La Russie cède à une très inhabituelle vague de folie et de liberté

Bonjour ! Vous pouvez venir à notre voiture ?” Devant leur commissariat, deux policiers russes interpellent un supporter français et deux anglais sortant d’un bar. Ils ouvrent le coffre de leur voiture, y déposent casques et gilets pare-balles.“Nous aimerions faire un selfie avec vous”, lance l’un d’eux, kalachnikov en main, dans un anglais approximatif. Abasourdi, le Français, installé à Moscou, glisse discrètement: « On s’en rappellera après la Coupe du monde, je n’ai jamais vu ça.”

Depuis le début du Mondial, Moscou vit dans un état de grâce rarement vécu. Les Moscovites prennent goût à des instants de liberté inédits que l’on trouve dans des détails, des situations éphémères dont le caractère extraordinaire n’a échappé à personne. Sauf aux étrangers, venus le plus naturellement du monde célébrer le foot, fêter cette fameuse “amitié entre les peuples” à laquelle les Russes ont pris l’habitude de trinquer en éprouvant toutefois de plus en plus de difficultés à l’appliquer au quotidien.

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“Merci !”

Mardi soir, dans les heures qui ont suivi la seconde victoire de leur équipe nationale face, cette fois, à l’Égypte (3-1), des milliers de Russes sont descendus dans les rues en chantant, criant, en sautant dans les fontaines, en grimpant aux lampadaires… Des situations toutes simples, mais considérées comme du hooliganisme en Russie en temps normal. Si les Européens se font très discrets, les Sud­ Américains, eux, sont omniprésents, souvent venus avec toutes leurs économies pour passer deux à trois semaines en Russie. Face aux larges chapeaux Mexicains qui passent à peine les portes du métro, les Russes se dérident du matin au soir. Rares sont les grands-mères russes qui se bouchent encore les oreilles lorsque les Brésiliens mettent les suspensions des wagons à rude épreuve en chantant et sautant en rythme. Puis des « spasibo”, “merci”, fusent à travers les wagons, de Russes tout simplement heureux de voir cette folie habituellement mal perçue, venir troubler le calme du métro moscovite. Des hommes qui prennent des forces antiémeutes dans leurs bras pour fêter une victoire, des rassemblements gigantesques, alors que les lois appliquées durant la Coupe n’en laissent normalement pas la possibilité, des supporters torse nu… De quoi finir au tribunal si le foot n’avait pas envahi les rues du pays. Mardi soir, au même moment, les policiers antiémeutes station­

nés à l’extrémité de la rue Nikolskaïa regardaient le match de foot dans leur camion. “J’ai vu deux officiers de police avoir une conversation en anglais (!) avec deux supporters étrangers. L’un d’entre eux était torse nu avec une coiffe folklorique. Les policiers souriaient. Dans quelle ville sommes nous ? Mes amis russes n’ont aucun souvenir d’avoir déjà vu Moscou aussi ouverte, vivante, authentique, amicale. Espérons que cela dure après juillet”, a tweeté Joshua Yaffa, le correspondant du “New Yorker” à Moscou. Même constat pour le journaliste russe Leonid Ragozin. “Le droit de rassemblement, le droit de s’amuser sauvagement dans les rues, de taquiner les policiers, de boire des bières en dehors du wagon-bar des trains. Il s’agit de droits que les fans de football peuvent apprécier en Russie mais auxquels les Russes n’ont pas le droit d’habitude.”

En douce, la réforme des retraites

Depuis dix jours, des touristes s’assoient, presque naïvement sur les pelouses qui bordent le Kremlin, même chose devant la cathédrale du Christ Sauveur. “C’est la première fois que je vois des gens assis sur les marches de cette cathédrale, ils sont détendus comme dans n’importe quelle ville du monde. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le ‘monumentalisme’ sacré de Moscou empêche habituellement l’expression d’une liberté. Ces gens sont porteurs d’une liberté intérieure, ils remplissent ce vide monumental de manière instantanée et spontanée parce que, dans leur appréhension des choses, la liberté n’est pas en contradiction avec le côté sacré, ni avec l’emphase officielle de la pierre, des monuments”, explique Léo Kats, traducteur à Moscou.

Le gouvernement russe avait-semble-t-il anticipé cette liesse qui prendrait le pays. Le 14 juin, deux heures avant la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde, le Premier ministre Medvedev annonçait l’augmentation de l’âge de la retraite de 55 à 63ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes (dont l’espérance de vie est estimée à 65 ans). Une décision déjà très impopulaire dans une Russie pourtant habituée à ne pas contester les décisions gouvernementales. La Coupe du monde n’y fait rien : en dix jours, plus de 2 millions de Russes ont signé une pétition en ligne pour demander l’annulation de cette décision, les syndicats de travailleurs montent au créneau et l’opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, fan de football, a appelé à descendre dans les rues des villes qui n’accueillent pas le Mondial le 1er juillet prochain. De quoi, peut-être, pousser les Russes à sortir de leur état de grâce.

La Libre Belgique. Le Mondial doit encore convaincre les russes

L’équipe russe ouvrira, ce jeudi, la Coupe du monde, en affrontant l’Arabie saoudite à Moscou. Les premiers supporters étrangers se regroupaient déjà en début de semaine sur la place du Manège, dans le centre de la capitale, pour chanter entre supporters du monde entier. “Nous pousserons notre équipe jusqu’au bout, lance un membre d’un petit groupe de Russes. Nous sommes venus encourager notre équipe en vendant des drapeaux russes.” Plus loin, de vrais supporters se font plus discrets. “Peu importe que nous n’allions pas loin dans ce Mondial, cet événement est une opportunité incroyable pour nous. Ce qui manque à Moscou et à la Russie de manière générale, c’est une atmosphère et une inspiration européennes. Il faut que les Russes voient d’autres gens, qu’ils changent de mentalité. C’est mon objectif pendant ce Mondial, faire la fête avec les supporters du monde entier et discuter avec eux”, explique Emile, Moscovite, un drapeau russe sur les épaules.

Un impact économique limité

Questionné sur le sujet lors d’une intervention en direct à la télévision russe, la semaine passée, le président Poutine n’en a rien caché : l’équipe nationale risque de ne pas briller très longtemps durant la compétition.“L’essentiel est que nous parvenions à organiser une fête du football mondial.”A Moscou, l’effervescence peine à gagner en puissance pour le moment. Dimanche dernier, plus de 3 000 personnes, majoritairement des adolescents venus voir leurs chanteurs favoris, se sont déplacées pour assister à l’ouverture de la fan zone moscovite, prévue pour accueillir jusqu’à 25 000 spectateurs. Si l’enthousiasme se retrouve plus dans les plus petites villes hôtes, la Coupe représente avant tout une façon de se remplir les poches en augmentant les prix des transports et des hôtels. Pour autant, d’après l’agence d’évaluation financière Moody’s, la Coupe du monde aura de manière générale un impact très limité sur l’économie du pays.

Rendre la Coupe aux Russes

A Saint-Pétersbourg, des militants des droits de l’homme ont décidé de souligner la distance entre la communication de la Fifa (Fédération internationale de football) et du Kremlin, et les citoyens. Olga Polyakova a créé l’initiative “Coupe pour les gens”. Objectif : faire du Mondial un moment de rencontre entre Pétersbourgeois et supporters étrangers et pousser les Russes à participer plus activement à la démocratie locale. “Notre stade a été construit par des ouvriers nord-coréens très sûrement traités comme des esclaves, certains sont morts sur le chantier. Les quelques matchs qui se joueront à Saint-Pétersbourg valent-ils ces quelques morts et toute cette corruption?, demande la militante. Il s’agit de notre argent, de l’argent public. Il est de notre devoir de s’intéresser à ces décisions qui sont prises sans concertation et d’expliquer aux supporters étrangers comment le stade a été construit.

Paul GOGO

La Libre Belgique. Des hooligans surveillés de très près

Les images avaient fait le tour du monde en 2016. En plein Euro, hooligans russes et anglais alcoolisés s’étaient affrontés dans les rues de Marseille devant des policiers français impuissants. Depuis plusieurs mois, les tabloïds anglais font monter la sauce en laissant entendre que le Mondial pourrait faire l’objet d’un match retour des affrontements de la cité phocéenne. La BBC a diffusé l’année dernière un reportage dans lequel des supporters russes promettaient un “festival de violence” lors de la Coupe du monde. Une déclaration sous forme de provocation prise au mot par la presse internationale. Certains journaux anglais en sont même arrivés à déconseiller à leurs lecteurs de se rendre en Russie : des hooligans ultraviolents et des ours s’y promèneraient dans les rues…

“Les supporters se cachent”

“Les Anglais en font beaucoup mais il n’y aura personne en face”, assure Alexander Shprygin, président de l’association des supporters de football russe. En 2016, ce supporter, alors proche de l’ancien ministre des Sports Vitali Mutko, a fait la une des médias français. Arrêté par la police pendant les affrontements de Marseille, il a été renvoyé en Russie et interdit de territoire pour trois ans. “Pendant la Coupe du monde, certains de mes amis vont partir en vacances, d’autres vont rester devant la télévision, je pense regarder les matchs depuis l’entrée des stades sur mon téléphone”, raconte ce fan de football désabusé. “Des centaines de supporters russes ont été convoqués par la police ces derniers mois. Certains ont été menacés par le FSB. Il y a des refus d’attribution de “fan ID” (NdlR : badges nécessaires pour assister aux matchs) en masse. Poutine va prouver qu’il peut faire les choses bien et il va y arriver. Les supporters vont attendre la saison prochaine pour revenir dans les stades. Pour le moment, ils se taisent, se cachent, ils ont peur des représailles.”

Défaite russe

“Une liste noire de supporters existe, elle a été rendue publique. Seulement un millier de supporters sont enregistrés dans nos fichiers, les refus de ‘fan ID’ sont très rares”, affirme Anton Gusev, chef adjoint du ministre de l’Intérieur chargé de l’organisation des événements de masse. “Plus d’un millier de policiers étrangers se joindront à nous pendant l’événement, dont de nombreux policiers anglais, pour faire en sorte que certains hooligans puissent être détectés par nos services dès leur arrivée sur le territoire.” Le mois dernier, des cosaques, ces hommes, qui se considèrent comme des héritiers des milices tsaristes jadis chargées de protéger les frontières du pays, avaient choqué l’opinion publique en s’attaquant à une manifestation d’opposition, fouet à la main. Ils appuieront les forces de l’ordre dans quatre des villes hôtes, non armés, sans fouets mais en costumes tradition­nels. La police russe mise également sur les mauvaises performances de l’équipe nationale pour contrôler les groupes violents. “Nous avons déjà identifié les matchs à risque”, affirme le représentant de la police. “Ils sont d’autant peu nombreux que la Russie pourrait ne pas avoir à jouer beaucoup de matchs.

Paul GOGO

Libre Belgique. Les forces de l’ordre sur le pied de guerre durant le Mondial

 

Reportage à retrouver sur le site internet de La Libre Belgique .

C’est l’ensemble des services de sécurité qui est mobilisé, de la police à l’armée”, confirme Alexei Lavrishchev, en charge de la sécurité durant le Mondial. Aux troupes russes s’ajouteront un millier de policiers étrangers hébergés dans la périphérie de Moscou, dans une “auberge espagnole” de la police. Ces derniers mois, des responsables russes se sont rendus en France et au Brésil pour bénéficier du retour d’expérience de ces deux pays hôtes de la Coupe du monde et de l’Euro. L’année passée, le budget sécurité du Mondial russe n’a cessé d’augmenter pour atteindre aujourd’hui une somme estimée à 32 milliards de roubles, soit environ 435 millions d’euros. Outre les hooligans, c’est le risque terroriste qui mobilise le plus l’attention des services de sécurité. A l’automne dernier, des canaux de propagande de l’organisation État islamique ont diffusé des menaces claires à l’encontre de la Russie. “Environ 8 500 djihadistes originaires de Russie ou des républiques d’Asie centrale auraient rejoint les rangs de l’EI ou d’autres groupes djihadistes au Moyen-Orient. Si le nombre exact de ceux qui sont revenus dans leur pays est inconnu, il est certain qu’au cours des mois qui ont précédé sa déroute territoriale, l’EI a donné pour instruction à certains d’entre eux de former des cellules dormantes pour passer à l’action le moment venu”, explique le Center for Strategic and International Studies.

Police fatiguée

Interrogé sur les menaces qui visent la Coupe du monde, Anton Gusev, chef adjoint du ministre de l’Intérieur en charge de l’organisation des événements de masse, s’est voulu aussi rassurant qu’énigmatique. “Nous savons beaucoup de choses, je peux vous assurer que les mauvaises choses n’auront pas lieu durant la Coupe, il n’y a aujourd’hui aucune menace sérieuse qui plane sur l’événement.” Mais, du côté des forces de l’ordre, cette mobilisation générale semble déjà fatiguer les troupes, qui seraient mal nourries, mal payées et concentrées dans onze villes hôtes et trente­ deux centres d’entraînement du pays. “Dans certaines régions, nous en arrivons à une situation telle qu’il n’y a simplement plus assez de personnel pour répondre aux appels”, affirme Vladimir Vorontsov, du syndicat interrégional de la police russe, cité par l’agence Reuters. “Cela bénéficie à la criminalité.”

Russie: l’opposant Alexeï Navalny et plus de 1500 manifestants arrêtés

Reportage pour RFI dans la manifestation d’opposition du 5 mai 2018 à Moscou.

Alexeï Navalny l’appelle « le vieillard peureux ». Vladimir Poutine sera investi lundi 7 mai pour un nouveau mandat à la tête de la Russie, et le président russe n’aime pas qu’on lui gâche la fête : des dizaines de manifestations organisées à travers tout le pays par son principal opposant Alexeï Navalny ont été réprimées. Il y a eu plus de 1 500 arrestations selon une organisation de défense des droits de l’homme.

Avec notre correspondant à Moscou,  Paul Gogo

« Poutine voleur » ou encore « A bas le Tsar ». Les Russes opposés à Vladimir Poutine ont été nombreux samedi à répondre à l’appel de son opposant principal Alexeï Navalny.

Des rassemblements ont été organisés dans toutes les grandes villes du pays, mais c’est dans la capitale que la situation a été la plus tendue. Car à deux jours de l’investiture du président russe, la police y est présente en nombre. Vladimir Poutine entamera lundi son quatrième mandat. Artëm, 20 ans, milite pour une alternance du pouvoir : « 20 ans au pouvoir ce n’est pas normal parce que le changement de pouvoir c’est la condition du progrès d’un pays. Sans alternance, il se passe ce qui arrive en ce moment dans notre pays, la corruption. Dans n’importe quel pays le pouvoir tourne, ici nous n’avons que Poutine, ce n’est pas normal. »

Le rendez-vous semble avoir mobilisé l’opposition russe dont certains slogans ont fait référence au récent mouvement de protestation arménien. « Comme en Arménie » en référence à la révolution pacifique que vit le pays depuis plusieurs semaines. À l’image de Glen, 21 ans, les manifestants sont nombreux à souhaiter un mouvement de ce type en Russie mais sans forcément y croire : « On verra comment ça va se passer après-demain, j’aimerais que l’on reste dormir sur cette place, que l’on fasse une nouvelle Arménie qui changera notre pays. De toute façon, Poutine a déjà été réélu, il restera encore six ans donc une révolution pacifique est aujourd’hui le seul moyen de faire changer les choses ». Quelques minutes plus tard, Glen sera arrêté comme plus de 1 600 autres manifestants à travers le pays samedi.

Chose rare en Russie, des projectiles ont été lancés sur la police très présente qui a répondu avec des gaz lacrymogènes pour empêcher le blocage d’une avenue. Rassemblés place Pouchkine, les militants ont également dû faire face à une centaine de partisans du président Poutine dont certains en sont venus aux mains. Des cosaques en costume traditionnel étaient également présents. Ils ont participé à l’arrestation d’Alexeï Navalny.

 

En Russie, la campagne pour une « grève des élections » de Navalny

Reportage publié dans la Libre Belgique

L’opposant à Vladimir Poutine a réuni ses soutiens dans les grandes villes du pays dimanche. Objectif, pousser la population à bouder l’élection présidentielle.

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Ce scrutin ne laisse que peu de place au suspens. Selon toutes vraisemblances, Vladimir Poutine sera réélu le 18 mars prochain. Alexeï Navalny n’a pas été autorisé par la commission électorale à se présenter, il souhaite maintenant troubler la réélection de Vladimir Poutine en s’attaquant au taux de participation, chiffre qui marque la légitimité d’une élection. Dimanche, ses partisans sont descendus dans les rues du pays pour appeler au boycott du scrutin. Une manifestation que les militants ont préparé toute la journée, samedi dans leur QG moscovite. « On sait que le Kremlin va dire qu’il n’y avait personne dans les rues demain mais on ne veut pas forcément prouver des choses à Poutine, on veut juste donner envie aux gens de faire bouger la situation. Certains ont baissé les bras quand Navalny s’est vu refuser sa participation à la présidentielle mais je ne compte pas mourir le 19 mars, c’est le moment ou jamais de montrer qu’on n’est pas d’accord avec eux » raconte Alexandra Sokolova, militante de 31 ans. « Ma mère gagne 10 500 roubles par mois (150 euros), c’est une existence pauvre alors quand nos députés nous disent qu’ils sont pauvres avec leurs 150 000 roubles (2150 euros), nous sommes choqués ».

Tracts cachés

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Les journées de manifestations sont parfois risquées pour les soutiens d’Alexeï Navalny. Dimanche matin, Sergei Boiko, coordinateur du QG du candidat à Moscou a vécu une frayeur. Des hommes habillés en noir l’ont attendu en bas de chez lui. Effrayé, il a couru jusqu’au QG poursuivi par ces hommes qui l’ont finalement jeté dans une voiture non identifiée. Ces hommes se sont avérés être des policiers, le militant a été retrouvé dans un commissariat. « à la veille de nos rassemblements, nous cachons nos tracts dans divers appartements de Moscou car la police a tendance à nous suivre pour nous les confisquer » explique Alexandra Sokolova. Dimanche, les tracts avaient visiblement atteint la place Pouchkine à Moscou, où plus de 3 000 personnes étaient rassemblées.

Petite retraite

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En route vers le rassemblement, Alexeï Navalny s’est violemment fait arrêter par la police, traîné par terre puis jeté dans un bus de la police. Il devrait être libéré ce lundi matin. Sur la place, la foule s’écrie « La Russie sans Poutine », « Nous sommes contre un monarque présidentiel ». Un homme déguisé en Vladimir Poutine, une couronne sur la tête se fait acclamer par les manifestants. « Marchons jusqu’au Kremlin » s’écrie la foule rassemblée sur l’avenue Tverskaïa. Les accès bloqués, ils doivent se contenter d’une marche, encadrés par des centaines de policiers anti-émeutes et représentants de la garde-nationale. Dans le cortège, Tamara, 80 ans se démarque des milliers de jeunes venus manifester, plus de 3 000 à Moscou. « Je soutiens totalement les jeunes, mon fils est au chômage depuis deux ans, je suis obligée de m’occuper de lui avec ma petite retraite, je suis fatiguée de cette situation, de ces milliardaires au pouvoir qui nous volent notre argent » lance-t-elle, bousculée par la foule dense contenue sur les trottoirs par des centaines de forces de police appuyées par la garde nationale russe. Plus de 240 personnes ont été arrêtées dimanche à travers le pays.

Paul GOGO

En Russie, Vladimir Poutine soigne sa réélection

Point sur la présidentielle russe pour Ouest-France

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Dans une campagne sans suspens ni débat, le maître du Kremlin brigue un quatrième mandat à la tête de la fédération de Russie

Moscou. De notre correspondant

« Un président fort pour une Russie forte », c’est ainsi que Vladimir Poutine, homme fort de la Russie depuis 1999 et candidat à un nouveau mandat de six ans, se présente devant les électeurs. Le 18 janvier, à deux mois pile du vote, le chef du Kremlin lançait sa campagne en plongeant dans les eaux d’un lac gelé pour célébrer la fête de l’Épiphanie. Cette campagne, il la veut la plus courte possible, se posant au-dessus des autres candidats (nationalistes, communistes, libéraux) qui débattront certes à la télévision, mais sans lui.

D’après un sondage de l’institut FOM, 66% des électeurs auraient l’intention de voter Poutine –un score proche de ses 63,2% de la présidentielle de 2012. Le Président est incontestablement populaire. Depuis quelques semaines, il entretient son image d’homme proche du peuple en organisant des déplacements symboliques à la rencontre d’ouvriers, de professeurs, de religieux. Le 3 février, il organisera son premier événement de campagne, en appelant un million de ses partisans à descendre le soutenir dans la rue.

Une opposition sur mesure

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Avant de se lancer dans cette morne campagne, le pouvoir a « organisé » l’opposition. Objectif : que l’élection ait la couleur d’un vote démocratique. Un objectif d’autant plus important à la veille d’accueillir la coupe du monde de football. Il a pour cela fallu contrôler les attaques du trouble-fête Alexeï Navalny, un an durant. Navalny, l’opposant le plus incisif, est finalement interdit de candidature en vertu d’une condamnation ancienne, pour une affaire montée de toutes pièces selon lui.

Depuis janvier 2017, Vladimir Poutine redirige les critiques contre la corruption vers son Premier ministre Medvedev, il calme les jeunes manifestants en les arrêtant, en les faisant expulser de leurs écoles pour s’être « révoltés » ou en envoyant la police chez leurs parents et s’attaque aux réseaux sociaux russes.

L’opposition touchée, le Kremlin a souhaité la diviser en permettant à Ksenia Sobtchak, une opposante populaire chez les jeunes (créditée de 2% des voix) de participer à la campagne. Déclarée candidate une semaine après avoir rencontré Poutine au Kremlin, elle a tous les attributs d’une candidate « autorisée ». Elle a accès aux médias nationaux, ouvre des bureaux à travers le pays sans en être empêchée et bénéficie d’une parole libre. Un véritable traitement de faveur en Russie.

Depuis le début de la campagne, Ksenia Sobtchak a prononcé le nom interdit de « Navalny » sur une télé nationale, déclaré que la Crimée est ukrainienne et s’est rendue, hier, en Tchétchénie pour défier l’autoritaire de cette république autonome, Ramzan Kadyrov.

Alors que Vladimir Poutine mène désormais une bataille contre l’abstention, dernier obstacle qui pourrait délégitimer sa réélection, l’opposition, battue d’avance, se projette déjà dans l’après-Poutine. Une transition dans un monde sans l’homme fort du Kremlin que l’on souhaite organiser, du Kremlin à l’opposition, sans révolution sanglante.

 

Navalny ou la stratégie de l’abstention

Reportage

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Préparation de manifestation au QG moscovite d’Alexeï Navalny

Dimanche matin, Sergei Boiko, coordinateur du QG d’Alexeï Navalny à Moscou, et sa compagne Kristina, chargée des relations avec la presse, sont sortis de chez eux, suivis par des hommes habillés en noir. Effrayés, ils ont couru jusqu’aux bureaux de Navalny. Les policiers ont attrapé Sergeï et l’ont jeté dans une voiture non identifiée.

Navalny, qui avait appelé à manifester dans une centaine de villes, a réussi à atteindre le point de rendez-vous sur une grande artère. Après avoir multiplié les selfies, il a été projeté à terre, puis emmené dans un commissariat. Plus de 240 personnes ont été arrêtées dans le pays.

« Monarque présidentiel »

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« Le Kremlin va dire qu’il n’y avait personne dans les rues. On ne veut pas forcément prouver des choses à Poutine. On veut juste donner envie aux gens de faire bouger la situation » explique Alexandra Sokolova. Cette militante de 31 ans est « choquée » par le maigre salaire de sa mère (10 500 roubles soit 150 €), quand les députés gagnent quinze fois plus et « se disent pauvres ». Elle ne cache pas un certain désarroi dans l’opposition : « Certains ont baissé les bras quand Navalny s’est vu privé de candidature à la présidentielle. Mais c’est le moment ou jamais de montrer qu’on n’est pas d’accord. »

Dimanche, environ 3 000 personnes ont manifesté à Moscou, 1 500 à Saint-Petersbourg, contre une élection qualifiée de « supercherie » par Navalny. L’avocat pourfendeur de la corruption appelle à boycotter les urnes le 18 mars.

Tamara, 80 ans, dénote au milieu d’une foule très jeune. « Mon fils est au chômage depuis deux ans, je suis obligée de m’occuper de lui avec ma petite retraite, je suis fatiguée de cette situation, de ces milliardaires au pouvoir qui nous volent » lance-t-elle, ballottée par le cortège dense, contenu sur les trottoirs par des centaines de policiers, appuyés par la garde nationale. « Je suis contre un monarque présidentiel » scandent les manifestants, régulièrement coupés par les haut-parleurs de la police leur demandant de quitter la zone.

En fin d’après-midi, la candidate d’opposition Ksenia Sobtchak a pu rencontrer Navalny au commissariat. Il a été relâché dans la nuit.

à Moscou, Paul Gogo

L’ONG « Mémorial » prise pour cible dans le Caucase

Papier publié dans Ouest-France

Il était 10h30 le 9 janvier dernier lorsque Oyub Titiev, représentant de l’ONG russe de défense des Droits de l’Homme Mémorial en Tchétchénie (1 800km au sud de Moscou), a été arrêté par la police. 180 grammes de marijuana ont été retrouvés dans la voiture de ce militant âgé de 60 ans. Ses proches et collègues accusent la police d’avoir usé d’une ficelle vieille comme le monde. Faire tomber un opposant en déposant de la drogue dans sa voiture. Lors de la perquisition du bureau de l’ONG à Grozny, la capitale, la police a trouvé un cendrier remplis de cigarettes. Aucun membre de l’équipe ne fumant, Mémorial accuse la police d’être venue avec ses « preuves ».

« Ils vont tenter de me faire passer pour un drogué. Si je plaide coupable un jour, cela ne se fera que par la force ou le chantage » a écrit Oyub Titiev dans une lettre transmise à son avocat.

Incendie

Mercredi dernier, deux hommes ont mis le feu au bureau de Mémorial en Ingouchie, non loin de Grozny. « Après les guerres de Tchétchénie, ce bureau a accueilli des milliers de victimes de tortures, ou de gens sans nouvelles de leurs proches enlevés et assassinés par les militaires et services de sécurité russe puis, aujourd’hui, par les autorités Tchétchènes soutenues par Moscou » raconte Tanya Lokshina, responsable de l’ONG HRW en Russie. Depuis plusieurs semaines, la police du président Ramzan Kadyrov est de nouveau accusée d’user de la torture. Après s’en être pris aux homosexuels de la région, ce sont des trafiquants de drogue présumés qui seraient plusieurs dizaines à être torturés dans les geôles de Grozny. À la veille de la présidentielle, le « problème tchétchène » est tabou en Russie où le Kremlin continue d’arroser la république tchétchène en roubles, comptant sur l’incontrôlable Kadyrov pour maintenir une certaine stabilité dans cette région.

Paul GOGO

Les sanctions européennes contre la Russie n’ont que peu d’effets. Et si on changeait de stratégie?

Article publié dans la Libre Belgique du 21 décembre 2017

Trois ans après avoir instauré des sanctions économiques contre Moscou, l’UE pourrait bientôt revoir sa stratégie.

 

L’annonce du Conseil européen la semaine dernière est passée presque inaperçue tant elle est devenue régulière. Les sanctions économiques de l’Union européenne envers la Russie seront reconduites dans les jours qui viennent. Mais depuis 2014, le conflit ukrainien et la mise en place des sanctions, le monde des affaires s’est finalement adapté à la situation. De quoi pousser les diplomates européens à remettre le processus en question. « En réalité les sanctions touchent peu de secteurs de l’économie européenne. Seule une petite fraction de nos exportations vers la Russie est concernée. Ce qui a fait le plus de mal aux échanges commerciaux entre l’Europe et la Russie, c’est la crise économique russe conjuguée à une dévaluation du rouble et la baisse des prix des hydrocarbures », explique Gérard Seghers, conseiller économique et commercial pour les régions de Bruxelles-Capitale et wallonne à l’ambassade de Belgique à Moscou.

Il y a quelques jours, c’est le Premier ministre belge Charles Michel qui s’est positionné sur le sujet : « Les sanctions ne sont pas un but en soi. Elles sont un moyen pour forcer un dialogue. Je suis partisan d’une autre stratégie avec la Russie. Au niveau européen, il faut peut-être choisir une autre approche, avec un dialogue sur d’autres thèmes. Par exemple à propos de nos intérêts économiques, ou l’énergie qui est un défi stratégique crucial », a-t-il affirmé lors des journées diplomatiques de Bruxelles.

Préparer l’après sanctions

Mardi, le ministre de l’Économie français, Bruno Le Maire, est venu « préparer l’après sanctions » à Moscou en incitant les PME françaises à investir en Russie. « Le cadre contraint des sanctions n’empêche pas de développer et de renforcer la coopération économique avec la Russie. Au contraire, nous commençons dès maintenant à préparer notre coopération du futur », a-t-il déclaré, pavant le terrain au président Macron attendu au forum économique de Saint-Pétersbourg, en mai 2018. « Les entrepreneurs belges comprennent aussi qu’implanter partiellement sa PME en Russie peut représenter une façon plus simple d’intégrer le marché russe », explique Gérard Seghers.

Fin janvier, le Premier ministre Charles Michel effectuera sa première visite à Moscou. Dans le petit monde des affaires belge de Russie, on attend beaucoup de ce rendez-vous. « Les sanctions ont évidemment réduit les importations européennes. Il y a aujourd’hui beaucoup de demandes pour le marché de la substitution à l’importation. Avec cette crise, les Russes ont par exemple décidé de développer leur agriculture délaissée depuis les années 1990. Aujourd’hui nous avons des entrepreneurs français et belges qui ont décidé d’aller produire du fromage sur place. C’est ce genre d’initiatives qu’il faut développer », affirme Oleg Prozorov, directeur-général de la chambre de commerce Belgique-Luxembourg de Russie.

Sanctions américaines

En août dernier, le congrès américain a voté l’introduction de nouvelles sanctions extraterritoriales à l’encontre de la Russie, principalement à destination du secteur énergétique. A l’heure où l’Union européenne remet en cause les siennes, cette décision inquiète les chancelleries européennes. « Si elles entrent en application, nous en serons à un stade où nous devrons demander l’autorisation aux USA avant de commercer avec la Russie. Comme s’ils se posaient en gendarme commercial de la planète. C’est un défi lancé à l’Europe, nous devrons répondre, ou nous soumettre », explique une source au sein du ministère de l’Économie française. Oleg Prozorov confirme la préoccupation des entreprises belges. « Les gens s’étaient habitués aux difficultés, l’attente de nouvelles sanctions représente une inquiétude, cela n’envoie pas de bons signaux pour l’avenir. »

Paul Gogo, Correspondant à Moscou