Qui est Nikol Pachinian, l’homme qui secoue l’Arménie? (PORTRAIT)

Portrait du leader de l’opposition arménienne devenu premier ministre par interim pour La Libre Belgique.

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Transition politique en Arménie : les manifestants maintiennent la pression

Après la démission, lundi, du chef du gouvernement Serge Sarkissian, la rue exige le départ du pouvoir du Parti républicain et la nomination de l’opposant Nikol Pachinian au poste de Premier ministre.

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Une capitale barricadée, des klaxons qui résonnent en permanence, des voitures qui déboulent dans les avenues à toute vitesse, et la police, qui observe (voire qui approuve) les actions des manifestants par un sourire ou un petit geste de la main. Depuis lundi et la démission forcée du Premier ministre Serge Sarkissian, mis sous pression par la rue, Erevan et plusieurs grandes villes du pays vivent dans une sorte d’état de grâce. «Cette démission a surpris tout le monde, nous pensions que Sarkissian allait agir comme en 2008, quand il avait envoyé l’armée pour tirer sur la foule. Dix personnes avaient alors été tuées. La semaine dernière, il avait même rétorqué au chef de la contestation, l’ancien journaliste et député Nikol Pachinian, qui réclamait sa démission : « Vous n’avez pas retenu les leçons de 2008 ? » avant de le faire arrêter, raconte Maria, une jeune manifestante. Résultat, son arrestation a fait descendre encore plus de gens dans la rue.»

Vingt-quatre heures plus tard, Serge Sarkissian, ancien président de 2008 à mars 2018 avant de devenir ce Premier ministre contesté armé des pouvoirs exécutifs par un tour de passe-passe constitutionnel, annonçait sa démission d’une façon pour le moins originale. «Nikol Pachinian avait raison et moi, je me suis trompé», a-t-il déclaré. Dans la foulée, des centaines de milliers de personnes descendaient dans les rues dans un mouvement de liesse jusqu’alors jamais vu en Arménie.

Mais depuis mercredi, le mouvement de contestation reprend de plus belle. La population veut transformer l’essai de cette «révolution de velours» en exigeant sa participation à la transition politique de cette ex-république soviétique du Caucase du Sud. «Nous voulions le départ de Sarkissian, mais ce sont tous les représentants de son parti, le Parti républicain, qui doivent laisser la place à notre force d’opposition, explique Tigran, architecte. Car sinon, Sarkissian trouvera un moyen de garder la main sur les affaires politiques et aucun changement structurel ne sera jamais possible.» Mercredi et jeudi, il a fait partie des dizaines de milliers de personnes qui ont accompagné Nikol Pachinian pour une longue marche de protestation. Pas moins de 20 kilomètres dans les faubourgs de la ville et une mobilisation générale de la population. Au passage de la longue colonne de manifestants, les habitants les plus âgés frappent sur des casseroles depuis leurs fenêtres. «Nous avons rarement vu de telles scènes en Arménie, le pays est plus soudé et solidaire que jamais, les enjeux de ce mouvement sont bien compris de tous», poursuit Tigran.

Hérésie

Alors que le charismatique Nikol Pachinian traîne la foule dans son marathon de protestation, les défections dans la coalition au pouvoir se multiplient. Mercredi, Mikel Melkumyan, un député du parti d’opposition «Tsarukyan», d’ordinaire proche des gouvernants, a rejoint le cortège à mi-chemin après que sa base a déclaré soutenir la protestation. «Le pouvoir ne pourra pas rester, les désertions sont nombreuses au sein du Parlement, l’usage de la force n’est plus possible contre les manifestants car il y a trop de monde dans les rues, il faut maintenant trouver une porte de sortie avec la rue», explique-t-il. L’opposition, portée par la foule, veut s’assurer la tenue d’élections parlementaires anticipées honnêtes en nommant Pachinian Premier ministre par intérim. Une hérésie pour le parti au pouvoir, qui considère que ce n’est pas à la rue de prendre ce genre de décisions. Cet opposant de longue date, toujours vêtu d’un treillis, âgé de 42 ans, n’a pas d’expérience à ce niveau de responsabilité politique.

«Mais le pouvoir ne pourra pas résister très longtemps, la foule souhaite un changement systémique, estime le député d’opposition. Elle veut un nouveau pays, une nouvelle démocratie, une nouvelle justice avec moins de corruption et de conflits d’intérêts, moins de pouvoir laissé aux oligarques… et Pachinian est le seul à incarner ces espoirs. Les Arméniens sont fiers de ce mouvement, c’est la première fois que ce genre de chose se passe sans violence dans un ancien pays soviétique, nous ne lâcherons rien.»

Au calme du mouvement s’est ajoutée la neutralité de la Russie. Loin d’être radicalement opposés à l’influence de la Russie sur le pays, les manifestants sont nombreux à se satisfaire de l’attitude jusqu’ici effacée de ce rare soutien du pays dans la région. Il est fort probable que le Kremlin ne goûte guère la révolution douce de cette ex-république soviétique, car le Premier ministre démissionnaire était proche de Moscou. Mais la diplomatie russe se contente d’observer, qualifiant le mouvement d’«affaires intérieures». Mercredi, le président Poutine a appelé le président arménien. Au même moment, le ministre des Affaires étrangères arménien s’envolait en direction Moscou.

«Soupape»

Dans les carrefours du centre-ville de Erevan, les vieilles Lada soviétiques côtoient les belles autos européennes, garées de sorte à bloquer la circulation. La musique à plein volume, les jeunes étudiants de la ville dansent jour et nuit sur les passages piétons de la capitale, drapeaux arméniens sur les épaules. «Nombre d’entre eux rêvent de quitter l’Arménie et de rejoindre la diaspora en Europe, mais dans la ferveur du moment, la possibilité de construire un pays plus démocratique et plus propre leur donne envie de rester au pays», estime le jeune architecte. Car c’est bel et bien le manque de perspectives qui poussent les manifestants, particulièrement jeunes, à occuper la rue.

«La démission du Premier ministre a fait l’effet d’une soupape, mais la colère des Arméniens est plus profonde, la qualité de vie s’est nettement dégradée ces dernières années, la corruption est présente à tous les niveaux de la société, beaucoup d’Arméniens ont quitté le pays», explique Hrant Galstyan, journaliste pour le site internet Hetq. Selon les statistiques officielles, quelque 30% des 2,9 millions d’habitants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. «Une démission ne changera rien, les manifestants veulent changer tout le système politique, les élus locaux les premiers. La corruption quotidienne, les arrangements entre politiciens ont une conséquence sur la dégradation de leurs conditions de vie, c’est tout l’enjeu de ce mouvement», conclut le journaliste.

Paul Gogo envoyé spécial à Erevan

Libération. Corruption en Russie : la preuve par le feu

Reportage diffusé dans Libération le 30 mars 2018.

Après l’incendie qui a fait 64 morts, dont 41 enfants, dans un centre commercial dimanche dernier, l’enquête pointe de nombreuses négligences à tous les niveaux, révélatrices de l’incurie publique.

 

«Mon petit frère, Vadim, 11 ans, était sur la liste des disparus après l’incendie», raconte Andreï Tchmykhalov, 19 ans, en retenant ses larmes. D’après les premiers éléments de l’enquête, c’est un court-circuit qui a déclenché dimanche dernier l’incendie dans le centre commercial «Cerise d’hiver», dans lequel ont péri au moins 64 personnes, dont 41 enfants, pris au piège dans des salles de cinéma. Le feu a pris extrêmement vite, les alarmes incendie n’ont pas fonctionné, les sorties de secours étaient condamnées… Andreï, comme toute la ville endeuillée, attend les résultats de l’enquête. «Une chose est certaine, les portes des salles de cinéma étaient fermées à clé pendant le film, ils n’avaient aucune chance de s’enfuir», déplore-t-il. Les habitants de Kemerovo, une ville industrielle de Sibérie à 3 000 km de Moscou, défilent sans interruption depuis déjà cinq jours pour déposer fleurs et peluches sur un mémorial improvisé. Quelques étudiants leur tendent mouchoirs et verres de thé.

«Les employés se plaignent souvent que des gens entrent dans les salles sans payer après le début des séances. Il peut leur arriver de fermer les portes à clé pour éviter les resquilleurs», affirme Svetlana, animatrice dans le centre commercial. A l’irresponsabilité flagrante de certains employés se serait ajoutée l’impuissance des pompiers. Plusieurs familles de victimes ont porté plainte contre les secouristes, et les témoignages sont accablants. «Ma fille était enfermée dans le cinéma, les pompiers m’ont empêchée d’accéder à la salle. Ils n’ont pas voulu me croire quand je leur ai dit qu’il y avait plein d’enfants à l’intérieur. J’ai mis mon téléphone en haut-parleur, ma fille me disait qu’elle était en train de mourir, ce sont ses derniers mots», racontait une mère de famille à la chaîne de télévision Dojd. Quelques minutes après le début de l’incendie, les pompiers sont effectivement arrivés sur place, mais sans masques à oxygène. Ils n’ont pas tenté de sauver les enfants pris au piège, racontent plusieurs témoins, dénonçant l’absence d’un hélicoptère qui aurait pu arroser le toit, qui s’est finalement effondré sur le cinéma. Chaque nouvelle tragédie rappelle que le sous-équipement des casernes et le manque de moyens des secouristes ne sont pas une nouveauté en Russie.

«Indéboulonnable»

L’incendie de Kemerovo n’est pas un banal fait divers. En témoigne la vague d’indignation qui s’est abattue sur différentes villes de Russie. A Moscou et Saint-Pétersbourg, plusieurs milliers de personnes ont participé à des actions de commémorations spontanées, et plusieurs gouverneurs n’avaient pas attendu le Kremlin pour déclarer le deuil officiel. Sur les réseaux sociaux, pour un grand nombre de Russes, la tragédie illustre des dysfonctionnements profonds dont le pays est malade. C’est la corruption des autorités locales et des services publics qui ont tué. Dans l’œil du cyclone, Aman Touleev, 73 ans, gouverneur depuis 1997 de cette région qu’il a transformée en fief et qu’il dirige d’une main de fer. «Vous sentez cette odeur qui envahit la ville ? C’est de l’azote. L’usine locale s’est arrangée avec la mairie pour pouvoir dégager ses produits toxiques à la tombée de la nuit. La corruption est partout ici», explique Glen, 21 ans. Depuis dimanche dernier, cet étudiant photographie le deuil. Mardi, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées devant l’administration régionale pour demander la démission du gouverneur. Mais le responsable politique et ses sbires n’ont répondu que par le mépris et la maladresse, n’ayant pas goûté certains slogans politisés prononcés sur la grande place de Kemerovo par des habitants en colère. Rapidement, il a été insinué que ces réunions de citoyens indignés ressemblaient à des provocations fomentées par l’opposition. Ce même message a été véhiculé par les chaînes de télévision fédérales, qui n’ont pas consacré de sujets à la catastrophe avant lundi matin.

Effrayé à l’idée de se faire remarquer par Moscou, Touleev a qualifié ses administrés endeuillés de «chahuteurs» estimant que des gens qui demandaient sa démission ne pouvaient être que des provocateurs venus de l’extérieur. Puis il a fermé la grande place du centre-ville en y alignant des dizaines de policiers antiémeute. Il s’est excusé de la catastrophe auprès de Vladimir Poutine, sans jamais prononcer le moindre mot de compassion à l’égard des victimes. Quant au président russe, il aura attendu plus de trente-six heures avant de se rendre sur place et de décréter une journée de deuil national. Son passage éclair à Kemerovo n’a pas convaincu la population qu’il a soigneusement évitée, préférant une réunion privée avec les dirigeants locaux. Comme pour acheter la paix sociale, l’Etat a versé, en urgence, 5 millions de roubles d’indemnisation par victime, soit près de 71 000 euros.

Après l'incendie qui a couté la vie à 64 personnes, les habitants de la ville de Kemerovo en Sibérie sont venus rendre hommage aux disparus en apportant fleurs et peluches à l'angle de la rue prospekt Lenina ou se trouve le centre commercial.
COMMANDE N° 2018- 0410

Les hommages aux disparus, à Kemerovo, mercredi. (Photo Olivier Sarrazin. Hans Lucas pour Libération)

Ce n’est pas la première fois qu’Aman Touleev fait face à la critique après des catastrophes mortelles. En 2009, 91 mineurs ont péri dans l’explosion d’une mine. La corruption des élus locaux avait déjà été pointée du doigt, la colère étouffée. Touleev n’a pas été démis.

Cette fois encore, le chef de cette région qui a voté massivement pour le président russe le 18 mars semble conserver le soutien du Kremlin. Poutine ne souhaite pas pour le moment s’en séparer et «prendre le risque d’agir sous le coup de l’émotion»,tout en promettant de trouver et punir les coupables. Certes, les responsables du centre commercial ont été interpellés, ainsi que le gardien qui aurait éteint l’alarme et quelques gradés intermédiaires chez les secouristes. Mais, comme d’habitude, il ne s’agit que de boucs émissaires.

«Touleev contrôle absolument tout, les institutions comme l’économie, explique Nikolaï Petrov, politologue à la Haute Ecole d’économie de Moscou. Ce qui lui permet, entre autres, de délivrer de très bons résultats à Poutine à chaque élection et de gérer ce genre de protestations sans jamais craindre pour son fauteuil. Pour cela, il s’appuie sur la police et les médias locaux qu’il contrôle aussi. Ce système le rend indéboulonnable. Peut-être que cette fois-ci est celle de trop. Vladimir Poutine va sûrement le remplacer après son inauguration. Mais pas plus tôt, il ne faudrait pas que la rue croit qu’elle a pu exercer une pression sur le Kremlin.»

L’enquête, qui ne fait que commencer, pointe déjà vers une complicité meurtrière des autorités. En 2013, pour ouvrir son complexe au plus vite, la directrice du centre commercial aurait profité d’un arrangement entre amis. L’administration régionale a donné l’autorisation de mettre en exploitation son entreprise, malgré les manques constatés dans la sécurité anti-incendie lors d’une visite d’inspection du ministère des Situations d’urgence. Graisser la pâte des inspecteurs est une pratique courante en Russie, moins coûteuse qu’une mise aux normes. Les autorités ont également accepté d’enregistrer l’établissement comme une petite entreprise, statut qui lui permet d’éviter des contrôles trop réguliers.

«Éviter les vagues»

Devant le mémorial improvisé, une grand-mère essuie ses larmes. «Nous sommes nombreux à avoir cru à un attentat. Ce n’est finalement qu’un accident dû aux négligences de nos dirigeants, c’est presque pire», chuchote-t-elle. «Le flou sur les faits, sur le nombre de victimes, les nombreuses rumeurs, le secret de l’enquête, tout cela vient du fait que le Kremlin souhaite que cette affaire soit la moins médiatique possible. Leur priorité, ce ne sont pas les victimes. Il faut éviter les vagues, la contestation doit rester locale, les mouvements de colère doivent être contrôlés», explique Ekaterina Gordon, journaliste et candidate à la dernière présidentielle, venue enquêter sur place. Vendredi, les pompiers ont quitté les lieux et l’école réquisitionnée pour accueillir les victimes a fermé ses portes. Le rassemblement prévu ce samedi a pris l’eau. Les fonctionnaires locaux peuvent dormir sur leurs deux oreilles, la douleur des habitants a pris le pas sur la colère. Jusqu’à la prochaine catastrophe

Paul GOGO, envoyé spécial pour Libération

La Libre Belgique. L’embargo russe, une opportunité pour un apprenti fromager belge

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Il faut rejoindre la ville d’Obninsk située à 100 km au sud de Moscou, puis entrer dans les entrailles d’un centre commercial pour trouver l’atelier de fromage du Belge Philippe Nyssen et du Français Frédéric Piston d’Eaubonne. En août dernier, ces deux entrepreneurs expatriés en Russie ont mis en vente les premiers fromages de leur marque “Grand laitier”. Ils sont aujourd’hui vendus dans plus de 200 points de vente de la région de Moscou. Un chiffre que les deux amis souhaitent désormais décupler. Pour cela, il leur faudra déménager. La construction d’un atelier est prévue, ralentie par l’abandon d’un fonds d’investissements refroidi par les sanctions européennes.Sans l’embargo russe sur les produits laitiers et la viande européenne, cette aventure n’aurait peut-être jamais vu le jour. Tout a commencé en 2014, au lendemain de l’annexion de la Crimée et du début de la guerre du Donbass. L’Union européenne a alors décidé d’instaurer des sanctions économiques à l’encontre de la Russie. Excédé par cette punition, le pays répondra par la mise en place d’un embargo envers certaines de nos viandes et produits laitiers. “Depuis, la Russie s’est lancé le défi de l’autonomie alimentaire et elle est en train d’y arriver”, assure Frédéric Piston d’Eaubonne. D’après Rosstat, le service fédéral des statistiques russes, entre 2014 et 2016, la production de lait a plutôt eu tendance à baisser en Russie, tout comme le nombre de consommateurs, augmentation des prix oblige. Les producteurs russes sont aujourd’hui concurrencés par l’importation de produits laitiers meilleur marché venus de Biélorussie. L’État a décidé de multiplier les aides pour moderniser les étables et renouveler les bêtes de race, afin d’améliorer la qualité des produits locaux. “La Russie est aujourd’hui capable de faire du lait et donc des fromages de qualité. Dans notre région, la région de Kalouga, il existe des projets de création de fermes familiales accompagnées par l’État, les bons produits laitiers ont de l’avenir ici”, assure Frédéric Piston d’Eaubonne.

Devenir incontournable

Les fromagers l’assurent : ce n’est pas la volonté de faire un pied de nez aux sanctions qui les a poussés à se lancer ce défi,“c’est tout simplement de l’opportunisme, assume Philippe Nyssen. Il y a un marché qui s’est ouvert. Pendant des années, nous entendions que la qualité du lait russe n’était pas assez bonne pour y produire du fromage. Cet embargo est l’occasion d’améliorer cette production, tout est une question d’investissement et d’organisation.” Depuis cet été, l’atelier produit quatre fromages au lait de vache : un Saint­ Marcellin, un crottin, des “boutons” et une crème à base de fromage blanc. Sans expérience dans le domaine, le Belge a dû tester ses recettes françaises deux ans durant pour s’adapter au climat russe, avec l’aide d’un professeur de l’école française de l’industrie laitière et d’un maître fromager. “Il nous a fallu créer toute une chaîne de production, orienter les agriculteurs pour qu’ils changent leur façon de travailler, organiser la collecte du lait, apprendre à réguler l’humidité, moins importante en Russie qu’en France”, explique-t-il. Quatre cents litres de lait sont transformés chaque jour, les entrepreneurs espèrent atteindre les 70000 au plus vite et produire une dizaine de fromages différents. “L’objectif : que l’entreprise devienne incontournable si l’embargo sur nos produits européens venait un jour à disparaître.”

Texte et photo, Paul GOGO

En Russie, la campagne pour une « grève des élections » de Navalny

Reportage publié dans la Libre Belgique

L’opposant à Vladimir Poutine a réuni ses soutiens dans les grandes villes du pays dimanche. Objectif, pousser la population à bouder l’élection présidentielle.

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Ce scrutin ne laisse que peu de place au suspens. Selon toutes vraisemblances, Vladimir Poutine sera réélu le 18 mars prochain. Alexeï Navalny n’a pas été autorisé par la commission électorale à se présenter, il souhaite maintenant troubler la réélection de Vladimir Poutine en s’attaquant au taux de participation, chiffre qui marque la légitimité d’une élection. Dimanche, ses partisans sont descendus dans les rues du pays pour appeler au boycott du scrutin. Une manifestation que les militants ont préparé toute la journée, samedi dans leur QG moscovite. « On sait que le Kremlin va dire qu’il n’y avait personne dans les rues demain mais on ne veut pas forcément prouver des choses à Poutine, on veut juste donner envie aux gens de faire bouger la situation. Certains ont baissé les bras quand Navalny s’est vu refuser sa participation à la présidentielle mais je ne compte pas mourir le 19 mars, c’est le moment ou jamais de montrer qu’on n’est pas d’accord avec eux » raconte Alexandra Sokolova, militante de 31 ans. « Ma mère gagne 10 500 roubles par mois (150 euros), c’est une existence pauvre alors quand nos députés nous disent qu’ils sont pauvres avec leurs 150 000 roubles (2150 euros), nous sommes choqués ».

Tracts cachés

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Les journées de manifestations sont parfois risquées pour les soutiens d’Alexeï Navalny. Dimanche matin, Sergei Boiko, coordinateur du QG du candidat à Moscou a vécu une frayeur. Des hommes habillés en noir l’ont attendu en bas de chez lui. Effrayé, il a couru jusqu’au QG poursuivi par ces hommes qui l’ont finalement jeté dans une voiture non identifiée. Ces hommes se sont avérés être des policiers, le militant a été retrouvé dans un commissariat. « à la veille de nos rassemblements, nous cachons nos tracts dans divers appartements de Moscou car la police a tendance à nous suivre pour nous les confisquer » explique Alexandra Sokolova. Dimanche, les tracts avaient visiblement atteint la place Pouchkine à Moscou, où plus de 3 000 personnes étaient rassemblées.

Petite retraite

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En route vers le rassemblement, Alexeï Navalny s’est violemment fait arrêter par la police, traîné par terre puis jeté dans un bus de la police. Il devrait être libéré ce lundi matin. Sur la place, la foule s’écrie « La Russie sans Poutine », « Nous sommes contre un monarque présidentiel ». Un homme déguisé en Vladimir Poutine, une couronne sur la tête se fait acclamer par les manifestants. « Marchons jusqu’au Kremlin » s’écrie la foule rassemblée sur l’avenue Tverskaïa. Les accès bloqués, ils doivent se contenter d’une marche, encadrés par des centaines de policiers anti-émeutes et représentants de la garde-nationale. Dans le cortège, Tamara, 80 ans se démarque des milliers de jeunes venus manifester, plus de 3 000 à Moscou. « Je soutiens totalement les jeunes, mon fils est au chômage depuis deux ans, je suis obligée de m’occuper de lui avec ma petite retraite, je suis fatiguée de cette situation, de ces milliardaires au pouvoir qui nous volent notre argent » lance-t-elle, bousculée par la foule dense contenue sur les trottoirs par des centaines de forces de police appuyées par la garde nationale russe. Plus de 240 personnes ont été arrêtées dimanche à travers le pays.

Paul GOGO

En Russie, Vladimir Poutine soigne sa réélection

Point sur la présidentielle russe pour Ouest-France

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Dans une campagne sans suspens ni débat, le maître du Kremlin brigue un quatrième mandat à la tête de la fédération de Russie

Moscou. De notre correspondant

« Un président fort pour une Russie forte », c’est ainsi que Vladimir Poutine, homme fort de la Russie depuis 1999 et candidat à un nouveau mandat de six ans, se présente devant les électeurs. Le 18 janvier, à deux mois pile du vote, le chef du Kremlin lançait sa campagne en plongeant dans les eaux d’un lac gelé pour célébrer la fête de l’Épiphanie. Cette campagne, il la veut la plus courte possible, se posant au-dessus des autres candidats (nationalistes, communistes, libéraux) qui débattront certes à la télévision, mais sans lui.

D’après un sondage de l’institut FOM, 66% des électeurs auraient l’intention de voter Poutine –un score proche de ses 63,2% de la présidentielle de 2012. Le Président est incontestablement populaire. Depuis quelques semaines, il entretient son image d’homme proche du peuple en organisant des déplacements symboliques à la rencontre d’ouvriers, de professeurs, de religieux. Le 3 février, il organisera son premier événement de campagne, en appelant un million de ses partisans à descendre le soutenir dans la rue.

Une opposition sur mesure

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Avant de se lancer dans cette morne campagne, le pouvoir a « organisé » l’opposition. Objectif : que l’élection ait la couleur d’un vote démocratique. Un objectif d’autant plus important à la veille d’accueillir la coupe du monde de football. Il a pour cela fallu contrôler les attaques du trouble-fête Alexeï Navalny, un an durant. Navalny, l’opposant le plus incisif, est finalement interdit de candidature en vertu d’une condamnation ancienne, pour une affaire montée de toutes pièces selon lui.

Depuis janvier 2017, Vladimir Poutine redirige les critiques contre la corruption vers son Premier ministre Medvedev, il calme les jeunes manifestants en les arrêtant, en les faisant expulser de leurs écoles pour s’être « révoltés » ou en envoyant la police chez leurs parents et s’attaque aux réseaux sociaux russes.

L’opposition touchée, le Kremlin a souhaité la diviser en permettant à Ksenia Sobtchak, une opposante populaire chez les jeunes (créditée de 2% des voix) de participer à la campagne. Déclarée candidate une semaine après avoir rencontré Poutine au Kremlin, elle a tous les attributs d’une candidate « autorisée ». Elle a accès aux médias nationaux, ouvre des bureaux à travers le pays sans en être empêchée et bénéficie d’une parole libre. Un véritable traitement de faveur en Russie.

Depuis le début de la campagne, Ksenia Sobtchak a prononcé le nom interdit de « Navalny » sur une télé nationale, déclaré que la Crimée est ukrainienne et s’est rendue, hier, en Tchétchénie pour défier l’autoritaire de cette république autonome, Ramzan Kadyrov.

Alors que Vladimir Poutine mène désormais une bataille contre l’abstention, dernier obstacle qui pourrait délégitimer sa réélection, l’opposition, battue d’avance, se projette déjà dans l’après-Poutine. Une transition dans un monde sans l’homme fort du Kremlin que l’on souhaite organiser, du Kremlin à l’opposition, sans révolution sanglante.

 

Navalny ou la stratégie de l’abstention

Reportage

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Préparation de manifestation au QG moscovite d’Alexeï Navalny

Dimanche matin, Sergei Boiko, coordinateur du QG d’Alexeï Navalny à Moscou, et sa compagne Kristina, chargée des relations avec la presse, sont sortis de chez eux, suivis par des hommes habillés en noir. Effrayés, ils ont couru jusqu’aux bureaux de Navalny. Les policiers ont attrapé Sergeï et l’ont jeté dans une voiture non identifiée.

Navalny, qui avait appelé à manifester dans une centaine de villes, a réussi à atteindre le point de rendez-vous sur une grande artère. Après avoir multiplié les selfies, il a été projeté à terre, puis emmené dans un commissariat. Plus de 240 personnes ont été arrêtées dans le pays.

« Monarque présidentiel »

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« Le Kremlin va dire qu’il n’y avait personne dans les rues. On ne veut pas forcément prouver des choses à Poutine. On veut juste donner envie aux gens de faire bouger la situation » explique Alexandra Sokolova. Cette militante de 31 ans est « choquée » par le maigre salaire de sa mère (10 500 roubles soit 150 €), quand les députés gagnent quinze fois plus et « se disent pauvres ». Elle ne cache pas un certain désarroi dans l’opposition : « Certains ont baissé les bras quand Navalny s’est vu privé de candidature à la présidentielle. Mais c’est le moment ou jamais de montrer qu’on n’est pas d’accord. »

Dimanche, environ 3 000 personnes ont manifesté à Moscou, 1 500 à Saint-Petersbourg, contre une élection qualifiée de « supercherie » par Navalny. L’avocat pourfendeur de la corruption appelle à boycotter les urnes le 18 mars.

Tamara, 80 ans, dénote au milieu d’une foule très jeune. « Mon fils est au chômage depuis deux ans, je suis obligée de m’occuper de lui avec ma petite retraite, je suis fatiguée de cette situation, de ces milliardaires au pouvoir qui nous volent » lance-t-elle, ballottée par le cortège dense, contenu sur les trottoirs par des centaines de policiers, appuyés par la garde nationale. « Je suis contre un monarque présidentiel » scandent les manifestants, régulièrement coupés par les haut-parleurs de la police leur demandant de quitter la zone.

En fin d’après-midi, la candidate d’opposition Ksenia Sobtchak a pu rencontrer Navalny au commissariat. Il a été relâché dans la nuit.

à Moscou, Paul Gogo

Les sanctions européennes contre la Russie n’ont que peu d’effets. Et si on changeait de stratégie?

Article publié dans la Libre Belgique du 21 décembre 2017

Trois ans après avoir instauré des sanctions économiques contre Moscou, l’UE pourrait bientôt revoir sa stratégie.

 

L’annonce du Conseil européen la semaine dernière est passée presque inaperçue tant elle est devenue régulière. Les sanctions économiques de l’Union européenne envers la Russie seront reconduites dans les jours qui viennent. Mais depuis 2014, le conflit ukrainien et la mise en place des sanctions, le monde des affaires s’est finalement adapté à la situation. De quoi pousser les diplomates européens à remettre le processus en question. « En réalité les sanctions touchent peu de secteurs de l’économie européenne. Seule une petite fraction de nos exportations vers la Russie est concernée. Ce qui a fait le plus de mal aux échanges commerciaux entre l’Europe et la Russie, c’est la crise économique russe conjuguée à une dévaluation du rouble et la baisse des prix des hydrocarbures », explique Gérard Seghers, conseiller économique et commercial pour les régions de Bruxelles-Capitale et wallonne à l’ambassade de Belgique à Moscou.

Il y a quelques jours, c’est le Premier ministre belge Charles Michel qui s’est positionné sur le sujet : « Les sanctions ne sont pas un but en soi. Elles sont un moyen pour forcer un dialogue. Je suis partisan d’une autre stratégie avec la Russie. Au niveau européen, il faut peut-être choisir une autre approche, avec un dialogue sur d’autres thèmes. Par exemple à propos de nos intérêts économiques, ou l’énergie qui est un défi stratégique crucial », a-t-il affirmé lors des journées diplomatiques de Bruxelles.

Préparer l’après sanctions

Mardi, le ministre de l’Économie français, Bruno Le Maire, est venu « préparer l’après sanctions » à Moscou en incitant les PME françaises à investir en Russie. « Le cadre contraint des sanctions n’empêche pas de développer et de renforcer la coopération économique avec la Russie. Au contraire, nous commençons dès maintenant à préparer notre coopération du futur », a-t-il déclaré, pavant le terrain au président Macron attendu au forum économique de Saint-Pétersbourg, en mai 2018. « Les entrepreneurs belges comprennent aussi qu’implanter partiellement sa PME en Russie peut représenter une façon plus simple d’intégrer le marché russe », explique Gérard Seghers.

Fin janvier, le Premier ministre Charles Michel effectuera sa première visite à Moscou. Dans le petit monde des affaires belge de Russie, on attend beaucoup de ce rendez-vous. « Les sanctions ont évidemment réduit les importations européennes. Il y a aujourd’hui beaucoup de demandes pour le marché de la substitution à l’importation. Avec cette crise, les Russes ont par exemple décidé de développer leur agriculture délaissée depuis les années 1990. Aujourd’hui nous avons des entrepreneurs français et belges qui ont décidé d’aller produire du fromage sur place. C’est ce genre d’initiatives qu’il faut développer », affirme Oleg Prozorov, directeur-général de la chambre de commerce Belgique-Luxembourg de Russie.

Sanctions américaines

En août dernier, le congrès américain a voté l’introduction de nouvelles sanctions extraterritoriales à l’encontre de la Russie, principalement à destination du secteur énergétique. A l’heure où l’Union européenne remet en cause les siennes, cette décision inquiète les chancelleries européennes. « Si elles entrent en application, nous en serons à un stade où nous devrons demander l’autorisation aux USA avant de commercer avec la Russie. Comme s’ils se posaient en gendarme commercial de la planète. C’est un défi lancé à l’Europe, nous devrons répondre, ou nous soumettre », explique une source au sein du ministère de l’Économie française. Oleg Prozorov confirme la préoccupation des entreprises belges. « Les gens s’étaient habitués aux difficultés, l’attente de nouvelles sanctions représente une inquiétude, cela n’envoie pas de bons signaux pour l’avenir. »

Paul Gogo, Correspondant à Moscou

Les moscovites se souviennent des grandes purges

Plus de 5 000 moscovites ont rendu hommage aux victimes des grandes purges staliniennes dimanche.

Sur la place de la Loubianka comme sur la liste des victimes des purges, dimanche, toutes les catégories sociales et tous les âges étaient représentés. Il y a 80 ans, plus de 40 000 moscovites été arrêtés, souvent assassinés ou tués au goulag. Nombre d’entre-eux sont passés par les geôles de la place de la Loubianka, siège de la police politique, autrefois KGB, aujourd’hui FSB.

Depuis dix ans, le dernier week-end de novembre, des milliers de personnes viennent y saisir le micro tendu par l’ONG de défense des Droits de l’Homme « Mémorial », pour y faire résonner le nom d’une victime. « Ce sujet concerne pratiquement chaque famille de notre pays. Mon arrière grand-père Pozdeev Policarp Ivanovich a été envoyé à Norilsk (nord de la Russie) pour y construire une usine de nickel. Il était paysan, on l’a arrêté en 1938 et jugé dans sa propre maison » raconte Oxana Baoulina.

Mémoire officielle

Au moment de prendre la parole dimanche, nombre des 5 286 participants ont ajouté au nom proposé par l’ONG celui d’un membre de leur famille. Durant les 12 h de l’événement, les larmes qui ont coulé ont souvent laissé place à la colère. « Je suis très inquiète parce que la propagande de l’état essaye de justifier ces événements. Certain aimeraient que je retienne que mon arrière grand-père a participé à l’industrialisation du pays. Cette industrialisation était inhumaine et criminelle, le pouvoir actuel ne le reconnaîtra jamais. C’est pourquoi il faut changer de pouvoir » s’énerve Oxana Baoulina.

Les cérémonies de « Mémorial » ne reçoivent jamais de soutien de la part de l’État. La cérémonie officielle était organisée lundi. Représentants politiques et religieux ont inauguré un monument en mémoire des victimes des répressions politiques en présence du président Poutine. Loin de la place la Loubianka.

Paul GOGO

En Russie, une mannequin rêve du Kremlin

Papier diffusé dans Ouest-France

  • 5 novembre 1981 Naissance à Saint-Pétersbourg
  • Décembre 2012 Rejoint l’opposition russe
  • 18 octobre 2017 Se déclare candidate à l’élection présidentielle

Qualifiée de « Paris Hilton russe », Ksenia Sobchak s’est déclarée mercredi soir candidate à la présidentielle de mars 2018. Rédactrice en chef du magazine de mode « L’Officiel », journaliste politique sur une chaîne proche de l’opposition « Dojd » ou encore mannequin habituée des défilés de mode, la presse russe peine aujourd’hui à décrire cette étonnante candidate.

Comme de nombreux russes, c’est à la chute de l’URSS que Sobchak a fait sa fortune. Puis, dans les années 2000, la femme d’affaire est devenue personnalité médiatique. Présentatrice d’une émission de télé-réalité intitulée « Dom-2 », sa notoriété a explosé. En 2011, à la veille de la précédente élection présidentielle russe, et après avoir publié un livre intitulé « Comment épouser un millionnaire », Sobchak a rejoint les rangs de l’opposition. Pendant tout un hiver, elle s’écriera « La Russie sans Poutine » dans les rues de Moscou.

Protégée de Poutine

Mais en juin 2012, elle fera partie des opposants visés par une série de perquisitions dirigées par le FSB. De quoi refroidir la militante et lui faire préférer le monde de la mode.

Samedi dernier, c’est Sobchak la journaliste qui avait rendez-vous avec Vladimir Poutine. Officiellement, il s’agissait de discuter d’un projet de film en hommage à son père, Anatoly Sobchak. Mort en 2000, c’est lui qui a mis le pied à l’étrier de la politique à Vladimir Poutine dans les années 90. Le président russe ne l’a jamais oublié. Une rumeur affirme même qu’il est le parrain de sa protégée Ksenia. Le lien est au moins de cœur. Mercredi soir, c’est donc avec l’aval du Kremlin que Ksenia Sobchak a pu présenter sa candidature aujourd’hui accusée d’être commandée par le Kremlin pour diviser l’opposition. De quoi la fâcher avec son ami Alexeï Navalny, toujours emprisonné pour s’être opposé à Vladimir Poutine.

Paul GOGO