En Russie, le meilleur miel du monde ne coule plus

Reportage à retrouver sur Ouest-France.fr

Oufa. De notre correspondant Paul Gogo. 20428114_10212712536269532_1087195702_n

Les chasseurs de miel sauvage du Bachkortostan (également appelé Bachkirie), petite république autonome de l’Oural, à 1 300 km à l’est de Moscou, déplorent des pertes inédites.

La technique de récolte du miel sauvage d’Alkham Issianamanov est ancestrale. Depuis des générations, les « bortevikis », ces chasseurs de miel bachkirs (peuple d’origine turc, vivant notamment en Bachkirie) entretiennent leurs ruches installées dans les troncs des pins et chênes de la taïga. Les abeilles sauvages qui s’y installent produisent un miel d’exception, l’un des meilleurs au monde. Il s’agirait même d’un des plus chers, vendu jusqu’à 3 500 roubles le kilo (plus de 50 €).

Mais cet été, ce miel pourrait ne pas faire son apparition. « Comme partout en Europe, la météo a été mauvaise, nos abeilles meurent par milliers » raconte Alkham Issianamanov, en s’apprêtant à ouvrir une ruche.

Ruches vides

Les apiculteurs du monde entier font face à une mortalité inédite des abeilles. Les changements de températures entraînent l’apparition de virus qui déciment les ruches ; l’usage de pesticides n’arrangeant rien. Dans les réserves naturelles du Bachkortostan, il faut également faire avec les ours bruns, capables de grimper aux arbres pour déguster le miel.

Son masque de protection enfilé, Alkham attrape une corde, l’installe autour de l’arbre, et grimpe le plus naturellement du monde jusqu’au sommet, à hauteur des ruches. À cinq mètres de hauteur, l’apiculteur ne prend même pas la peine de l’ouvrir : « Il ny a pas dabeilles » s’écrie-t-il, dépité. En attendant le soleil, les bortevikis nourrissent leurs abeilles de sucre.

« Cette année, les prix vont considérablement augmenter » promet Rishat Galeev, président de l’association des apiculteurs du Bachkortostan et entrepreneur dans le domaine.

« Nous souhaiterions profiter de la chute du cours du rouble pour commencer à vendre ce miel à létranger, les chinois sont vraiment intéressés, mais nos apiculteurs ont perdu 40 % de leurs ruches. Si le mauvais temps continue, la floraison des tilleuls tardera encore et la récolte sera vraiment catastrophique » prévient-il. Alkham, qui vit de ses cultures et de la vente de son miel, relativise la situation : « La culture du miel fonctionne par cycles, ça sarrangera dans les années à venir. »

Mais aujourd’hui, les jeunes quittent les villages isolés des bortevikis pour rejoindre les villes. Qui perpétuera cette culture ancestrale du miel ? Au Bachkortostan, les bortevikis pourraient disparaître avant les abeilles…

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« Parc patriote », le marché à l’armement, parc d’attraction patriotique de Moscou

Le « Forum army 2017 » a fermé ses portes ce week-end. Une semaine durant, familles et vendeurs d’armes ont célébré le patriotisme russe sous fond de marché à l’armement.

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Sur le quai de la gare de Golitsino, (50 km de Moscou), l’excitation est à son comble. à la descente du train, des bénévoles ont poussé la foule dans des navettes. Direction le « Forum Army 2017 » organisé au « Parc Patriote », un parc des expositions équipé d’un polygone, d’un lac et d’un aérodrome, destiné à l’organisation d’événements militaires/patriotiques.

Dans une navette en direction du parc, un grand-père tient fermement son petit fils, c’est leur première fois au parc. Le chauffeur se trompe de route, les visiteurs crient : « Tu vas où merde ?! Allume Google maps ! », « On va jusqu’à Berlin ? ». En avril dernier, les responsables du parc ont construit une réplique du Reichstag sur un terrain destiné aux reconstitutions. À l’époque, des milliers de participants avaient rejoué la prise de Berlin en 1945 (Штурм Берлина), victoire des communistes sur les nazis, véritable fierté nationale.

Des « Mickey en treillis »

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À l’entrée du parc, c’est la police russe qui fait la circulation, épaulée par la police militaire venue avec plusieurs blindés. Des centaines de volontaires placent les voitures, et le spectacle peut commencer. Pour cela, il faut rejoindre le polygone, encore en navette. Quelques kilomètres à travers les bois et des tirs de mitrailleuses se font entendre, puis les explosions sourdes des tirs des tanks. Comme à la guerre. Le bus longe un étang, un petit bateau militaire fait des zig-zag, un soldat tire à toutes rafales vers la forêt. Dans les gradins, les enfants n’en perdent pas une miette.

Dans les rangées des tribunes, des mascottes habillées en militaires prennent la pose avec une mitrailleuse en mousse, le Mickey local. Sur le terrain, l’action passe de l’étang à la terre. Des blindés débarquent par dizaines devant les tribunes. Les lance-missile longue portée se positionnent et lèvent leurs ogives tandis que des tanks et des Grad se mettent également en position de tir. Dans un haut parleur, l’animateur du spectacle intitulé « gens polis », en référence aux hommes verts, soldats russes qui ont pris la Crimée en 2014, détaille les capacités de chaque blindés. L’objectif est de divertir les familles tout en convainquant les potentiels acheteurs présents, parfois venus en famille. Uns à uns, les véhiculent tirent leurs balles traçantes (pour les besoins du spectacle) et missiles vers des cibles situées à plus d’un kilomètre des tribunes. Des fumigènes se déclenchent, les explosions ne cessent de retentir, le public commence tout juste à vivre les frissons d’un conflit lorsque le speaker annonce une pause. L’occasion pour les familles d’aller acheter des souvenirs, rations alimentaires, tanks en plastique, chaussures, t-shirt à effigie du ministre de la défense, Sergeï Choïgou, le tout vendu par la marque « Voentorg Russie »,(ВОЕНТОРГ РОССИИ) omniprésente dans les allées du forum. Le temps qu’un hélicoptère viennent tirer quelques balles et déposer quelques hommes à terre, et le show est terminé.

Magasin Kalachnikov

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C’est au parc des expositions que les animations se poursuivent. Il y a les marques de prestige, comme Sukhoï ou Kalachnikov qui occupent des pavillons entiers. Puis il y a le millier d’exposants répartis sur trois halls, où sont présentés de quoi monter un tank en pièces détachées, soigner des victimes, faire face aux attaques chimiques… En somme, de quoi faire une guerre (et la gagner). La marque la plus populaire pour les russes, et de loin, est la marque Kalachnikov (une statue à effigie de Mikhaïl Kalachnikov sera par ailleurs bientôt érigée à Moscou). Une vingtaine de minutes d’attente sont nécessaires pour accéder au pavillon destiné au grand public (boutique de souvenirs) comme aux acheteurs étrangers (snipers, missiles téléguidés). À l’intérieur, des hôtesses dirigent les clients vers les armes à feu. Comme à la Fnac, les armes sont déposées sur une table blanche, attachées à une alarme. Le public, quasi essentiellement masculin s’amuse à porter, charger et décharger à blanc les armes sous le regard de vigiles en costume-cravate. Dans la cour, la marque propose un véhicule anti-émeute blindé. La couleur est kaki, le véhicule est à priori plutôt destiné aux zones de guerre. Mais le monstre blindé équipé de caméra et d’un petit canon à eau serait d’une efficacité redoutable utilisé comme outil de maintien de l’ordre. En prévision de l’hiver à venir ?

« World of tanks »

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La visite se déroule dans une ambiance de film d’action, une musique qui ne s’arrête presque jamais. Régulièrement, des concerts de musique traditionnelle ou de rock… patriotique couvre la BO du salon. Plus de 300 véhicules exposés, de quoi faire revenir en enfance de nombreux pères de familles. « J’ai amené mes enfants pour qu’ils s’amusent, mais je ne veux pas vous en dire plus sur moi, je suis là pour vendre des armes » confie un homme occupé à prendre ses enfants en photo, grimpé sur un blindé. Plus loin, un père de famille explique « je suis venu ici pour montrer l’armée russe à mes enfants. C’est important pour eux, ils doivent voir notre armée. Et puis bien sûr, nous sommes des patriotes, on ne vient pas ici par hasard« . Véhicules pour l’Arctique, blindés en tous genre, radars, lance-missiles, véhicules de génie militaire, blindés destinés aux paras, à la marine… Toute l’armée russe est représentée. « Nous sommes venus entre frères parce que nous passons beaucoup de temps à jouer à World Of Tank. Pour nous, c’est l’occasion de voir ces tanks en vrai » racontent Nikolaï et Vladislav. « Bien sûr que nous sommes patriotes, c’est même le but de ce parc ! » lance Nikolaï, tandis que Vladislav ajoute, hilare, certain de faire mouche chez un journaliste étranger, « nous sommes là parce que nous supportons notre président musclé Vladimir Poutine!« .

Biélorussie, Pakistan, Arménie…

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Les ventes de ce marché de l’armement organisé dans ce Disneyland du patriotisme se sont en fait réalisées en début de semaine. Accueillies par le ministre de la défense russe, une dizaine de délégations étrangères ont alors parcouru les allées du parc. Certaines d’entre-elles, plutôt à l’aise sur le fait de participer à un marché militaire public, ont monté leurs propres stands nationaux, dont les entreprises privées ont généralement été réunies par le ministère de la défense de leur pays pour l’occasion. En star, la Biélorussie, visiblement spécialiste des télécommunications et dans la fabrication de véhicules d’artillerie lourde. « L’opinion publique pense souvent, à tort, que nous sommes totalement dépendants de la Russie en matière d’armement. Mais nous avions beaucoup d’usines sur notre territoire en URSS. Nous avons ensuite essayé de conserver leur savoir-faire, puis nous les avons modernisées. Regardez cette maquette, c’est notre dernier produit. Nous débutons tout juste la vente de ce produit, un véhicule lance-missile qui peut toucher des cibles jusqu’à 300 km » explique un commercial ayant souhaité rester anonyme. Puis loin, c’est le Pakistan qui a fenêtre sur cour, avec ses explosifs et ses munitions en tous genres. Puis l’Arménie, qui propose des radars, de l’optique et des détecteurs de métaux. De quoi oublier que ces jouets sont faits pour tuer…

Texte et photos, Paul GOGO

Navalny, l’homme dont Vladimir Poutine ne peut prononcer le nom

Article à retrouver sur Libération

Ces derniers jours, les perquisitions et les arrestations de militants soutenant l’opposant russe se sont multipliées. L’objectif : faire disparaître les liasses de tracts prévues pour les actions du week-end destinées à fêter la sortie de prison de Navalny.

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Les jeunes militants soutenant Alexei Navalny poursuivaient leurs actions ce dimanche midi devant les stations de métro de Moscou comme dans de nombreuses villes en région. Ce week-end, l’opposant et candidat à la présidentielle de 2018 russe a appelé ses partisans à descendre dans la rue pour faire campagne en son nom dans les lieux publics, une manière de célébrer sa sortie de prison. Navalny a été libéré vendredi, après vingt-cinq jours de détention, après avoir été arrêté le 12 juin, accusé d’avoir organisé un rassemblement illégal dans le centre-ville de Moscou.

Les brochures distribuées par les militants s’attaquent au Premier ministre, Dmitri Medvedev, que Navalny a érigé en symbole de la corruption au plus haut niveau du pouvoir russe. Depuis vendredi, les activistes font face à une répression sans précédent. Des responsables des bureaux de campagne de l’opposant en région ont été arrêtés par la police, et même tabassés par des inconnus dans l’ensemble du pays. A Moscou, Alexander Tourovski, 25 ans, a été roué de coups par trois policiers en civil cagoulés, alors qu’il dormait dans le QG moscovite. Les agents se sont débarrassés des tracts entreposés dans le local et ont définitivement fermé le bureau. Le jeune militant, enfermé pendant douze heures sans eau ni téléphone, a été condamné à 500 roubles d’amende (7 euros) et diagnostiqué d’un léger traumatisme crânien à l’issue de sa garde à vue.

Déjà 130 arrestations

Ces derniers jours, les fermetures de QG pro-Navalny et les perquisitions se sont multipliées. L’objectif : faire disparaître les liasses de tracts prévus pour l’action de ce week-end. A Novossibirsk, en Sibérie, des militants ont du évacuer le matériel de campagne par la fenêtre de leur local pendant que la police investissait les lieux. Samedi, à Moscou, un homme a été arrêté parce qu’il transportait un ballon à l’effigie d’Alexeï Navalny dans le coffre de sa voiture. 130 personnes, dont onze mineurs, ont déjà été arrêtés ce week-end en Russie. Dimanche midi, des militants, souvent très jeunes, ont repris position devant les entrées du métro. La police pourrait procéder à de nouvelles arrestations.

La police semble prise d’une panique irrationnelle lorsque les rassemblements ont un lien avec Alexeï Navalny. C’est la première fois en Russie que des militants sont arrêtés en masse pour avoir distribué des tracts politiques. Cette peur paraît d’autant moins compréhensible que le candidat a récemment été déclaré inéligible par la Commission électorale centrale. Il ne pourra donc normalement pas participer à la présidentielle de 2018, à laquelle Vladimir Poutine ne s’est d’ailleurs pour le moment pas déclaré candidat.

Le titulaire du titre d’opposant principal au président russe semble remporter un succès inattendu chez les jeunes générations, imperméables à la propagande du Kremlin. Alexeï Navalny, interdit de média nationaux, reste très peu connu en dehors de Moscou. «Je ne sais pas si le Kremlin est en train de radicaliser ses actions contre Alexeï Navalny, mais je ne pense pas que la campagne présidentielle que Navalny mène ait pour but de remporter l’élection. Son objectif est de montrer qu’il est le seul opposant en Russie. Il a quasiment achevé son objectif», a estimé le politologue Stanislav Belkovsky, interrogé ce week-end sur la radio Écho de Moscou.

Vladimir Poutine, lui, ignore constamment le statut d’opposant de Navalny. Le président russe s’est même lancé dans un «ni-oui ni-non» avec pour objectif de ne jamais citer le nom de son opposant. Interrogé sur la question à Hambourg à l’occasion du G20, Vladimir Poutine a brièvement déclaré à propos de Navalny, une nouvelle fois sans le citer : «Je pense qu’on ne peut discuter qu’avec des gens qui proposent des choses constructives. Mais quand l’objectif n’est que d’attirer l’attention, cela n’encourage pas au dialogue.»

Correspondant à Moscou, Paul Gogo

Russie : Navalny, l’opposition en Etat critique

A nouveau arrêté lundi, le blogueur espère pouvoir se présenter aux élections l’an prochain mais doit faire face aux intimidations des services russes… Sans pour autant décourager ses militants.

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«Tous les gens qui en ont le droit et qui passeront les procédures prévues par la loi pourront participer aux élections législatives comme à la présidentielle» en 2018, a déclaré Vladimir Poutine lors de son récent passage à Paris. Dans les faits, le président russe mène la vie dure à l’opposition, particulièrement à son opposant principal, Alexeï Navalny, interpellé ce lundi.

A 41 ans, l’avocat et blogueur anticorruption moscovite rêve de détrôner l’inoxydable leader russe. Mais sa route vers le Kremlin est semée d’embûches. Depuis plusieurs semaines, ses équipes doivent batailler pour ouvrir des locaux de campagne en région. A Vologda, Volgograd, Vladimir, ou encore Krasnodar, les propriétaires ont plusieurs fois annulé au dernier moment les contrats de location. A Vladivostok, les autorités ont décidé de changer les serrures en attendant le renoncement du propriétaire. Quant à Moscou, il a fallu s’y prendre à deux fois pour inaugurer le QG central. Pour Leonid Volkov, le directeur du bureau moscovite désormais opérationnel, «le FSB [les services de sécurité russes, ndlr] y est pour quelque chose, ils appellent tous nos propriétaires pour les effrayer». Le 31 mai, le fils du propriétaire du bureau loué à Irkoutsk, en Sibérie orientale, a été agressé par sept personnes, à coups de batte de base-ball. «Ces gens avaient déjà parlé au fils du propriétaire précédent. Il semble que cette fois-ci ils aient décidé de ne pas parler, mais de directement frapper», a commenté Sergei Bespalov, responsable de la campagne dans la région. Mais nonobstant ces petits désagréments, le candidat à la présidentielle continue d’attirer des soutiens et d’ancrer sa campagne.

«Terrorisez nos opposants, vous vous en sortirez»

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Le site Navalny2018 annonce plus de 113 000 volontaires inscrits et 44 bureaux ouverts en Russie. Si l’opposant parvient malgré tout à se présenter, ce sera une candidature inédite dans la Russie de Poutine. Pour l’heure, Navalny est l’unique nouveau visage de la scène politique russe, et surtout le seul homme politique «hors système».

A mesure que le début de la campagne présidentielle approche, les défenseurs du Kremlin, officiels et officieux, multiplient les actes d’intimidation contre les voix dissidentes. En avril, plusieurs journalistes, militants des droits de l’homme et opposants ont été attaqués à la «zelionka», un antiseptique vert particulièrement tachant. Alexeï Navalny a failli y perdre un œil, sauvé in extremis par des médecins espagnols. Quelques jours après l’attaque de leur candidat, lassés de voir que la police n’enquêtait jamais, ses soutiens ont fait leurs propres recherches et identifié le responsable. Il s’agit d’Alexander Petrunko, un militant «ultrapatriote» proche du Kremlin qui n’a pas été inquiété par la police, alors qu’il n’avait pas manqué de se vanter de son geste sur Internet. «Les gens de ces groupes ultraloyalistes reçoivent un message clair : « terrorisez nos opposants, vous vous en sortirez sans soucis »», a résumé sur Twitter le journaliste du Moscow Times, Alexeï Kovalev.

Sur les rives de la Moskova, au nouveau QG de Navalny, «on touche du bois pour qu’il n’y ait pas de provocations», lance Elena, 30 ans, chargée de la communication sur le Web. De bois, il n’y a que quelques planches, quelques bureaux Ikea montés à la va-vite. Ces QG ne restent jamais ouverts très longtemps. En attendant, les recrues venues s’inscrire et prendre du matériel de campagne, défilent, toutes très jeunes. «Nos vieux sont au travail, s’exclame la militante. Mais c’est vrai que nous avons beaucoup de jeunes, ils ne regardent pas la télévision, ils s’informent beaucoup sur Internet, ils ne connaissent pas la propagande du Kremlin, ils n’ont connu que Poutine au pouvoir.» Ces jeunes militants, parfois adolescents, se sont déplacés en masse lors de la grande manifestation lancée par Navalny le 26 mars. Interpellés sur place ou retrouvés plus tard sur les réseaux sociaux par la police, ils ont hanté les tribunaux de Moscou pendant des semaines. La plupart s’en sont tirés avec de petites amendes ou quelques jours de détention (pour les habitués et responsables du mouvement). Mais deux personnes ont été condamnées à des peines de prison fermes, et quatre autres attendent une sentence similaire.

«L’important, ce sont les photos que fait Navalny quand il ouvre ses nouveaux locaux en région, explique Alexeï Venediktov, rédacteur en chef de la radio indépendante l’Echo de Moscou. Il y a toujours des jeunes autour de lui. Ils s’engagent comme volontaires dans les QG, ils prennent des risques, ils sont filmés et fichés par le ministère de l’Intérieur mais ils n’ont pas peur. […] Je sais que ça inquiète le Kremlin.» Sur Internet, on ne compte plus les témoignages d’étudiants ayant eu affaire à des professeurs hostiles à la contestation, profitant des cours pour donner des leçons de patriotisme et vanter les mérites de la corruption, ou pour insulter les participants aux manifestations. Dans la même veine, la chanteuse pop Alisa Vox a mis en ligne un clip dans lequel elle donne la fessée aux jeunes manifestants. «La liberté, l’argent, les filles, tu auras tout, même le pouvoir. Alors gamin, reste en dehors de la politique et lave-toi le cerveau», chante-t-elle en tenue légère, suggérant aux «enfants» d’aller en cours plutôt que de descendre dans la rue. Des journalistes russes de Meduza ont enquêté : elle aurait été payée 35 000 dollars (environ 31 000 euros) par le Kremlin pour réaliser cette œuvre.

«Nous devons partir du principe que tout ira bien»

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A Moscou, les soutiens du militant anticorruption ne sont pas sereins. Cité et condamné dans plusieurs affaires judiciaires, leur candidat pourrait tout simplement ne pas être autorisé à se présenter au scrutin présidentiel. En 2014, Alexeï et son frère Oleg Navalny sont accusés d’avoir escroqué une filiale d’Yves Rocher. Le premier est condamné à trois ans et demi avec sursis, le second à la même durée, mais de prison ferme. En février, c’est de cinq ans de prison avec sursis que le blogueur a écopé, jugé par un tribunal de Kirov (est de Moscou) dans une affaire de détournement de fonds. D’après la loi électorale, le candidat à la présidentielle doit avoir purgé sa peine pour se présenter ; en vertu de la Constitution, il doit seulement ne pas être incarcéré. C’est ce flou juridique qui permettra à la justice de rendre Alexeï Navalny inéligible si et quand bon lui semble. «Nous sommes conscients que la justice l’empêchera peut-être de se présenter, mais nous devons partir du principe que tout ira bien. Cela fait trois ans que je travaille pour lui, je commence à avoir l’habitude de travailler au rythme de ses procès», s’amuse Elena.

Ne lui laissant aucun répit, la justice exige désormais que Navalny retire d’Internet son enquête accusant le Premier ministre, Dmitri Medvedev, de corruption. Le documentaire, visionné près de 22 millions de fois depuis sa mise en ligne, attaque frontalement le chef du gouvernement. Un succès sans précédent en Russie qui a d’autant plus agacé le Kremlin que les rassemblements qui ont suivi ont réuni des milliers de manifestants dans le pays. Aucun autre opposant à Poutine ne jouit de la popularité de Navalny. Y compris Mikhaïl Khodorkovski, oligarque pétrolier déchu, qui tente d’organiser depuis Londres un mouvement de mobilisation, via son organisation Russie ouverte, avec le mot d’ordre «Ras-le-bol». L’objectif est d’empêcher que Poutine ne se représente au printemps pour un quatrième mandat. Mais ce dernier mobilise moins largement que Medvedev, car dans l’opinion publique, la corruption glisse sur le Président pour atterrir sur le Premier ministre.

Navalny l’a bien compris. Comme le fait que le pouvoir continuera de lui mettre des bâtons dans les roues pour sa campagne, mais aussi pour l’organisation de la contestation. La manifestation de lundi s’est soldée par des centaines d’arrestations à travers tout le pays. Le même jour, un décret signé personnellement par Vladimir Poutine est entré en vigueur : les rassemblements non autorisés par le FSB, s’ils ne sont pas liés à la Coupe des confédérations (du 17 juin au 2 juillet) seront interdits jusqu’en juillet. Voilà qui tombe à pic.

 

Paul GOGO pour Libération

En Russie, nouvelles manifestations de l’opposition

Des milliers de personnes ont défilé lundi dans plusieurs villes de Russie, plus de 1 600 personnes ont été arrêtées par la police à Moscou et Saint-Pétersbourg.

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C’est sans aucun doute à Moscou que le rassemblement organisé par l’opposant à Vladimir Poutine et candidat à la présidentielle russe de 2018 Alexeï Navalny, a été le plus surréaliste. Le maire de la capitale russe avait, à l’origine, autorisé l’opposant à rassembler ses partisans boulevard Sakharov dans le centre de Moscou. Le rassemblement initié par Navalny avait pour but de demander la démission du premier ministre Medevdev, que les activistes accusent de corruption. Mais, coup de théâtre, dimanche soir, vers 23h, le candidat a publié une vidéo sur internet, demandant à ses soutiens d’aller manifester, avenue Tverskaïa, à quelques pas du Kremlin. Alexeï Navalny explique ce pied de nez aux autorités russes par des pressions venues des autorités : « il était impossible d’organiser un rassemblement convenable avenue Sakharov. Les autorités ont demandé aux loueurs de scènes et enceintes de ne pas travailler avec nous ».

Bataille médiévale

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Cette année, la mairie de Moscou avait vu les choses en grand pour célébrer la fête nationale russe, le 12 juin. L’avenue Tverskaïa accueillait des reconstitutions de batailles moyenâgeuses. Dès 14h, des militants de l’opposant russes se sont mêlés aux nombreuses familles venues observer les chevaliers croiser le fer. Une rencontre inédite entre les jeunes militants sur-motivés, et des moscovites qui n’avaient jamais entendu parler de Navalny. Tandis qu’un combat de chevaliers prenait fin, le son du croisement des fers s’est progressivement transformé en clameur venue de nulle-part. La foule de manifestants anonyme devenue assez compacte pour prendre la forme d’une manifestation. « La Russie sans Poutine », « Medvedev au tribunal », « le président est garant de la constitution, Poutine est garant de la corruption » a surgi de la foule, face aux centaine de policiers anti-émeutes qui avaient bouclé le centre-ville. Dans un chaos surréaliste, les manifestants poussés à s’enfoncer dans le festival médiéval ont tenté d’utiliser les ballots de paille et barrières en bois des chevaliers pour ralentir l’avancée de la police. Place Pouchkine, les activistes qui n’avaient pu atteindre la manifestation ont formé une chenille, imitant les anti-émeutes qui se tiennent par les épaules pour traverser la foule à la recherche de personnes à embarquer. Des centaines de personnes ont été arrêtés par la police sur la place Pouchkine. L’ONG OVD-Info estimait lundi soir à 700 le nombre de manifestants arrêtés à Moscou et de 950 à Saint-Pétersbourg. En région, des provocations et arrestations ont également eu lieu. Quant à l’initiateur du mouvement d’opposition, Alexeï Navalny, il a été arrêté au pied de son immeuble alors qu’il se rendait à la manifestation. La police l’accuse de refus d’obtempérer et de violation des lois sur les rassemblements publics, il a été condamné dans la soirée à 30 jours de prison.

Textes et photos, Paul GOGO pour Ouest-France

À Moscou, des milliers d’immeubles menacés de destruction

Le maire de Moscou souhaite détruire les vieux immeubles de sa capitale. Non consultés, les habitants sont inquiets.

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Le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, compte, grâce à un projet de loi soutenu par Vladimir Poutine, détruire 8 000 immeubles durant les mois à venir. En question, l’état des « Khrouchtchevki » ou « piat etaj » (cinq étages). Des petits immeubles construits en périphérie de Moscou par Khrouchtchev en 1954. Il s’agissait alors du plus important plan d’urbanisation de l’époque soviétique. Selon le maire de Moscou, ces immeubles de béton sans ascenseurs construits rapidement, à bas coût et en quelques mois seraient aujourd’hui dans un état de délabrement avancé. Sergueï Sobianine souhaite détruire ces bâtiments aujourd’hui occupés par une classe moyenne, pour les remplacer par des bâtiments plus modernes et donc plus chers. Le projet est gigantesque, 1,6 millions d’habitants sont concernés. Ils étaient 50 000 à manifester le mois dernier à Moscou, quelques milliers ce week-end.

Inquiétudes

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« Cette loi enfreint nos droits ! » Lance Boris, pancarte en main. « Je vis dans un « cinq étages », nos immeubles sont usés mais nous payons des taxes tous les mois pour financer une rénovation qui devait commencer dans les semaines à venir. Ou est passé notre argent? Déménager nous coûtera cher, nous paierons des loyers plus chers et nous vivrons dans des conditions moins bonnes car ces nouveaux immeubles en banlieue sont de très mauvaise qualité, loin du centre et sans métro ». À ces côtés, Natalya, une autre manifestante confirme, « nous tenons à nos quartiers, ils sont verts, nous avons nos magasins, nos appartements sont vieux, mais chacun investit au quotidien pour les moderniser. Nous ne voulons pas être déportés » lance-t-elle, parlant de déportation comme de nombreux autres manifestants.

En Russie, les projets immobiliers font toujours l’objet de méfiances accrues. « Comme pendant les JO de Sochi, on va perdre plein d’argent dans la corruption » craint Natalya. Le maire de Moscou a récemment organisé des manifestations de soutien à son projet. De nombreux habitants du quartier de Kapotnya (excentré, au sud de Moscou), quartier souvent cité par les manifestants, y ont participé. Ils réclamaient à être intégrés dans le projet de rénovation, ils n’ont pas été entendus. « Il y a des immeubles dans des états terribles là-bas. Sauf que le terrain ne vaut rien donc le maire ne veut pas y construire ses immeubles, il préfère s’en prendre à nos beaux quartiers » dénonce Natalya.

Paul GOGO

Dans les coulisses du Bolchoï en direct

 

Ce dimanche, la société française Pathé Live célébrera son 30e ballet diffusé en direct depuis le Bolchoï de Moscou. Sur place, les équipes françaises travaillent au cœur de cette institution légendaire.

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Il est 19h vendredi, dans les couloirs du Bolchoï, des danseuses dont les longues jambes sont cachées d’un brouillard de tutus sortent précipitamment des ascenseurs du théâtre pour rejoindre la scène. Pour leurs collègues, l’échauffement a déjà commencé dans une toute petite pièce faite d’une barre de répétition et de miroirs, située à l’entrée de la scène. L’orchestre lance les premiers accords de cette répétition, les danseurs piétinent rapidement dans une bassine remplie de résine pour ne pas chuter sur le sol glissant de la scène inclinée. Les regards sont fermés, les corps visiblement fatigués. Ce dimanche, c’est le ballet « Un héros de notre temps », l’histoire d’un jeune officier désabusé en voyage dans les montagnes du Caucase qui sera diffusé en direct depuis Moscou. Le rideau s’ouvre, les étoiles accourent sur scène avec cette précision et cette concentration qui font la réputation de l’institution. Dimanche, à 17h, ce sont les danseurs les plus réputés du Bolchoï qui monteront sur scène.

Un ballet dans le ballet

Côté technique, c’est un autre ballet qui s’organise. Le son et l’image, le tout doit être capté et envoyé instantanément par satellite dans le monde entier. C’est la société française « Pathé live » qui produit. Les soirs de directs, on parle russe et français dans les couloirs du célèbre théâtre. La régie est, elle, installée dans un camion sur le parking. « Nous avons dix caméras disposées dans la salle, une trentaine de micros dans l’orchestre » explique Xavier Fontaine, en charge du son. « Un ballet filmé, c’est un équilibre à trouver entre deux publics. Il faut que le public sur place puisse assister à la soirée dans les meilleures conditions possibles, mais comme c’est filmé, éclairages et maquillages doivent être adaptés aux gros plans des caméras. C’est compliqué, mais le système est rodé » explique Sergeï Timonin, en charge de la seconde scène du Bolchoï.

Paul GOGO

«Masha et Michka», l’épopée russe

Article publié dans Libération

Empreint de folklore, le dessin animé cartonne dans le monde, notamment sur YouTube.

Masha et Michka sont les Russes les plus regardés de la planète, peut-être plus que Poutine. Cette petite fille espiègle et son ami l’ours bourru au bon cœur sont les héros d’une success-story : le dessin animé Masha et Michka, créé dans un petit studio moscovite, est traduit dans 25 langues et diffusé dans une centaine de pays. Dont la France, où le turbulent duo a débarqué dans les salles de cinéma au début de l’année. Avec plus de 2 milliards de vues sur YouTube, le 17e épisode est la cinquième vidéo la plus regardée de l’histoire du site. Coincé entre deux barres d’immeubles en périphérie de Moscou, le bâtiment ne paie pas de mine. Dans ce petit bureau gris, celui du studio Animaccord, sont intégralement conçus les nouveaux épisodes du dessin animé à succès. Un studio à l’histoire aussi particulière que son modèle économique. Les deux héros sont nés d’un mélange entre un célèbre conte russe, mettant en scène une petite fille et un ours, et l’imagination d’un dessinateur de dessins animés soviétiques, Oleg Kuzovkov.

Marketing

«Dans les années 90, Oleg travaillait au studio Pilote à Moscou avec des réalisateurs de dessins animés soviétiques connus. Il avait ce projet en tête d’une histoire avec une petite fille et un ours en 3D. Mais c’était un projet techniquement compliqué pour l’animation russe de l’époque», raconte Dmitriy Loveyko, directeur adjoint du studio. A la chute de l’URSS, Kuzovkov part aux États-Unis pour y développer son projet. Il y crée un studio mais, malgré son expérience et sa réputation, l’affaire ne prend pas.

C’est au début des années 2000, de retour à Moscou, qu’il trouve l’argent qui lui permettra de donner naissance à son bébé. «Nous avons également un bureau à Miami. Tous nos scénarios sont écrits là-bas», explique une dessinatrice du studio. Le projet lancé, il faudra encore attendre jusqu’en 2009 pour voir l’ours et la petite fille commencer à conquérir le monde.

Faire aimer ces personnages des enfants russes, rien de plus facile. Un ours, ancienne star de son cirque, une petite fille coiffée d’un foulard traditionnel russe – ce qui lui vaut de connaître un succès grandissant dans les pays arabes à la grande surprise du studio moscovite -, les références à la culture russe sont omniprésentes. Pour percer à l’étranger, le studio a dû mettre ses responsables marketing à contribution. Il a d’abord fallu charmer les jurys des festivals d’animation du monde entier. «Le but n’était pas de se montrer au public, mais de se créer un public, un monde Masha et Michka. Nous avons créé un spin-off [histoire secondaire, dérivée de la série, ndlr], des chansons, des karaokés, des autocollants…» La marque est née. Le studio se fait alors remarquer par les chaînes de télévision internationales, la France en première ligne avec France Télévisions et Canal + qui deviennent leurs diffuseurs officiels. «Notre public était alors prêt à voir se matérialiser Masha à travers nos produits dérivés», raconte le directeur adjoint. «Ils représentent aujourd’hui de 65 % à 70 % de nos recettes», ajoute Oksana Sheveleva, chargée de la gestion de la licence en Europe. Impossible d’en savoir plus sur le chiffre d’affaires, la communication est très maîtrisée : officiellement, le studio ne vend que du rêve. Mais la série connaît aussi un succès sur Internet où les nouveaux épisodes sont diffusés gratuitement. «Quand les majors luttent contre le piratage, nous, nous créons des partenariats avec les pirates car ils contribuent à la diffusion de notre marque», explique Dmitriy Loveyko. Poussés par certains fans à se lancer dans un long métrage, l’équipe est unanime : «C’est impossible, trop cher, il nous faudrait un nouveau studio, de nouvelles équipes, nous ne sommes pas Hollywood.»

Insensible

L’équipe a dû aussi parfois défendre sa création. Des médias américains ont un temps cru trouver de la propagande russe dans ce cartoon. «Nous faisons partie des rares studios russes à ne pas recevoir d’argent du ministère de la Culture», balaie Loveyko. Mais les parents s’interrogent aussi : serait-il possible que leurs enfants se mettent à imiter cette petite fille capricieuse et surexcitée qui passe sa vie à s’acharner sur son ami l’ours, figure parentale du dessin animé ? C’est l’avis de Lidia Matveeva, professeure de psychologie à l’Université Lomonosov, diffusé dans l’édition russe de Psychologie Magazine : «Consciemment ou non, les auteurs ont créé un personnage dépouillé de sa capacité d’aimer, sans capacité de compassion et de tendresse. Masha devrait pouvoir sentir la douleur de l’autre comme étant la sienne, ce qui n’est pas son cas.» Dmitriy Loveyko admet : «C’est vrai que Masha a un caractère infantile, mais en même temps très contemporain. Elle paraît hyperactive et égoïste, mais au fond, c’est un personnage très généreux.»

Depuis Moscou, Paul GOGO

À Moscou, l’opposant Navalny fait le plein

Plus de 1 000 manifestants ont été arrêtés, hier, rien que dans la capitale russe. Alexis Navalny, figure de l’opposition à Poutine et organisateur du défilé contre la corruption, a été arrêté.

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Les moscovites se sont rassemblés par milliers sur l’avenue Tverskaïa dimanche, artère menant au Kremlin, à l’appel de l’opposant à Vladimir Poutine et candidat à la présidentielle russe, Alexeï Navalny. « Il a menti, il a volé, il est temps de partir » était-il écrit sur de nombreuses pancartes, à l’attention du premier ministre Dmitri Medvedev. C’est la première fois depuis 2012 qu’un rassemblement rassemblait autant de monde, à Moscou comme en région où des dizaines de manifestations ont eu lieu, se soldant souvent par des arrestations. « Nous allons nous faire arrêter, mais descendez dans la rue » a lancé Navalny à quelques heures de la manifestation. Cela n’a pas raté. L’opposant a été arrêté avant même d’avoir atteint le rassemblement et son bureau a été perquisitionné par la police dans les heures qui ont suivi. Au total, plus de 1 000 personnes ont été arrêtées dimanche, dont une centaine ayant réussi à atteindre les murs du Kremlin.

Des centaines de chaussures

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Voir une vidéo de l’arrestation d’Alexeï Navalny. Filmé par Paul Gogo pour Ouest-France.

Tout a commencé avec une paire de chaussure. Des chaussures achetées par le premier ministre sous un nom d’emprunt, point de départ d’une longue enquête vue par plus de 10 millions de personnes, dans laquelle Navalny décrit un impressionnant système de corruption mis en place. C’est à ces mots, « stop à la corruption », « Medvedev dehors », « Il doit rendre l’argent » et souvent équipés de paires de chaussures, que les moscovites se sont rassemblés dimanche. La manifestation interdite par les autorités, des policiers anti-émeutes par centaines, renforcés par des membres de la garde-nationale ont bouclé le centre-ville de Moscou, survolé par un hélicoptère. Les forces de l’ordre ont laissé se dérouler la manifestation mais la police a multiplié les arrestations afin d’empêcher d’éventuelles occupations de places et de rues. Si les revendications étaient majoritairement dirigés vers le premier ministre, à un an de la présidentielle russe, cette manifestation constitue une bulle d’air pour l’opposition russe dont de nombreux slogans s’en sont également pris au président russe, Vladimir Poutine.

Paul GOGO

En Russie, les enfants trisomiques trop souvent abandonnés

La fondation moscovite « Downside up » aide les enfants trisomiques à trouver leur place dans une Russie peu concernée par la question.

Reportage par Alexandra DALSBAEK et Paul GOGO

« Ça a été difficile lorsque j’ai appris que mon enfant, Denis, était trisomique. Je ne l’ai appris que lorsqu’il avait trois ans » raconte Elena Kortava, 43 ans. Pour Elena et son mari, une déprime et un sentiment de solitude ont ensuite pris le dessus, « c’était très difficile psychologiquement, on a beaucoup de proches et d’amis qui se sont éloignés, ils nous ont rejeté ». En octobre, la famille a trouvé conseil auprès de la fondation moscovite d’aide aux familles touchées par le syndrome de Down (trisomie 21), « Downside Up« .

Les enfants souvent abandonnés

Durant l’époque soviétique, les enfants handicapés étaient abandonnés puis cachés dans des orphelinats. La situation a nettement évolué depuis. Mais les enfants nés atteints du syndrome de Down sont encore trop souvent déposés à l’orphelinat. « D’après les informations qui remontent de nos centres partenaires en région, nous estimons qu’en Russie, environ 50% des enfants trisomiques sont encore abandonnés à la naissance » explique Tatiana Nechaeva, directrice de la fondation. Parfois, ce sont même encore les médecins qui poussent à l’avortement ou à l’abandon. « Le problème se trouve au niveau de l’état, c’est à nous de leur faire prendre conscience de la situation. Dans la région d’Ekaterinbourg, les élus locaux ont décidé de soutenir les associations d’aide aux familles. Le nombre d’enfants trisomiques abandonnés ne s’y porte plus qu’à 3% » assure la responsable.

Une situation qui s’améliore

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C’est pour éviter ces abandons que la fondation apporte aide et conseils auprès des familles concernées par la trisomie. Aujourd’hui, Elena est soulagée : « si vous m’aviez rencontrée plus tôt, je ne souriais pas autant! Ici, je rencontre un psychologue, mon fils passe du temps avec des professionnels qui l’aident à se développer. Je rencontre des parents dans ma situation, ils m’ont fait comprendre que les enfants trisomiques sont merveilleux ».

Lors de la scolarisation des enfants, c’est souvent la fondation et non l’état qui se charge de former les spécialistes, professeurs et orthophonistes. Mais Tatiana Nechaeva l’assure, la situation tend à s’améliorer en Russie : « Le pays manque d’une infrastructure pour accompagner les enfants trisomiques tout au long de leur vie. Mais des écoles et universités commencent à s’emparer du sujet et il y a de plus en plus de spécialistes en région, c’est plutôt positif. »

Paul GOGO