RFI. La réforme des retraites inquiète les russes

(Reportage pour l’émission Accents d’Europe)

L’annonce était censée se noyer dans la ferveur des supporters de la Coupe du monde, celle de la réforme des retraites russes. Sauf que la réforme est explosive : le départ à la retraite sera désormais lié à l’espérance de vie. Dans un pays où les pensions sont maigres et l’espérance de vie plafonne à 66 ans pour les hommes, et 70 ans pour les femmes, la nouvelle a entraîné une levée de boucliers. Reportage de Paul Gogo à Iaroslavl.

Le premier ministre russe Dmitri Medvedev en a fait l’annonce, l’air de rien, quelques minutes avant le premier match de la Coupe du Monde, le 14 juin dernier. Le Kremlin souhaite lancer la Russie dans une réforme des retraites. Inchangé, le plafond de départ à la retraite côtoierait les chiffres liés à l’espérance de vie. Quasi unanimement contre cette réforme, les russes craignent de devoir travailler à en mourir. Reportage à Iaroslavl, ville de 600 000 habitants située à 300 km de Moscou.

L’annonce de cette réforme des retraites est arrivée comme un cheveux sur la soupe. Pour les russes, le sujet est sensible, personne n’a osé s’y attaquer depuis l’instauration en 1932 par Staline de paliers simples. 60 ans pour les hommes, et 55 ans pour les femmes. Avec cette nouvelle réforme, ceux-ci devront partir à la retraite respectivement à 65 et 63 ans. Ce changement annoncé met les russes en émoi.
Bière à la main devant un magasin d’alcool, Nikolaï, 37 ans fait partie de ces nombreux russes qui survivent grâce à de petits boulots. Il se prépare à vivre une retraite difficile.

« J’ai 37 ans et je n’ai jamais travaillé officiellement, j’ai toujours bossé dans un garage. Sur mon livret de travail je n’ai que cinq ans d’ancienneté. La seule solution c’est de mettre de l’argent de coté dès maintenant et d’essayer de toucher des intérêts ».

En Russie, nombreux sont les retraités actifs tant les pensions sont faibles. Mais parfois, le corps ne suit plus, les employeurs non plus. C’est le cas du père de Nikolaï.

 » Mon père par exemple, a pris sa retraite à 60 ans mais plus personne ne veut l’embaucher parce qu’à 60 ans tu ne peux trouver qu’un travail d’éboueur. Mais il a pas envie de faire ça, il a déjà été dans le bâtiment toute sa vie. S’il n’avait pas pris sa retraite à 60 ans, il aurait passé cinq ans sans boulot et sans pension ».

Preuve que ce thème touche profondément les russes, aborder le sujet dans une cour d’immeuble fait descendre les voisins. Ils ont tous leur mot à dire. Pas le temps d’interroger Anna, dévastée par cette annonce, les mots sortent seuls. Cette femme de 55 ans qui devait partir à la retraite l’année prochaine fond en larme à l’idée de devoir travailler huit ans de plus.

« Je suis boulangère à l’usine, je touche 20 000 roubles par mois et je suis debout devant mon four toute la journée, ça veut dire quoi, que je ne vais pas avoir de retraite et que je vais finir ma vie devant mon four ?
Le week-end, j’arrondis mes fins de mois comme caissière chez Dixi parce que 20 000 roubles ça ne me suffit pas pour vivre et maintenant on me vole ma retraite. Que la réforme passe ou non, j’ai encore un an à travailler, j’ai déjà 55 ans et je n’ai plus de santé ».

Au cœur du problème, la pauvreté. 20 millions de russes vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté.

« Une retraite à 63 ans, c’est inimaginable, personne ne survivra. Pour être honnête, la moitié de ma génération a déjà disparu. Les plus anciens meurent déjà .
Mon fils est soudeur, il touche 17 000 roubles par mois, on est tous en dessous du seuil de pauvreté. Certains ont leur salaire qui augmente mais ce n’est pas le cas pour nous, le commun des mortels. On touche cet argent, on paie notre loyer, les impôts, les taxes et il ne reste plus rien pour acheter du pain ».

Toutes mettent en exergue leurs conditions de vie difficiles. Vieux immeubles, routes cabossées et produits d’alimentation de mauvaise qualité, Liouba et Ksenia en ont particulièrement contre le président Poutine.

« Essayez de vivre avec 8000 roubles par mois ! En plus ils disent que les retraités qui travaillent n’auront pas de pension.
« J’ai une hypothèque, on a acheté un appartement, il faut bien vivre quelque part,
Et voilà, on va travailler à vie mais il y en a beaucoup qui ne vivent même pas après cet age là. C’est quoi notre niveau de vie ? La qualité de notre nourriture laisse à désirer, nos magasins aussi, nous sommes tous contre cette réforme ».

Depuis quelques jours, de petites manifestations sont organisées à travers la Russie. Interdites pendant la Coupe du monde, elles pourraient redoubler d’intensité à l’issue du tournoi.
Andreï, 38 ans, fraiseur-tourneur s’est joint à un rassemblement organisé par les soutiens de l’opposant Alexeï Navalny dans le centre de Iaroslavl. Avec cette réforme, les hommes partiront à la retraite à un age qui correspond à leur espérance de vie, l’ouvrier craint de ne jamais voir la couleur de sa pension.

« C’est clair que d’ici 20 à 25 ans, ça sera très difficile pour moi d’accomplir mon travail, le fait qu’ils augmentent l’age de départ à la retraite à 65 ans pour les employés des services publics, les ouvriers, les chauffeurs, ça va être très difficile de survivre jusqu’à cet âge là. Ça, les forces de sécurité ne vont pas le vivre, ils partiront en retraite avant nous et auront une pension bien différente de la notre ».

Pour ne rien arranger, le Kremlin souhaite également augmenter la TVA à l’issue de la Coupe du Monde. Les syndicats de travailleurs et partis politiques d’opposition espèrent mobiliser les foules dans les semaines à venir. De quoi pousser le président Poutine à prendre ses distances avec cette réforme annoncée par le premier ministre Medvedev, expliquant qu’il n’avait pas encore donné son feu vert. Une chose est certaine, le Kremlin garde l’œil sur la population vent debout contre ces annonces.

Paul Gogo, Iaroslavl, RFI

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RFI – Reportage, la rue Nikolskaïa en effervescence pendant la Coupe du Monde

La rue de la fête pendant le Mondial. C’est la rue Nikolskaïa en plein centre de Moscou. Elle est devenue, malgré elle, le point de ralliement des supporters du monde entier. Jour et nuit, des milliers d’entre eux viennent y faire la fête et ils bravent, sans le savoir, des interdits sur lesquels les policiers russes ferment exceptionnellement les yeux. Paul Gogo.

Reportage sur Soundcloud : https://soundcloud.com/paul-gogo/accents-deurope-reportage-nikolskaia

La Libre Belgique. La réforme des retraites inquiète les russes

Nous sommes tous contre”, lance Anna sur un ton catégorique. Dans la cour de son immeuble, dans la banlieue de Iaroslavl (300 km de Moscou), entamer une discussion sur la réforme des retraites annoncée il y a deux semaines par le Kremlin amène tous les voisins à y prendre part. Le 14 juin, c’est le Premier ministre Dmitri Medvedev qui a annoncé cette réforme controversée qu’il espérait noyer dans l’euphorie du Mondial de football. Au même moment, le président Poutine donnait le coup d’envoi au premier match de la Coupe du monde. Ces changements que le gouvernement russe souhaiterait mettre en place dès l’année prochaine prévoient un départ en retraite à 65 ans au lieu de 60 pour les hommes d’ici 2028 et un départ en retraite à 63 ans au lieu de 55 ans pour les femmes, d’ici 2034. La moyenne d’âge des hommes russes s’élevant à 66 ans, il leur faudrait désormais travailler jusqu’à la mort. Ce que la majorité de la population fait déjà. “On dit que les femmes sont en meilleure santé, mais de quoi parle-t-on?” interroge Anna. A moins d’un an de la retraite, elle craint de devoir trimer jusqu’à la fin de sa vie. “Je travaille dans une usine dans laquelle nous faisons du pain, je vais devoir mourir devant mon four à pain?” Cette femme de 62 ans travaille la semaine à l’usine et le week­end dans un supermarché. Elle gagne près de 20000 roubles par mois (environ 270 euros). Anna, comme ses voisines descendues dans la cour du vieil immeuble, s’attendent à recevoir environ 8000 roubles par mois de pension (108 euros). Avec 5000 roubles de loyer, il ne leur resterait plus que 3000 roubles pour manger, soit environ 40 euros.

Un acquis du communisme

Fixé en 1932, ce plancher des retraites n’avait jamais évolué depuis Staline. D’après l’institut FOM cité par le journal “Kommersant”, près de 80% des Russes seraient contre cette réforme. Ces derniers jours, la cote de popularité du président Poutine a chuté de 72% à 63%. En Russie, le Premier ministre est souvent utilisé comme un paratonnerre pour protéger le président. Vladimir Poutine s’est donc empressé de déclarer, via son porte-parole Dmitri Peskov, qu’il n’avait pas eu de rôle à jouer dans la conception de cette réforme. Difficile de dire si cette décision poussera les Russes à descendre massivement dans la rue, les rassemblements étant interdits durant la Coupe du monde. En outre, les syndicats des travailleurs, qui sont contre cette réforme, n’ont un pouvoir de mobilisation que très limité en Russie. Mais dans la population, la grogne est bien présente.

Dimanche, l’opposant Alexeï Navalny avait appelé la population à manifester dans une trentaine de villes non hôtes de la Coupe du monde. Quelques centaines, voire milliers de personnes se sont mobilisées dans chaque ville, dimanche après-midi, sans que la police n’intervienne. Marina, 37 ans, n’a pas participé au rassemblement de Iaroslavl. Pourtant, elle s’affirme totalement opposée à cette réforme. “Je suis cuisinière, je nourris 400 personnes chaque jour. En rentrant, j’ai mes deux enfants à nourrir. Avec une hypothèque contractée pour acheter notre appartement, je risque de toute façon de devoir travailler à vie; ce ne sont pas les 8 000 roubles de retraite qui vont me nourrir”, raconte-t-elle, alors qu’elle attend son troisième enfant. A un âge où les portes du travail se referment, la situation pourrait paradoxalement devenir plus compliquée pour les femmes que pour les hommes. En Russie encore plus qu’ailleurs, il devient particulièrement compliqué pour elles de trouver un travail après 45 ans. Cette réforme pourrait créer une situation dans laquelle de nombreuses femmes se trouveraient sans travail et sans pension. “Nous ne voulons pas de ces galères là. Si nous avons la possibilité de descendre dans la rue pour manifester, nous le ferons”, conclut Marina, rejointe par sa voisine Liouba.

Paul GOGO

La Libre Belgique. Kaliningrad, le point de corner de la Russie

A une semaine du début de la Coupe du monde, des dizaines d’ouvriers s’employaient encore à verdir les abords du stade Baltiika de Kaliningrad. Le 28 juin, la Belgique y affrontera l’Angleterre dans un stade de 35000 places. La ville de 440 000 habitants, située entre la Pologne et la Lituanie, n’est pas peu fière de faire partie des onze villes sélectionnées par le Kremlin pour accueillir cette compétition internationale. Mais la construction du stade représente un abîme financier terrible pour la région. Son coût : 17,3 milliards de roubles (environ 236 millions d’euros) pour accueillir quatre des soixante quatre matchs de l’événement. Les experts sont formels, cette infrastructure demeurera une épine dans le pied de la région. Le FK Baltika, club local, joue dans la petite cour du football russe, n’attire qu’une moyenne de 4 500 spectateurs par match et n’est soutenu par aucun grand sponsor.
“Le Kremlin a souhaité ce stade, il a envoyé beauc­oup d’argent fédéral et continuera à en envoyer. Notre gouverneur est allé en réclamer à Moscou. Les politiciens locaux voient les choses de cette façon : nous recevons rarement de l’argent de Moscou et lorsque cela arrive, même si c’est pour construire un bâtiment inutile, il faut l’accepter”, explique Vadim Khlebnikov, rédacteur en chef adjoint du média indépendant “Novyi Kaliningrad”.

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Une décision géopolitique
Mais alors pourquoi imposer la Coupe du monde dans cette région isolée de la Russie ? C’est dans la géopolitique que se trouve la réponse. Dans cette petite enclave de 200 km² qui fut allemande sous le nom de Königsberg, puis rattachée à l’URSS en 1946, la géopolitique s’observe sur le terrain, à l’œil nu. Cette zone est avant tout le symbole de l’armée russe, premier employeur de la région. A une quarantaine de kilomètres de Kaliningrad, au bord de la mer Baltique, vivent des milliers de militaires du fleuron de la marine russe, la Flotte de la Baltique. Sur son site Internet, la Fifa encourage les supporters à visiter cette ville qui fut fermée aux étrangers jusqu’à la chute de l’URSS. Dans cette cité organisée comme une caserne, dont la sécurité est assurée par la police militaire, les soldats sont omniprésents – à la plage, dans les airs, dans les magasins. Mieux vaut avoir son passeport sur soi.

L’importante militarisation de la région de Kaliningrad n’est pas une légende. Les bases militaires sont nombreuses au bord des routes, dans les campagnes. La région héberge une autre fierté de l’armée russe. Une collection de missiles Iskander, chargés de défier les troupes de l’Otan basées en nombre à l’est de la région,au niveau du couloir de Suwalki. Ce couloir stratégique d’une trentaine de kilomètres est le seul territoire qui relie les pays baltes au reste de l’Europe. Il ne faudrait que quelques heures à la Russie pour les isoler en cas de conflit. Un exercice militaire “Saber Strike”, qui implique 18000 soldats de l’Alliance atlantique, a été mené en Pologne et dans les pays baltes jusqu’au 13 juin. Le jour du début de l’exercice, l’édition locale de la “Komsomolskaia Pravda” titrait “L’Otan s’entraîne à envahir Kaliningrad”…

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Tropisme européen
L’omniprésence de l’armée russe n’y fait rien, un air d’ouest semble planer sur cette région.“Je ne suis jamais allée en Russie, à Moscou ou Saint-­Pétersbourg”, explique Julia, employée de 32 ans, pourtant bel et bien russe. “Je me sens russe mais c’est plus agréable d’aller en Europe pendant le week­end ou pour les vacances.” Près de 70% du petit million d’habitants de la région auraient un visa Schengen, bien plus que la moyenne nationale. “Nous sommes nombreux à aller faire du shopping à Gdansk en Pologne, à Berlin ou dans les pays baltes, raconte­-t­elle. Lituanie, Pologne et Allemagne ont un consulat dans le centre­ ville.” De nombreux produits alle­mands sont disponibles dans les supermarchés de Kaliningrad et ce, malgré l’embargo russe contre les produits européens.
Ce tropisme européen se retrouverait également dans la presse locale. “Nous pouvons enquêter et critiquer les gouverneurs sans problème. C’est peut-­être pour cela qu’ils font rarement plus d’un mandat dans la région !”, ironise Khlebnikov. Mais, à la veille de la Coupe du monde, un tour de vis semble avoir été enclenché par les autorités. D’après Reporters sans frontières, le gouverneur Alikhanov a tout fait pour faire disparaître le journal local, critique, “Novye Kolesa”, dont la diffusion a définitivement stoppé en avril. Son rédacteur en chef est emprisonné à Moscou depuis novembre, accusé d’extorsion de fonds. “L’inconvénient de notre situation, c’est que nous subissons plus que les autres les moindres tensions entre la Russie et l’Europe. Ces derniers temps, il est devenu plus compliqué pour nous d’obtenir des visas Schengen via le consulat de Pologne”, explique Vadim Khlebnikov.

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Sous l’œil de Moscou
Le Kremlin semble garder un œil vigilant sur l’état d’esprit des habitants de la région. Il s’inquiéterait d’une influence grandissante de l’Europe et notamment de l’ancien propriétaire des
terres, l’Allemagne, sur Kaliningrad. En 2016, un centre culturel allemand a été fermé par les autorités, qualifié d’agent de l’étranger. En mai dernier, une hôtesse de l’air a été mise à pied pour avoir annoncé un atterrissage à Königsberg. Une inquiétude infondée, selon Khlebnikov. “Il n’y a pas particulièrement de mouvement séparatiste à Kaliningrad, tout le monde se sent russe. Mais le
Kremlin a compris que nous n’adhérions pas à la propagande antieuropéenne des médias d’État. La raison est simple. Nous vivons en Europe.”
Texte et photos; Paul GOGO

La Russie cède à une très inhabituelle vague de folie et de liberté

Bonjour ! Vous pouvez venir à notre voiture ?” Devant leur commissariat, deux policiers russes interpellent un supporter français et deux anglais sortant d’un bar. Ils ouvrent le coffre de leur voiture, y déposent casques et gilets pare-balles.“Nous aimerions faire un selfie avec vous”, lance l’un d’eux, kalachnikov en main, dans un anglais approximatif. Abasourdi, le Français, installé à Moscou, glisse discrètement: « On s’en rappellera après la Coupe du monde, je n’ai jamais vu ça.”

Depuis le début du Mondial, Moscou vit dans un état de grâce rarement vécu. Les Moscovites prennent goût à des instants de liberté inédits que l’on trouve dans des détails, des situations éphémères dont le caractère extraordinaire n’a échappé à personne. Sauf aux étrangers, venus le plus naturellement du monde célébrer le foot, fêter cette fameuse “amitié entre les peuples” à laquelle les Russes ont pris l’habitude de trinquer en éprouvant toutefois de plus en plus de difficultés à l’appliquer au quotidien.

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“Merci !”

Mardi soir, dans les heures qui ont suivi la seconde victoire de leur équipe nationale face, cette fois, à l’Égypte (3-1), des milliers de Russes sont descendus dans les rues en chantant, criant, en sautant dans les fontaines, en grimpant aux lampadaires… Des situations toutes simples, mais considérées comme du hooliganisme en Russie en temps normal. Si les Européens se font très discrets, les Sud­ Américains, eux, sont omniprésents, souvent venus avec toutes leurs économies pour passer deux à trois semaines en Russie. Face aux larges chapeaux Mexicains qui passent à peine les portes du métro, les Russes se dérident du matin au soir. Rares sont les grands-mères russes qui se bouchent encore les oreilles lorsque les Brésiliens mettent les suspensions des wagons à rude épreuve en chantant et sautant en rythme. Puis des « spasibo”, “merci”, fusent à travers les wagons, de Russes tout simplement heureux de voir cette folie habituellement mal perçue, venir troubler le calme du métro moscovite. Des hommes qui prennent des forces antiémeutes dans leurs bras pour fêter une victoire, des rassemblements gigantesques, alors que les lois appliquées durant la Coupe n’en laissent normalement pas la possibilité, des supporters torse nu… De quoi finir au tribunal si le foot n’avait pas envahi les rues du pays. Mardi soir, au même moment, les policiers antiémeutes station­

nés à l’extrémité de la rue Nikolskaïa regardaient le match de foot dans leur camion. “J’ai vu deux officiers de police avoir une conversation en anglais (!) avec deux supporters étrangers. L’un d’entre eux était torse nu avec une coiffe folklorique. Les policiers souriaient. Dans quelle ville sommes nous ? Mes amis russes n’ont aucun souvenir d’avoir déjà vu Moscou aussi ouverte, vivante, authentique, amicale. Espérons que cela dure après juillet”, a tweeté Joshua Yaffa, le correspondant du “New Yorker” à Moscou. Même constat pour le journaliste russe Leonid Ragozin. “Le droit de rassemblement, le droit de s’amuser sauvagement dans les rues, de taquiner les policiers, de boire des bières en dehors du wagon-bar des trains. Il s’agit de droits que les fans de football peuvent apprécier en Russie mais auxquels les Russes n’ont pas le droit d’habitude.”

En douce, la réforme des retraites

Depuis dix jours, des touristes s’assoient, presque naïvement sur les pelouses qui bordent le Kremlin, même chose devant la cathédrale du Christ Sauveur. “C’est la première fois que je vois des gens assis sur les marches de cette cathédrale, ils sont détendus comme dans n’importe quelle ville du monde. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le ‘monumentalisme’ sacré de Moscou empêche habituellement l’expression d’une liberté. Ces gens sont porteurs d’une liberté intérieure, ils remplissent ce vide monumental de manière instantanée et spontanée parce que, dans leur appréhension des choses, la liberté n’est pas en contradiction avec le côté sacré, ni avec l’emphase officielle de la pierre, des monuments”, explique Léo Kats, traducteur à Moscou.

Le gouvernement russe avait-semble-t-il anticipé cette liesse qui prendrait le pays. Le 14 juin, deux heures avant la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde, le Premier ministre Medvedev annonçait l’augmentation de l’âge de la retraite de 55 à 63ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes (dont l’espérance de vie est estimée à 65 ans). Une décision déjà très impopulaire dans une Russie pourtant habituée à ne pas contester les décisions gouvernementales. La Coupe du monde n’y fait rien : en dix jours, plus de 2 millions de Russes ont signé une pétition en ligne pour demander l’annulation de cette décision, les syndicats de travailleurs montent au créneau et l’opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, fan de football, a appelé à descendre dans les rues des villes qui n’accueillent pas le Mondial le 1er juillet prochain. De quoi, peut-être, pousser les Russes à sortir de leur état de grâce.

La Libre Belgique. Le Mondial doit encore convaincre les russes

L’équipe russe ouvrira, ce jeudi, la Coupe du monde, en affrontant l’Arabie saoudite à Moscou. Les premiers supporters étrangers se regroupaient déjà en début de semaine sur la place du Manège, dans le centre de la capitale, pour chanter entre supporters du monde entier. “Nous pousserons notre équipe jusqu’au bout, lance un membre d’un petit groupe de Russes. Nous sommes venus encourager notre équipe en vendant des drapeaux russes.” Plus loin, de vrais supporters se font plus discrets. “Peu importe que nous n’allions pas loin dans ce Mondial, cet événement est une opportunité incroyable pour nous. Ce qui manque à Moscou et à la Russie de manière générale, c’est une atmosphère et une inspiration européennes. Il faut que les Russes voient d’autres gens, qu’ils changent de mentalité. C’est mon objectif pendant ce Mondial, faire la fête avec les supporters du monde entier et discuter avec eux”, explique Emile, Moscovite, un drapeau russe sur les épaules.

Un impact économique limité

Questionné sur le sujet lors d’une intervention en direct à la télévision russe, la semaine passée, le président Poutine n’en a rien caché : l’équipe nationale risque de ne pas briller très longtemps durant la compétition.“L’essentiel est que nous parvenions à organiser une fête du football mondial.”A Moscou, l’effervescence peine à gagner en puissance pour le moment. Dimanche dernier, plus de 3 000 personnes, majoritairement des adolescents venus voir leurs chanteurs favoris, se sont déplacées pour assister à l’ouverture de la fan zone moscovite, prévue pour accueillir jusqu’à 25 000 spectateurs. Si l’enthousiasme se retrouve plus dans les plus petites villes hôtes, la Coupe représente avant tout une façon de se remplir les poches en augmentant les prix des transports et des hôtels. Pour autant, d’après l’agence d’évaluation financière Moody’s, la Coupe du monde aura de manière générale un impact très limité sur l’économie du pays.

Rendre la Coupe aux Russes

A Saint-Pétersbourg, des militants des droits de l’homme ont décidé de souligner la distance entre la communication de la Fifa (Fédération internationale de football) et du Kremlin, et les citoyens. Olga Polyakova a créé l’initiative “Coupe pour les gens”. Objectif : faire du Mondial un moment de rencontre entre Pétersbourgeois et supporters étrangers et pousser les Russes à participer plus activement à la démocratie locale. “Notre stade a été construit par des ouvriers nord-coréens très sûrement traités comme des esclaves, certains sont morts sur le chantier. Les quelques matchs qui se joueront à Saint-Pétersbourg valent-ils ces quelques morts et toute cette corruption?, demande la militante. Il s’agit de notre argent, de l’argent public. Il est de notre devoir de s’intéresser à ces décisions qui sont prises sans concertation et d’expliquer aux supporters étrangers comment le stade a été construit.

Paul GOGO

La Libre Belgique. Des hooligans surveillés de très près

Les images avaient fait le tour du monde en 2016. En plein Euro, hooligans russes et anglais alcoolisés s’étaient affrontés dans les rues de Marseille devant des policiers français impuissants. Depuis plusieurs mois, les tabloïds anglais font monter la sauce en laissant entendre que le Mondial pourrait faire l’objet d’un match retour des affrontements de la cité phocéenne. La BBC a diffusé l’année dernière un reportage dans lequel des supporters russes promettaient un “festival de violence” lors de la Coupe du monde. Une déclaration sous forme de provocation prise au mot par la presse internationale. Certains journaux anglais en sont même arrivés à déconseiller à leurs lecteurs de se rendre en Russie : des hooligans ultraviolents et des ours s’y promèneraient dans les rues…

“Les supporters se cachent”

“Les Anglais en font beaucoup mais il n’y aura personne en face”, assure Alexander Shprygin, président de l’association des supporters de football russe. En 2016, ce supporter, alors proche de l’ancien ministre des Sports Vitali Mutko, a fait la une des médias français. Arrêté par la police pendant les affrontements de Marseille, il a été renvoyé en Russie et interdit de territoire pour trois ans. “Pendant la Coupe du monde, certains de mes amis vont partir en vacances, d’autres vont rester devant la télévision, je pense regarder les matchs depuis l’entrée des stades sur mon téléphone”, raconte ce fan de football désabusé. “Des centaines de supporters russes ont été convoqués par la police ces derniers mois. Certains ont été menacés par le FSB. Il y a des refus d’attribution de “fan ID” (NdlR : badges nécessaires pour assister aux matchs) en masse. Poutine va prouver qu’il peut faire les choses bien et il va y arriver. Les supporters vont attendre la saison prochaine pour revenir dans les stades. Pour le moment, ils se taisent, se cachent, ils ont peur des représailles.”

Défaite russe

“Une liste noire de supporters existe, elle a été rendue publique. Seulement un millier de supporters sont enregistrés dans nos fichiers, les refus de ‘fan ID’ sont très rares”, affirme Anton Gusev, chef adjoint du ministre de l’Intérieur chargé de l’organisation des événements de masse. “Plus d’un millier de policiers étrangers se joindront à nous pendant l’événement, dont de nombreux policiers anglais, pour faire en sorte que certains hooligans puissent être détectés par nos services dès leur arrivée sur le territoire.” Le mois dernier, des cosaques, ces hommes, qui se considèrent comme des héritiers des milices tsaristes jadis chargées de protéger les frontières du pays, avaient choqué l’opinion publique en s’attaquant à une manifestation d’opposition, fouet à la main. Ils appuieront les forces de l’ordre dans quatre des villes hôtes, non armés, sans fouets mais en costumes tradition­nels. La police russe mise également sur les mauvaises performances de l’équipe nationale pour contrôler les groupes violents. “Nous avons déjà identifié les matchs à risque”, affirme le représentant de la police. “Ils sont d’autant peu nombreux que la Russie pourrait ne pas avoir à jouer beaucoup de matchs.

Paul GOGO

Libre Belgique. Les forces de l’ordre sur le pied de guerre durant le Mondial

 

Reportage à retrouver sur le site internet de La Libre Belgique .

C’est l’ensemble des services de sécurité qui est mobilisé, de la police à l’armée”, confirme Alexei Lavrishchev, en charge de la sécurité durant le Mondial. Aux troupes russes s’ajouteront un millier de policiers étrangers hébergés dans la périphérie de Moscou, dans une “auberge espagnole” de la police. Ces derniers mois, des responsables russes se sont rendus en France et au Brésil pour bénéficier du retour d’expérience de ces deux pays hôtes de la Coupe du monde et de l’Euro. L’année passée, le budget sécurité du Mondial russe n’a cessé d’augmenter pour atteindre aujourd’hui une somme estimée à 32 milliards de roubles, soit environ 435 millions d’euros. Outre les hooligans, c’est le risque terroriste qui mobilise le plus l’attention des services de sécurité. A l’automne dernier, des canaux de propagande de l’organisation État islamique ont diffusé des menaces claires à l’encontre de la Russie. “Environ 8 500 djihadistes originaires de Russie ou des républiques d’Asie centrale auraient rejoint les rangs de l’EI ou d’autres groupes djihadistes au Moyen-Orient. Si le nombre exact de ceux qui sont revenus dans leur pays est inconnu, il est certain qu’au cours des mois qui ont précédé sa déroute territoriale, l’EI a donné pour instruction à certains d’entre eux de former des cellules dormantes pour passer à l’action le moment venu”, explique le Center for Strategic and International Studies.

Police fatiguée

Interrogé sur les menaces qui visent la Coupe du monde, Anton Gusev, chef adjoint du ministre de l’Intérieur en charge de l’organisation des événements de masse, s’est voulu aussi rassurant qu’énigmatique. “Nous savons beaucoup de choses, je peux vous assurer que les mauvaises choses n’auront pas lieu durant la Coupe, il n’y a aujourd’hui aucune menace sérieuse qui plane sur l’événement.” Mais, du côté des forces de l’ordre, cette mobilisation générale semble déjà fatiguer les troupes, qui seraient mal nourries, mal payées et concentrées dans onze villes hôtes et trente­ deux centres d’entraînement du pays. “Dans certaines régions, nous en arrivons à une situation telle qu’il n’y a simplement plus assez de personnel pour répondre aux appels”, affirme Vladimir Vorontsov, du syndicat interrégional de la police russe, cité par l’agence Reuters. “Cela bénéficie à la criminalité.”

À Kaliningrad, les Russes regardent vers l’Ouest

Reportage à retrouver sur Ouest-France

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Dans cette enclave russe nichée entre la Pologne et les pays Baltes, les habitants sont aux premières loges quand les relations se tendent entre Moscou et l’Europe.

« Je n’ai jamais mis les pieds en Russie, à Moscou ou Saint-Pétersbourg », explique Julia, employée de 32 ans. La Russie, elle y vit pourtant, à Kaliningrad, cette enclave russe de 200 km² entre la Lituanie et la Pologne. Mais d’aucuns ici font un distinguo entre le petit territoire, l’ancienne Königsberg allemande rattachée à l’URSS en 1946, et le reste de la Russie.

Cette région ultra-militarisée de près d’un million d’habitants a longtemps été fermée, mystérieuse. « Les choses ont changé. Aujourd’hui, la population augmente, des entreprises investissent, les étrangers sont les bienvenus », explique Vadim Khlebnikov, rédacteur en chef adjoint du média indépendant Novyi Kaliningrad.

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70 % des gens ont un visa Schengen

Pour autant, certains lieux sont déconseillés aux étrangers, notamment la proximité des installations de l’armée, employeur numéro un de cette région. La flotte de la Baltique y a son siège, des missiles Iskander y sont déployés face à la présence de troupes de l’Otan en Europe de l’Est.

Le début, hier, des manoeuvres Saber Strike en Pologne et dans les pays Baltes, impliquant 18 000 soldats de l’Alliance atlantique jusqu’au 13 juin, est suivi de près. « Le moindre regain de tension se ressent d’abord chez nous », souligne Vadim Khlebnikov.« Cela ne nous inquiète pas, acquiesce Olga, employée de bureau de 33ans. Mais nous subissons les conséquences plus quà Moscou. »

Près de 70 % des habitants ont un visa Schengen dans leur passeport, délivrés par les consulats lituanien, allemand ou polonais installés à Kaliningrad. « Les récentes tensions internationales rendent l’obtention plus compliquée, mais nous continuons à en recevoir », explique le journaliste.

Résultat, l’embargo de la Russie sur les produits européens est très facilement contourné par les locaux comme par les supermarchés qui proposent quantité de produits allemands. Côté tourisme, le port de Gdansk en Pologne ou Berlin attirent les habitants de l’enclave plus que la capitale russe.

Propagande stérile

Depuis quelques années, les médias d’État s’inquiètent d’une influence de l’Allemagne qui lorgnerait son ancien territoire.

Un centre culturel allemand, qualifié d’agent de l’étranger, a été fermé par les autorités en 2016.

 «Le Kremlin s’inquiète parce que la propagande antieuropéenne ne fonctionne pas ici, puisque nous sommes en Europe et que nous voyons qu’il s’agit de mensonges. Pour autant, il n’y a pas de séparatisme, constate Vadim Khlebnikov. Être attaché à la Russie n’empêche pas d’aimer l’Europe, d’apprécier son esprit, ses libertés. Cela ne semble pas incompatible ici. »

Paul GOGO

Russie: l’opposant Alexeï Navalny et plus de 1500 manifestants arrêtés

Reportage pour RFI dans la manifestation d’opposition du 5 mai 2018 à Moscou.

Alexeï Navalny l’appelle « le vieillard peureux ». Vladimir Poutine sera investi lundi 7 mai pour un nouveau mandat à la tête de la Russie, et le président russe n’aime pas qu’on lui gâche la fête : des dizaines de manifestations organisées à travers tout le pays par son principal opposant Alexeï Navalny ont été réprimées. Il y a eu plus de 1 500 arrestations selon une organisation de défense des droits de l’homme.

Avec notre correspondant à Moscou,  Paul Gogo

« Poutine voleur » ou encore « A bas le Tsar ». Les Russes opposés à Vladimir Poutine ont été nombreux samedi à répondre à l’appel de son opposant principal Alexeï Navalny.

Des rassemblements ont été organisés dans toutes les grandes villes du pays, mais c’est dans la capitale que la situation a été la plus tendue. Car à deux jours de l’investiture du président russe, la police y est présente en nombre. Vladimir Poutine entamera lundi son quatrième mandat. Artëm, 20 ans, milite pour une alternance du pouvoir : « 20 ans au pouvoir ce n’est pas normal parce que le changement de pouvoir c’est la condition du progrès d’un pays. Sans alternance, il se passe ce qui arrive en ce moment dans notre pays, la corruption. Dans n’importe quel pays le pouvoir tourne, ici nous n’avons que Poutine, ce n’est pas normal. »

Le rendez-vous semble avoir mobilisé l’opposition russe dont certains slogans ont fait référence au récent mouvement de protestation arménien. « Comme en Arménie » en référence à la révolution pacifique que vit le pays depuis plusieurs semaines. À l’image de Glen, 21 ans, les manifestants sont nombreux à souhaiter un mouvement de ce type en Russie mais sans forcément y croire : « On verra comment ça va se passer après-demain, j’aimerais que l’on reste dormir sur cette place, que l’on fasse une nouvelle Arménie qui changera notre pays. De toute façon, Poutine a déjà été réélu, il restera encore six ans donc une révolution pacifique est aujourd’hui le seul moyen de faire changer les choses ». Quelques minutes plus tard, Glen sera arrêté comme plus de 1 600 autres manifestants à travers le pays samedi.

Chose rare en Russie, des projectiles ont été lancés sur la police très présente qui a répondu avec des gaz lacrymogènes pour empêcher le blocage d’une avenue. Rassemblés place Pouchkine, les militants ont également dû faire face à une centaine de partisans du président Poutine dont certains en sont venus aux mains. Des cosaques en costume traditionnel étaient également présents. Ils ont participé à l’arrestation d’Alexeï Navalny.