise-t-il. Reprendre une vie normale sans devenir fou, un vrai défi pour ces hommes. Un défi complètement négligé par l’état qui n’a rien prévu pour le retour de ses soldats. Mais Mykola l’assure, malgré quelques passages à vide, il a finalement su se sortir de cet étrange brouillard fait d’émotions sur-exprimées et de contrastes trop violents. « Ça n’a pas été facile. Quand ma copine était encore en Ukraine, on se retrouvait régulièrement, mais depuis qu’elle est partie, je ne l’ai pas revue, on s’est même séparés. En deux semaines de permissions, je n’avais pas le temps de me faire de visa pour la rejoindre en Italie. Elle s’inquiétait, priait pour moi quand on se téléphonait. J’appréciais, ça m’aidait beaucoup à tenir. Ça fait six mois, trois jours et à peu-prés dix heures que je ne l’ai pas vue, elle me manque » avoue t-il en baissant la tête sur sa pizza au chorizo. Mais Mykola s’est planifié un processus de normalisation de sa vie pour reprendre pied. Première étape, retrouver sa bien aimée : « On s’est appelé récemment, normalement, on est de nouveau ensemble » raconte-t-il, le visage triste, toujours baissé sur son assiette. « Elle va bientôt me rejoindre à Kiev, j’espère reprendre un appartement avec elle. Pour être honnête, j’ai pensé au suicide quand on s’est séparés, mais j’ai dévoilé tout ce que j’avais sur le cœur sur Facebook à l’époque. J’ai alors reçu un soutien gigantesque. J’y racontais aussi mon quotidien, ce qui plaisait à mes amis, mais qui m’a fâché avec une partie de mes collègues. J’ai bien sûr un psychologue que je rencontre régulièrement, mais ce sont les 200 ou 300 personnes qui m’ont apporté leur soutien qui m’ont permis de tenir. Je peux remercier Zuckerberg sur ce point là » rigole-t-il.

Pour tenir face à un quotidien devenu bien fade et superficiel depuis qu’il est rentré, et ce, pour une durée indéterminée, Mykola chante, danse, rencontre ses amis Facebook et prie. « La religion est importante pour moi. Parce qu’il y a beaucoup de situations durant lesquelles j’ai eu de la chance. Je me rappelle quand on était dans l’aéroport de Donetsk, on était dans le hall neuf, les séparatistes étaient sur le toit. J’ai dis à mes collègues qu’il fallait que l’on monte si on voulait survivre. Quand nous sommes arrivés sur le toit, il n’y avait plus personne, les séparatistes avaient quitté les lieux ! Il y a aussi mon cancer, on m’avait annoncé qu’il ne me restait plus que quelques semaines avant de mourir, c’était en 2004, j’avais déjà paqueté mes affaires. Mais je suis toujours là, plus en forme que jamais. Je pense que dieu m’a laissé vivant pour quelque chose de plus important. »

Tous les soldats ne sont pas conscients des dangers psychologiques qu’ils encourent. « C’est une erreur, il faut comprendre que nous revenons tous du front dans un état de choc plus où moins important. Cela nous touche tous. J’ai de nombreux exemples de connaissances qui n’ont pas supporté le front, qui font des dépressions, certains se sont suicidés, d’autres se droguent ou sont devenus alcooliques. Il faut savoir que nous devons nous reconstruire ». À tel point qu’il s’est imposé une série de rendez-vous, avant de retrouver sa bien-aimée. « Je ne veux pas revoir ma femme avant de m’être reconstruit, j’ai rendez-vous chez le médecin, le dentiste, le psychologue cette semaine, et seulement après je la reverrai ».

Seule à la maison

Pour comprendre à quel point une guerre peut bouleverser et choquer un pays, il faut s’intéresser à ceux qui sont restés à Kiev, ceux qui ont vécu le conflit par procuration. Oksana Snigur est une journaliste de 29 ans. En mars 2014, elle était sur Maidan, avec son mari, Oleg. Alors que la Russie s’attaquait à la Crimée, son mari est un jour rentré à la maison en déclarant : « Il faut que tu sois prête, je viens de quitter mon travail, je vais m’engager dans l’armée, je veux défendre notre pays ». Un choc pour la mère et sa petite fille. « Dans un premier temps, je n’ai pas compris sa réaction. Je sais maintenant qu’il ne pouvait pas en être autrement, il ne se voyait pas rester ici à travailler, rester assis au bureau. Mais à l’époque, j’ai trouvé sa réaction étrange. J’étais à la maison, avec notre fille, il ne m’a pas donné le temps de réfléchir à la situation. J’étais sonnée, je pensais que la famille était la chose la plus importante au monde pour lui » raconte-t-elle, attablée dans un coin de la cafette de sa rédaction. Le 21 mai 2014, l’armée ukrainienne attaque l’aéroport de Donetsk. « C’est à ce moment que j’ai réalisé que la guerre allait commencer, qu’il fallait qu’Oleg y aille. Il a parcouru le monde entier comme reporter, je le savais capable d’aller se battre ». La jeune femme mobilise alors l’entourage du couple pour récolter de l’argent pour acheter armes, et matériel de protection, cigarette et café. « Je me suis souvent demandée comment faisaient les femmes de soldats mobilisés, qui n’avaient pas envie d’y aller. Mais je me suis dit que je pouvais faire face, notamment en devenant bénévole, pour aider ces femmes ».

Mais en août 2014, vers 3h du matin, le téléphone sonne. « C’était Oleg, un lance-roquette multiple Grad avait touché leur camp. Il était blessé et allait être évacué. Il m’a demandé de ne pas m’inquiéter. Je ne pouvais rien faire, j’ai réussi à retourner me coucher. Le lendemain, j’ai prévenue la famille. Ensuite, je suis restée trois jours sans nouvelles, à m’inquiéter, il n’avait plus de batterie dans son téléphone. Je savais qu’il avait été envoyé à Kharkiv, j’ai réussi à trouver des bénévoles sur place qui l’ont retrouvé ». Oleg est rentré pour trois mois, avant d’insister pour y retourner. « Il m’a dit qu’il devait absolument retourner avec ses copains, qu’il ne pouvait pas rester là. Je n’étais pas vraiment heureuse de ça, mais je ne pouvais l’en empêcher » avoue-t-elle.

C’est suite à cet incident qu’Oksana s’est rendue compte de ce qu’elle devait apprendre à gérer. Sa propre pression, mais également celle de sa famille et de la famille de son mari, qui passent par elle pour avoir des nouvelles. Sans parler de sa petite fille de trois ans, qu’elle essaye de protéger au mieux. « Quand elle a vu les blessures de son père, elle pensait que ça venait du chat. Puis, la maîtresse a abordé le sujet à l’école, en expliquant à la classe que son père se battait contre des méchants. Ce n’était pas une bonne idée du tout… Maintenant, elle a peur des mauvais gens qui pourraient faire du mal à son père et venir à la maison ». Oksana a également du apprendre à préparer le retour à la maison de son mari, « j’ai rencontré des psychologues, je voulais être capable de reconnaître d’éventuels traumatismes lors de son retour. J’appréhendais beaucoup ce moment parce que je me demandais s’il allait avoir un œil différent sur notre famille, je cherchais à savoir ce qu’il attendrait de nous. J’ai compris qu’il était important de l’écouter, de comprendre ce qu’il a vécu, de comprendre pourquoi il peut être différent, j’ai appris à ne pas réagir de façon radicale. Au final, on est rapidement passé à autre chose. Le premier jour, il m’a raconté ce qui l’avait le plus choqué, ce n’était pas facile à entendre. Il est par exemple rentré sonné par cette famille qui l’a appelé de Saint-Petersbourg parce qu’elle voulait récupérer le corps d’un officier, un très jeune homme, qui avait été tué en Ukraine. Une fois cette étape passée, je lui ai tout donné à faire : la vaisselle, les courses, le ménage, aller chercher notre fille à l’école… » Puis, le visage d’Oksana se referme, elle n’ose aller au bout de ses pensées, un collègue traverse la pièce avec son thé, elle baisse d’un ton. »Je dois avouer que j’ai pensé au divorce, j’avais commencé à en parler à ma mère qui ne m’a pas du tout soutenue. J’ai alors réalisé que j’aime mon mari, je n’étais pas prête à divorcer et que je devais le soutenir car c’est sa place d’être là-bas. Et puis quand quelqu’un qui vous aime vous attend, c’est plus facile de retourner au combat ». Galina Tsiganenka, psychologue, se rend régulièrement sur le front bénévolement pour aller écouter les soldats. La problématique de la vie de couple y est forcément très présente. « Entre soldats, il y a une sorte d’entre-aide psychologique sur la ligne de front explique-t-elle. Mais les problèmes sont souvent du côté des proches. Il y a souvent des conflits qui naissent avec la femme qui, elle, est restée à la maison. Elles voudraient qu’ils rentrent, qu’ils reviennent passer du temps à la maison, mais les soldats ne veulent plus quitter cette nouvelle communauté à laquelle ils appartiennent. En tant que psychologue et en tant que femme, je leur donne des conseils sur la meilleure façon d’harmoniser la situation avec leurs proches ».

Un pays entier traumatisé

Alyona Kryvuliak et ses collègues sont les oreilles indispensables de la société ukrainienne. Dans leurs bureaux exigus remplis de papiers et de livres, situés en périphérie de Kiev, les bénévoles et salariés de l’ONG internationale La Strada répondent aux appels à l’aide anonymes de cette partie de la population qui subit la guerre. Agressions sexuelles, viols, violences conjugales, alcoolisme ou addiction à la drogue, les psychologues et juristes doivent répondre à une myriade de sujets différents car la guerre ne fait pas de dégâts que dans l’Est. Il y a les enfants, choqués par la guerre, « ils ont peur de la guerre, non seulement les enfants des familles déplacées mais aussi les enfants qui vivent dans les régions loin de la guerre. Ce qui les préoccupent, c’est que la guerre arrive jusqu’à eux, ils en font des cauchemars ». Et puis il y a aussi les enfants de déplacés, qui se retrouvent stigmatisés dans leurs nouvelles écoles, traités de séparatistes et harcelés par leurs camarades.

Parmi les appels qu’Alyona et ses collègues ont l’habitude de recevoir, ceux de ces femmes qui paniquent lorsqu’elles se retrouvent seules à la maison. Comme elles savent que nous sommes basées à Kiev, elles pensent que nous avons le téléphone du président Poroshenko et nous demandent de l’appeler pour que leur mari ne soit pas mobilisé, arguant qu’elles ont trois enfants et qu’elles ne pourront plus vivre quand le mari sera parti. Elles appellent souvent dans un état de stress et d’agressivité énorme, on a eu des cas où elles nous menaçaient de partir sur le front, où même de se pendre avec leurs enfants, parfois dit dans un calme absolu qui nous inquiète toujours car on ne sait jamais à quoi s’attendre. Mais finalement, on passe par toutes les émotions et après avoir crié et pleuré, on arrive à discuter » raconte la responsable du centre. Et puis, il y a les agressions physiques, sexuelles et viols qui ont eux aussi explosé depuis le début de la guerre.

« Ces situations arrivent lorsque l’homme revient du front, dans des familles dans lesquelles ce genre de problèmes n’étaient jamais arrivés. Ils rentrent souvent alcooliques voire drogués de la guerre, ça ajoute à la violence ». D’autant plus que, héritage de l’époque soviétique, la drogue est vue comme quelque chose qu’on ne peut pas soigner dans de nombreuses familles, ce qui entraîne de nombreux divorces. Mais le plus compliqué se trouve dans les agressions sexuelles et viols, très répandus le long de la ligne de front. Dans les zones occupées, les femmes qui trouvent le courage d’aller se plaindre à la police locale se voient systématiquement envoyer balader. Étonnamment, la situation n’est pas meilleure côté ukrainien. « Quand cela se passe côté ukrainien et qu’elles essayent de porter plainte, il arrive souvent que les policiers leur répondent qu’il faut faire un effort car leur mari revient du front où il a défendu la patrie, et que c’est donc normal qu’il agisse de la sorte car il est en état de stress… »

Et puis, il y a les divorces, eux aussi nombreux. Les familles scindées par les différences de points de vue politiques se comptent par milliers. Il y a souvent l’homme qui veut rester dans l’Est ou partir en Russie, et la femme, qui veut quitter la zone avec les enfants. Et puis, les retours du front, avec des soldats inconscients des conséquences de leur stress post-traumatique. « Ils se mettent à trembler dans la nuit ou se jettent par terre au moindre bruit, sont agressifs et irritables, généralement leurs femmes prennent peur et quittent la maison. Il y a aussi ceux qui ont trouvé l’amour sur la ligne de front, ou fait appel à des prostituées. Généralement, les femmes ne le supportent pas » décrit Alyona Kryvuliak. « Pour l’instant, nous arrivons à traiter l’ensemble des appels, mais ce qui manque cruellement au pays, ce sont des psychologues prêts à accueillir soldats et familles gratuitement, en ville comme en campagne » ajoute-t-elle.

À Kiev, ou l’on a tendance à oublier que le pays est en guerre, des hommes en treillis parcourent les rues, parfois même le week-end, en famille, comme pour montrer qu’ils sont là, affirmer leur statut en public. Mais des incidents plus graves ont régulièrement lieu. Il y a des fusillades souvent inexpliquées qui ont parfois lieu ici où là dans le pays, il y a aussi les soldats qui rentrent à la maison avec une grenade dans le sac à dos, où les hommes en treillis que l’ont rencontre alcoolisés, la nuit, dans les épiceries. Les conséquences de la guerre sont nombreuses, plus où moins graves, mais malgré ces incidents quotidiens, le gouvernement ukrainien ne semble toujours pas décidé à prendre soin de ceux qu’il a envoyé au charbon.

De Kiev, Paul Gogo