La Libre Belgique. Kaliningrad, le point de corner de la Russie

A une semaine du début de la Coupe du monde, des dizaines d’ouvriers s’employaient encore à verdir les abords du stade Baltiika de Kaliningrad. Le 28 juin, la Belgique y affrontera l’Angleterre dans un stade de 35000 places. La ville de 440 000 habitants, située entre la Pologne et la Lituanie, n’est pas peu fière de faire partie des onze villes sélectionnées par le Kremlin pour accueillir cette compétition internationale. Mais la construction du stade représente un abîme financier terrible pour la région. Son coût : 17,3 milliards de roubles (environ 236 millions d’euros) pour accueillir quatre des soixante quatre matchs de l’événement. Les experts sont formels, cette infrastructure demeurera une épine dans le pied de la région. Le FK Baltika, club local, joue dans la petite cour du football russe, n’attire qu’une moyenne de 4 500 spectateurs par match et n’est soutenu par aucun grand sponsor.
“Le Kremlin a souhaité ce stade, il a envoyé beauc­oup d’argent fédéral et continuera à en envoyer. Notre gouverneur est allé en réclamer à Moscou. Les politiciens locaux voient les choses de cette façon : nous recevons rarement de l’argent de Moscou et lorsque cela arrive, même si c’est pour construire un bâtiment inutile, il faut l’accepter”, explique Vadim Khlebnikov, rédacteur en chef adjoint du média indépendant “Novyi Kaliningrad”.

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Une décision géopolitique
Mais alors pourquoi imposer la Coupe du monde dans cette région isolée de la Russie ? C’est dans la géopolitique que se trouve la réponse. Dans cette petite enclave de 200 km² qui fut allemande sous le nom de Königsberg, puis rattachée à l’URSS en 1946, la géopolitique s’observe sur le terrain, à l’œil nu. Cette zone est avant tout le symbole de l’armée russe, premier employeur de la région. A une quarantaine de kilomètres de Kaliningrad, au bord de la mer Baltique, vivent des milliers de militaires du fleuron de la marine russe, la Flotte de la Baltique. Sur son site Internet, la Fifa encourage les supporters à visiter cette ville qui fut fermée aux étrangers jusqu’à la chute de l’URSS. Dans cette cité organisée comme une caserne, dont la sécurité est assurée par la police militaire, les soldats sont omniprésents – à la plage, dans les airs, dans les magasins. Mieux vaut avoir son passeport sur soi.

L’importante militarisation de la région de Kaliningrad n’est pas une légende. Les bases militaires sont nombreuses au bord des routes, dans les campagnes. La région héberge une autre fierté de l’armée russe. Une collection de missiles Iskander, chargés de défier les troupes de l’Otan basées en nombre à l’est de la région,au niveau du couloir de Suwalki. Ce couloir stratégique d’une trentaine de kilomètres est le seul territoire qui relie les pays baltes au reste de l’Europe. Il ne faudrait que quelques heures à la Russie pour les isoler en cas de conflit. Un exercice militaire “Saber Strike”, qui implique 18000 soldats de l’Alliance atlantique, a été mené en Pologne et dans les pays baltes jusqu’au 13 juin. Le jour du début de l’exercice, l’édition locale de la “Komsomolskaia Pravda” titrait “L’Otan s’entraîne à envahir Kaliningrad”…

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Tropisme européen
L’omniprésence de l’armée russe n’y fait rien, un air d’ouest semble planer sur cette région.“Je ne suis jamais allée en Russie, à Moscou ou Saint-­Pétersbourg”, explique Julia, employée de 32 ans, pourtant bel et bien russe. “Je me sens russe mais c’est plus agréable d’aller en Europe pendant le week­end ou pour les vacances.” Près de 70% du petit million d’habitants de la région auraient un visa Schengen, bien plus que la moyenne nationale. “Nous sommes nombreux à aller faire du shopping à Gdansk en Pologne, à Berlin ou dans les pays baltes, raconte­-t­elle. Lituanie, Pologne et Allemagne ont un consulat dans le centre­ ville.” De nombreux produits alle­mands sont disponibles dans les supermarchés de Kaliningrad et ce, malgré l’embargo russe contre les produits européens.
Ce tropisme européen se retrouverait également dans la presse locale. “Nous pouvons enquêter et critiquer les gouverneurs sans problème. C’est peut-­être pour cela qu’ils font rarement plus d’un mandat dans la région !”, ironise Khlebnikov. Mais, à la veille de la Coupe du monde, un tour de vis semble avoir été enclenché par les autorités. D’après Reporters sans frontières, le gouverneur Alikhanov a tout fait pour faire disparaître le journal local, critique, “Novye Kolesa”, dont la diffusion a définitivement stoppé en avril. Son rédacteur en chef est emprisonné à Moscou depuis novembre, accusé d’extorsion de fonds. “L’inconvénient de notre situation, c’est que nous subissons plus que les autres les moindres tensions entre la Russie et l’Europe. Ces derniers temps, il est devenu plus compliqué pour nous d’obtenir des visas Schengen via le consulat de Pologne”, explique Vadim Khlebnikov.

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Sous l’œil de Moscou
Le Kremlin semble garder un œil vigilant sur l’état d’esprit des habitants de la région. Il s’inquiéterait d’une influence grandissante de l’Europe et notamment de l’ancien propriétaire des
terres, l’Allemagne, sur Kaliningrad. En 2016, un centre culturel allemand a été fermé par les autorités, qualifié d’agent de l’étranger. En mai dernier, une hôtesse de l’air a été mise à pied pour avoir annoncé un atterrissage à Königsberg. Une inquiétude infondée, selon Khlebnikov. “Il n’y a pas particulièrement de mouvement séparatiste à Kaliningrad, tout le monde se sent russe. Mais le
Kremlin a compris que nous n’adhérions pas à la propagande antieuropéenne des médias d’État. La raison est simple. Nous vivons en Europe.”
Texte et photos; Paul GOGO

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En Russie, la dulcinée du Tsar fait scandale

Des croyants radicaux s’opposent à un film relatant une histoire d’amour entre une danseuse et le tsar Nicolas II.

Depuis plusieurs semaines, un groupe nommé « État chrétien – sainte Russie » appelle à la censure et à la destruction des cinémas qui prévoient la diffusion du film « Matilda ». Ce film relatant une histoire d’amour entre le dernier tsar russe Nicolas II et Mathilde Kschessinska, une ballerine, met une frange radicale de l’église orthodoxe en émoi, au point que des croyants appellent à brûler les cinémas. Un appel déjà suivi de faits. Ces derniers jours, plusieurs incendies et menaces de mort à travers la Russie ont convaincu une centaine de cinémas d’annuler leurs projections. Canonisé en 2000, Nicolas II est un symbole pour l’église orthodoxe qui s’est néanmoins désolidarisée des appels à la violence.

Le Kremlin contre la censure

Côté politique, ne reste plus que l’ancienne procureure de Crimée désormais députée au parlement russe, Natalia Poklonskaïa pour mener la croisade. Cette royaliste affirmée a fait appel aux descendants du tsar pour régler l’affaire devant les tribunaux. En Russie les appels à la censure lancés par l’église sont souvent suivis par l’État. Mais cette fois-ci, les extrémistes risquent de perdre la bataille. Le ministère de la culture qui a en partie financé le long-métrage, a validé la licence d’exploitation du film début septembre. Puis Vladimir Poutine s’est exprimé sur le sujet, déclarant : « de nombreux films ont déjà été réalisés sur la famille impériale. […] Beaucoup sont, selon moi, plus sévères que celui d’Alexeï Outchitel (le réalisateur de Matilda) ». Jeudi midi, le ministre de la culture a affirmé avoir vu le film, appelé à sa diffusion et a demandé à la député de cesser la polémique. Mais pour Alexander Kalinin, l’homme à la tête du groupe de fanatiques orthodoxes, rien n’y fait : « À chaque fois qu’un cinéma montrera le film, il sera brulé le lendemain » a-t-il de nouveau déclaré jeudi au site internet « Meduza ».

Paul GOGO

La chambre de Vladimir Illitch Ulyanov

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La gare de Finlande à Saint-Pétersbourg. C’est de cette gare que Vladimir Lénine revenait de Finlande. On y trouve la dernière statue de Lénine de la ville sur le parvis.

Il y a 100 ans, le 23 février 1917 (8 mars de notre calendrier actuel), jour de la journée de la femme, des ouvrières prenaient les rues de Petrograd, le Saint-Pétersbourg alors capitale de l’empire russe, pour réclamer « du pain et du travail ». Quelques mois plus tard, Lénine de retour d’Europe allait définitivement enterrer les Romanov et mettre les bolcheviks au pouvoir. Si le dénouement de cette révolution a eu lieu en 1917, le personnage Lénine s’est, lui, construit quinze ans plus tôt dans la banlieue de cette même ville, Saint-Pétersbourg.

La chambre de Vladimir Illitch Ulyanov

L’appartement est situé ruelle Bolchoï Kazachy, à quelques pas de la Fontanka, l’un des nombreux canaux de Saint-Pétersbourg. Au numéro 7, il faut entrer dans la cour et monter au deuxième étage. Pour sonner au numéro 13, il faut encore tirer sur une poignée en bronze pour secouer la cloche accrochée dans l’appartement au dessus de la porte.

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Vladimir Ulyanov (Lénine) y a vécu en 1984. « Il en payait 10 anciens roubles par mois pour y vivre » raconte Bogdana, jeune guide au musée du vieux Saint-Pétersbourg, petit musée installé dans un appartement du rez-de-chaussée. « Cet appartement construit en 1825 appartenait à un couple de bourgeois estoniens, les Bodes. Ils occupaient deux chambres, en louaient une à Ulyanov. Charlotte Bodes considérait par contre que la cuisine appartenait à la femme, Lénine avait interdiction d’y accéder ».

À l’époque, Vladimir Ulyanov, jeune avocat de 24 ans, passait d’appartements en appartements pour ne pas trop attirer l’attention des autorités. Le numéro 13 est sa cinquième chambre pétersbourgeoise.

Nous sommes le 12 février 1894, voilà donc Vladimir Ulyanov installé dans cette petite chambre. Un lit, un poêle, un bureau et des lampes à huile qui enfument l’appartement : « Ulyanov devait garder les fenêtres ouvertes en permanence pour ne pas étouffer car les plafonds sont bas. Dès son arrivée, il attrapera une pneumonie, poussant sa mère à le rejoindre pour l’aider à se soigner ». Ces petits appartements que l’on retrouvait en périphérie de Petrograd n’avaient rien des grands appartements bourgeois du centre-ville de l’époque, les intellectuels aimaient s’y retrouver pour boire, discuter, lire et jouer aux échecs…

C’est d’ailleurs ce que faisait Vladimir Ulyanov lorsqu’il ne travaillait pas. Il accueillait ses amis dans sa chambre, ils déplaçaient les meubles et discutaient de leurs théories marxistes en prenant bien soin à ce que le propriétaire n’y prenne pas part. « Ulyanov n’avait parfois même pas de quoi offrir à boire et à manger à ses invités, en payant son loyer, ses hôtes s’engageait à lui offrir deux thés et deux morceaux de pain par jour, rien de plus » raconte Bogdana.

« Le matin, il se levait vers 7h, mangeait un morceau de pain, buvait un thé et il lisait, beaucoup. Il travaillait, allait à la librairie, ses amis lui amenaient parfois de la nourriture. Nombre d’entre-eux venaient de l’institut technologique, désormais situé à une station de métro de l’appartement. À l’époque, c’était là-bas que l’on trouvait les mouvements marxistes les plus importants.

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De retour d’un voyage en Europe, Vladimir Ulyanov multiplie les lectures qui fonderont son idéologie, notamment le Manifeste de Marx et Engels qu’il ramènera dans le double fond d’une valise. C’est à ce moment qu’il commencera à écrire et à intégrer les différents groupes marxistes de la ville. Il comprendra d’ailleurs très rapidement la nécessite d’unir ces différents groupes de pensée pour arriver à ses fins, la révolution et le renversement du régime impérial. Ulyanov comprend également que la révolution doit aussi venir des campagnes, la révolution doit se faire avec eux, « il faut cultiver les gens, il faut faire la révolution avec eux » affirmait-il dans ses premiers écrits. C’est à ce moment que Vladimir Illitch Ulyanov rencontre Nadejda Kroupskaïa, professeure, sa future épouse.

À Saint-Pétersbourg, les femmes représentaient un lien entre les travailleurs et les révolutionnaires de l’université. Kroupskaïa était bien placée pour le savoir. Elle donnait des cours du soir aux ouvrières pour leur apprendre à lire et à écrire et en profitait au passage pour parler marxisme. Des mouvements de protestation étaient en cours en 1894, les ouvriers écrivaient leurs plaintes sur des papiers qu’ils donnaient à leurs femmes et Nadejda en faisait part dans les discussions à l’université.

Ulyanov part alors passer un mois en Suisse, à Genève, à la rencontre des bolcheviks Suisses. Il y reviendra quelques années avant la révolution en exil, pendant sept ans.

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Le 25 avril 1895, Vladimir Lénine est arrêté au coin de la rue, accusé avec quarante autres militants de rébellion. Il ne reviendra plus au numéro 7 de la rue Bolchoï Kazachy.

Paul Gogo

Ouest-France « En Russie, l’église en quête de ses biens »

À Saint-Pétersbourg, des habitants refusent que la plus grande cathédrale orthodoxe du monde devenue musée revienne à l’église.

L’ampleur de la protestation est plutôt inhabituelle à Saint-Pétersbourg. Des milliers d’habitants se rassemblent régulièrement depuis plusieurs semaines devant la majestueuse cathédrale saint-Isaac pour protester contre un retour du bâtiment aux mains du patriarcat orthodoxe de Moscou. Le monument devenu musée de l’athéisme pendant l’ère soviétique, puis transformé en attraction touristique et lieu d’expositions, accueille désormais près de 4 millions de visiteurs et génère plus de 12 millions d’euros par ans. Les manifestants craignent que les bénéfices de la boutique et du musée finissent dans les poches de l’église et non dans celles de la ville. Les rassemblements désormais interdits, le combat se poursuivra au tribunal.

À l’origine de ce transfert, la mairie s’est appuyée sur une loi datant de 2010. Cette loi permet à l’église de réclamer des biens qu’elle estime liés à son histoire. Mais les contours de cette loi sont flous. D’après le journal russe Novaïa Gazeta, l’enclave russe de Kaliningrad, située entre la Pologne et la Lituanie en a fait l’expérience. Ces dernières années, l’église orthodoxe s’y est attribuée les églises et châteaux locaux. Pourtant, ces bâtiments n’ont rien à voir avec la religion orthodoxe. Après avoir subi une athéisation totale durant l’ère soviétique, ces anciennes terres de l’ordre teutoniques n’ont vu l’installation de communautés orthodoxes qu’à la perestroïka. C’est l’actuel patriarche russe Cyrille de Moscou nommé archevêque de Smolensk et de Kaliningrad en 1988 qui a contribué à cette implantation.

En ce qui concerne la cathédrale Saint-Isaac, cette question historique ne se pose pas. Mais les opposants redoutent un autre risque. La loi en question n’impose pas à l’église l’entretien des bâtiments. Qu’adviendra-t-il de cette cathédrale classée à l’UNESCO ?

 

Paul Gogo

« La « hipster » du Donbass »

          Il fait super froid. D’ailleurs, la pluie s’est transformée en neige, et la nuit est tombée. Ce n’est que la deuxième fois que je rencontre cette fille, Ioulia. Nous nous rejoignons dans le centre de Kiev. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était un an plus tôt, dans le Donbass.

Cela s’est passé par hasard. J’étais en vadrouille dans l’est de l’Ukraine avec Vadim, un ami ukrainien exilé à Kiev après avoir été kidnappé par les séparatistes à Lougansk. Nous nous étions arrêtés dans une petite ville proche du front. Les volontaires qui nous avaient emmenés ne voulaient pas dormir à l’hôtel alors que nous venions de passer 48h dans la voiture par -10. Vadim m’avait parlé d’une amie, Ioulia, qui vivait dans ce village. Nous l’avions rencontrée dans le seul restaurant de la ville dans lequel nous avions englouti un mauvais bortsch et un plat indescriptible nommé « quelque chose po-fransouski » qu’elle nous avait déconseillé de commander. Puis elle nous avait emmené chez elle, une maison de bois, à travers les rues vides, recouvertes par la nuit et la neige. Sa mère professeure, son père ingénieur, nous avaient accueillis à l’entrée, contents de voir leur fille ramener des amis à la maison. Puis nous avions traversé le couloir pour atteindre sa chambre, son lieu de vie, son univers d’artiste du quotidien, d’artiste de la question existentielle.

Ioulia et moi avons le même âge, le même sens du rêve, une nostalgie parfois sombre, parfois salvatrice et des goûts musicaux en conséquence. Elle est grande, elle a de longs cheveux bruns, de beaux yeux, un sourire qu’elle n’ose montrer par timidité et un charme qui dépasse largement son côté sombre. Après nous avoir proposé de s’asseoir sur son lit, verre de vin rouge en main, elle avait lancé du Joy Division sur son ordinateur, histoire « d’égayer » la soirée.

Sa chambre est à son image, un peu sombre, mais aménagée comme un lieu destiné à l’imaginaire et à l’expression des sentiments et des rêves. Quelques bougies, plein de bibelots, un énorme sapin de Noël et un gros chat blanc endormi en son pied. Sa chambre est son monde, celui d’une jeune de 25 ans vivant à la campagne et qui se sent un peu seule. À Kiev, Paris ou Londres, elle serait facilement qualifiée de « hipster ». Mais elle a choisi de rester dans sa bulle. Cette ville du Donbass sidérurgique, celui des gueules noires et des babouchki devenues veuves top tôt. Pas facile lorsqu’on est une jeune femme de 25 ans à l’imagination et à la nostalgie débordantes. « Tu imagines, il n’y a personne qui ne partage mes passions dans cette ville m’explique-t-elle aujourd’hui. Les jeunes de mon âge ils quittent la ville ou ils trouvent du travail dans le coin. Moi je ne sais pas quoi faire ici, mais d’un autre côté, je suis une fille de la campagne, pas une fille de la ville, je ne monterai pas bosser à Kiev ».

Vu du lit sur lequel nous étions assis, au chaud, avec un verre de vin, le monde extérieur paraissait bien hostile.

Il est bien hostile d’ailleurs.

Plus tôt dans l’après-midi, un an après notre première rencontre, Ioulia m’a appelé, « Je suis à Kiev en ce moment, ça te dit qu’on se voit ? Par contre, réfléchis bien parce que je te préviens, je suis totalement déprimée ». L’Ukraine m’a habitué aux drames, je la rejoint en ville.

Je la retrouve devant l’entrée du métro Zoloti Volota, elle est habillée en noir, lunettes de soleil sur le visage, avec un joli sourire qu’elle ne peut s’empêcher d’excuser en le mettant sur le compte de la nervosité. Elle réclame instantanément un café, puis une bouteille de vin. Ioulia a besoin de boire.

En quelques minutes nous nous retrouvons dans le parc situé en haut du funiculaire, dans une aire de jeux pour enfant, surplombant le quartier de Podil, dans le jardin du monastère de Saint-Michael. « Tiens, prends mes clés, ouvre la bouteille » me lance-t-elle. Les derniers enfants quittent les toboggans avec l’arrivée de la nuit et le retour de la neige. J’enfonce la clé dans le bouchon qui tombe dans le vin. La bouteille de vin ukrainien la moins chère que l’on ait trouvé.

« C’est quand même magnifique en bas, la vie peut être super belle parfois » lance-t-elle, en montrant le quartier de Podil du doigt. « Bon, raconte-moi ce qui te mène ici » lui demande-je. « Je suis dans une situation totalement « pizdets » (fucked up). Tu sais, je m’ennuie dans ma ville, je n’ai qu’un voisin avec qui je m’entends, un garçon, mais il a 17 ans, alors tout le monde me juge dans le village parce que les gens s’imaginent des choses. Bon, bref, pour m’occuper, je vais souvent à Odessa, je participe à des raves là-bas. C’est un monde particulier, mais on y boit, on y fume, on s’y drogue et je m’y suis fait beaucoup d’amis. Ce n’est pas mon avenir, je n’y rencontrerai pas de copain, mais au moins, ça m’occupe et je rencontre des jeunes qui me ressemblent. En début de semaine, j’étais à Odessa pour une soirée. C’est un vieux pote de 32 ans qui nous accueillait. ça se passait bien jusqu’au moment où il a sauté par la fenêtre. Je crois qu’il pensait pouvoir voler.

Après avoir fait des analyses, les policiers n’ont pas retrouvé de traces de drogue dans son sang, et comme j’étais à côté, ils commencent à insinuer que c’est parce qu’il était suicidaire ou même que je l’aurait tué. Alors oui, je le déteste maintenant, mais pour toutes les emmerdes qu’il m’apporte. Il me soûle ce con. Il était super sombre voire à moitié suicidaire, mais ce n’est pas un suicide, il était juste en plein « bad trip », c’est ce que j’ai essayé d’expliquer à la police. Du coup, je lui en veut tellement que je ne suis pas allé à son enterrement. Et maintenant, sa famille m’en veut. Elle va débarquer à Kiev la semaine prochaine, ils vont venir de Sibérie pour aller voir la tombe de leur fils.»

Ioulia se répète, enchaîne les clopes, mais ne montre pas d’émotions.

« Son père est un criminel, mon pote m’a raconté qu’il a déjà tué quelques personnes, donc du coup, je ne sais pas trop comment aborder le sujet avec lui… Et s’il me retrouve ? Et s’il va voir mes parents ? Mais en même temps je devrais sûrement le rencontrer pour lui expliquer ce qu’il s’est passé. La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il m’a insulté, j’ai tout enregistré. »

La bouteille de vin arrive déjà à sa fin, ses amis n’arrêtent pas de lui écrire, ils s’inquiètent pour elle. « Je suis un peu chiante pour eux, ils m’hébergent dans leur appartement, je leur parle tout le temps de mon ami, on a passé nos deux dernières soirées à pleurer tous ensemble ». Nous sommes ivres, la bouteille est vide, nous reprenons le chemin du métro.

Dans la longue descente vers les quais du métro, elle ne peut s’empêcher de s’excuser, « désolé, je viens de te ruiner ta soirée, en plus on est bourrés maintenant, on a l’air malins, enfin pour moi c’est pas grave, je vais à une soirée là, tu veux venir d’ailleurs ? »

« Ne t’inquiète pas, tout va s’arranger, penses à ton futur et calme toi sur l’alcool et la drogue. Je vais rentrer chez moi, fais moi signe si ça ne va pas, je suis encore dans le coin quelques jours… ».

Mais Ioulia a déjà sauté dans sa rame de métro.

Paul Gogo

*Prénoms modifiés.

**Histoire non destinée à une publication presse.