Les russes dans la rue pour protéger leur Internet

Pour La Libre Belgique. Plus de 15 000 russes ont défilé dans le centre de Moscou dimanche pour protester contre la prise de contrôle du web par les autorités russes.

« Poutine voleur, Poutine démission, ils ne comprennent rien à internet » scande la foule sur l’avenue Sakharov traditionnellement utilisée pour les manifestations autorisées par les autorités. Dimanche, plus de 15 000 russes ont participé à ce rassemblement pour dénoncer la main du Kremlin de plus en plus présente sur le web russe. Cheveux long, manteau noir, Mikhail Svetov, 34 ans est devenue l’idole d’une frange, souvent jeune, de l’opposition russe. Ce blogueur membre du parti libertaire de Russie est en première ligne de la bataille pour la protection du web dont la prise de contrôle par le Kremlin, déjà forte, s’accentue depuis la réélection du président Poutine, l’année dernière. Cette semaine, c’est une loi destinée à isoler l’internet russe du reste du monde qui pourrait entrer en vigueur. « Il faut s’opposer à cet isolement. Notre gouvernement veut construire une infrastructure qui pourra limiter le trafic quand elle le souhaitera, au dépend de toutes nos libertés. Cela nous transformera en Corée du Nord » explique l’opposant. Si la mise en œuvre de cette loi est encore mystérieuse, les ambitions du Kremlin seraient liées à la situation internationale. La Russie aurait besoin de se protéger d’éventuelles attaques extérieures. « Comprenez, c’est leur invention après tout » expliquait Vladimir Poutine en février dernier en faisant allusion aux États-Unis. Ils écoutent, ils regardent et lisent tout ce que vous dites puis ils stockent ces informations. Ce n’est pas dans leur intérêt de nous couper de l’internet mondial, je pense qu’ils y réfléchiraient à 100 fois avant de le faire, mais mieux vaut s’y préparer ». Chez les observateurs russes, il se dit qu’au Kremlin on ne comprend pas grand chose au web. Vladimir Poutine l’a rappelé récemment, il n’utilise jamais internet. « Nos dirigeants ont peur donc ils adaptent des censures soviétiques à notre époque, ils préféreraient que tout le monde regarde la télévision pour que Kissilev (journaliste connu pour sa propagande acharnée en faveur du Kremlin) nous explique qu’il n’y avait que cinq manifestants aujourd’hui. Sauf que notre génération ne fonctionne pas comme ça » explique l’opposant blogueur.

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Difficultés techniques

Mais l’argument du style « guerre froide » du Kremlin ne convainc pas la jeunesse russe qui considère que cette volonté de créer un internet russe coupé du monde a des visées internes. La Russie compte des milliers de fournisseurs d’accès différents. L’objectif, à terme, serait de tout centraliser. En cas de mouvement de protestation, les autorités pourraient ainsi rapidement couper internet dans des villes et quartiers ou supprimer des contenus à leur guise.

Ces dernières années, face à une opposition de plus en plus organisée grâce aux réseaux sociaux, les autorités russes ont pris le contrôle du Facebook russe, Vkontakte et ont tenté de bloquer l’application de messagerie cryptée populaire en Russie, Telegram. En vain. « Ils veulent s’en prendre à internet pour se préparer à une éventuelle attaque de l’extérieur. Mais qui veut isoler l’internet russe ? Ce n’est pas l’Ouest » s’exclame un militant présent dimanche. Iaroslav, 17 ans, abonde en ce sens : « La version actuelle de cette loi est vraiment catastrophique en terme de liberté d’expression. Mais je suis sûr que la société civile parviendra à faire évoluer la position des députés ». On estime à environ 300 le nombre d’internautes condamnés tous les ans pour « diffusion de contenus extrémistes » parfois simples critiques du pouvoir. Ce web centralisé permettrait de repérer ce genre de contenus encore plus facilement. Si le projet de loi fait consensus au sein du parlement russe, rien n’est encore joué. L’échec du blocage de Telegram a montré que les tentatives de contrôle du web se heurtaient à de nombreuses difficultés techniques. À l’époque, plusieurs centaines de sites internet majeurs avaient subi des pannes alors que Telegram parvenait à maintenir son activité. De grandes entreprises s’inquiètent, l’Union russe des entrepreneurs qualifie ce projet de loi de « désastre ». Quant à Andreï Klichas, sénateur à l’origine de ce projet de loi, il a d’abord vanté les mérites de sa proposition sans parler argent. Les députés ont finalement découvert qu’isoler son internet national avait un coût élevé : Il faudrait au minimum 270 millions d’euros pour mener à bien ce projet que les institutions russes ne savent pour le moment pas comment financer. Un premier test est prévu le 1er avril prochain.

Paul Gogo

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Marche de l’opposition à Moscou

RFI

L’opposition russe était dans la rue, aujourd’hui, à Moscou. Plus de 10 500 personnes ont défilé, 6 000 selon la police, pour rendre hommage à l’ancien ministre et opposant, Boris Nemtsov, assassiné il y a quatre ans dans le centre de la capitale russe. Paul Gogo était dans le cortège.

Le rassemblement est devenu une habitude pour l’opposition russe depuis février 2015, date à laquelle l’ancien ministre et opposant Boris Nemtsov a été assassiné au pied de la place rouge. Fait notable, il s’agit d’un rare évènement d’opposition autorisé par les autorités russes. Dimanche après-midi, plus de 10 500 personnes ont pu défiler sur 1,5km, après avoir été fouillées par la police. Ilia Iachine, opposant et maire de quartier.

Micro 1
C’est une manifestation politique contre la politique de Poutine et pour une Russie libre et démocratique.
Nous voulons la libération des prisonniers politiques, que les enquêtes sur les assassinats politiques soient faites. Non seulement Nemtsov, mais tous les autres aussi. Nous voulons des élections justes dans tous les organes du pouvoir. 2/51

Son 2
Pour les manifestants, cette marche est l’occasion de défiler sans prendre le risque de se faire arrêter, tout en mettant la lumière sur les prisonniers politiques actuels. Anastasya Bourakova, jeune manifestante.

Micro 2
Je suis venue à la marche pour dénoncer les affaires choquantes, comme dans le cas de Boris Nemtsov, les commanditaires n’ont jamais été retrouvés. Je veux aussi parler des jeunes gens torturés par le pouvoir et des affaires criminelles fabriquées.

Son 3
L’ancien candidat à la présidentielle, Grigori Iablinski du parti Iabloko et l’opposant médiatique Alexeï Navalny étaient notamment présents dans le cortège.

Paul Gogo, Moscou, RFI

Yamal LNG, gaz et glace dans le grand nord russe

[Publié dans Le Marin]

Situé dans le grand nord russe, le complexe de gaz liquéfié Yamal LNG clôt sa première année d’exploitation. 16,5 millions de tonnes de gaz ont été exportés cette année.

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« C’est comme atterrir sur une autre planète » prévient un représentant de la région de Iamalo-Nenets (2 500 kilomètres au nord de Moscou) au départ de la capitale russe. 3H30 de vol vers le nord et une lueur orange aux allures de ville apparaît et perce le noir éternel de la péninsule de Yamal. L’usine de liquéfaction de gaz de Novatek (Yamal LNG) est située dans un désert de glace, à l’emplacement de ce qui fut un village sans habitants, Sabetta. Ce complexe a été inauguré en décembre 2017 par le président russe. Un an plus tard, Novatek annonce avoir atteint ses objectifs avec 16,5 millions de tonnes de gaz liquéfié exportés.

L’hiver est rude au nord du cercle polaire arctique, la nuit ne se lève jamais et les températures peuvent descendre jusqu’à -60°. La Iamalie est truffée de gaz et de pétrole. Novatek multiplie les acquisitions de champs gaziers au fil des découvertes et fait tout pour réduire les coûts de son extraction. Le gaz puisé est immédiatement transféré jusqu’à Sabetta par pipeline pour y être liquéfié. Puis il est exporté vers l’Europe et l’Asie par la route du nord. Conséquence du réchauffement climatique, la fonte des glaces permet désormais l’utilisation de la route du nord l’été, sans avoir à contourner l’Europe ni à utiliser un brise-glace. Soit deux à trois semaines de transport économisés.

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« Nous vous rappelons qu’il est interdit de prendre des photos à l’extérieur de l’avion » prévient une hôtesse. Seuls les employés de l’usine ont le droit d’emprunter les quelques lignes directes qui relient la ville au reste du monde. L’aéroport international comme le port et les dortoirs ont été construits à proximité de l’usine sur des pilotis qui reposent sur le permafrost, terre gelée faite d’eau et de végétaux. Il est 15h, le noir est intense, la péninsule est un désert plat. Il n’y a quasiment aucun humain à 200 km à la ronde. Seuls quelques peuples nomades subsistent encore. Les Nénètses en sont aujourd’hui les plus nombreux représentants. Yamal, en langue Nénètse signifie d’ailleurs finisterre, fin de la terre. La toundra est glacée, couverte de neige, quelques renards polaires se faufilent entre les kilomètres de pipelines et tuyaux qui s’entremêlent. « Pour les ouvriers, cette ville est comme un port au milieu d’un océan de glace. Sauf qu’il n’a pas de taverne, pas de rhum et pas de femmes » explique le représentant de la région. En guise de phare, une torche, celle du gaz, dont la flamme perce l’atmosphère blanche. Les règles sont strictes, l’alcool est interdit, la cigarette tolérée à l’abri du gaz, dans des cabines métalliques.

Hubs maritimes

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Le port de Sabetta est situé à proximité de l’usine. Construit dans le golfe de l’Ob, à deux pas de la mer de Kara, il donne accès à la mer de Barents à l’ouest et l’océan arctique à l’est. Une flotte de brise-glaces est chargée de fendre la mer le temps d’atteindre des eaux plus accueillantes. Le brise-glace « Christophe de Margerie » du nom de l’ancien président de Total décédé en Russie en 2014 est à quai. Le gaz est liquéfié à proximité, dans un gigantesque réservoir à l’allure d’un célèbre pot de lait concentré soviétique. Il y est inscrit -163°, la température à laquelle le gaz devient liquide. Un processus compliqué, « mais bien plus simple à réaliser ici qu’aux Émirats arabes unis » ironise un ouvrier. Le 26 novembre dernier dans le port d’Honningsvag en Norvège, les équipes de Novatek sont parvenus à transférer le gaz d’un brise-glace vers un bateau plus léger, et ce, en quelques heures. Une première qui motive la compagnie russe à investir dans la construction de deux hubs maritimes. Deux terminaux gaziers devraient bientôt voir le jour dans le port d’Ura Guba (Russie, nord de la Finlande) à l’ouest et du Kamchatka à l’est (océan Pacifique). Objectif, limiter les trajets effectués en brise-glaces pour diminuer les coûts de transport au maximum. Une flotte de brise-glaces nucléaires de l’agence fédérale de l’énergie atomique russe Rosatom s’est par ailleurs vue attribuer, l’année dernière, la sécurisation de l’ensemble de cette voie du nord par le Kremlin. De quoi permettre au président Poutine de garder la main sur l’ensemble de cette région convoitée.

Nombreux sont les ouvriers à avoir délaissé leurs terres natales jadis gorgées de pétrole du sud de la Russie pour vivre au rythme des missions du grand nord. Les conditions sont rudes mais les salaires plus élevés. « Ici je ne perds pas de temps sur la route pour aller au travail » confie un ouvrier originaire de la région de Krasnodar. Le service communication de Novatek est strict et limite au maximum les interactions entre la presse et les ouvriers. Travailler à Sabetta semble pourtant représenter une fierté pour les plus de 40 000 personnes qui y effectuent leurs missions. Un homme, la quarantaine, raconte « c’est plutôt prestigieux de travailler ici, les salaires sont bons, les plus bas sont à 100 000 roubles par mois (environ 1330 euros) ». Un salaire aisé dans les régions du sud. Le revenu moyen s’élève à 564 euros en Russie. « Les missions durent de 45 jours à six mois. Nous avons internet, une cantine pour les repas, une église, une salle de sport et de longues journées de travail, nous n’avons pas vraiment le temps de nous ennuyer » assure-t-il. Les femmes ne représentent que 10% de l’effectif du complexe.

Ses champs gaziers en poche, Novatek voit grand et mise toujours plus sur le gaz liquéfié face à un Gazprom ne jurant que par le transport par gazoducs et à un Kremlin très à l’écoute suite au succès du projet Yamal LNG. Un « Arctique LNG 2 » situé de l’autre côté du golfe de l’Ob, sur la péninsule du Gydan est déjà en préparation. Sa mise en service est prévue pour 2023 avec un objectif de production de 19,8 millions de tonnes de gaz liquéfié par an.

Texte et photos, Paul GOGO

Mer d’Azov. Pour le Kremlin, le contrôle de la région à tout prix

La Libre Belgique.

Bas dans les sondages et en quête d’un contrôle toujours plus fort de la mer noire, Vladimir Poutine prend le risque de l’intransigeance.

L’image aurait été symbolique. Un navire de guerre ukrainien passant sous le contesté pont de Crimée, construit par la Russie en dépit du droit international à l’issue de l’annexion de la Crimée. Mais le risque militaire et symbolique semblait trop important pour le Kremlin. En tentant de rejoindre la mer d’Azov en passant par le détroit de Kertch, la marine ukrainienne s’est attaquée à un tabou exploité par la Russie depuis le début de la crise qui oppose les deux pays. Un accord signé en 2003 par les deux pays donnent des droits équivalents à la Russie et l’Ukraine sur ces eaux stratégiques. Mais dans les faits, la Russie a bel et bien pris le contrôle de la région. L’image d’un bateau poussé sous l’arche du pont de Crimée pour bloquer la circulation du détroit dimanche est saisissante. La Russie a le pouvoir physique de décider qui entre et qui sort de la mer d’Azov. Un enjeu économique, militaire mais également de communication. Intransigeant sur le sujet, Vladimir Poutine ne prendra jamais le risque de décevoir la population russe, exaltée au lendemain de l’annexion, en la laissant croire qu’il puisse y avoir la moindre faille de sécurité à proximité de la péninsule annexée.

Lundi soir, la Russie détenait toujours les 23 militaires ukrainiens et leurs trois navires au sein du port de Kertch, en Crimée. Porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov dénonçait lundi une « provocation dangereuse de la part de l’Ukraine » et concédait des coups de feu tirés sur les navires ukrainiens par les forces spéciales russes : « Nous n’avions pas le choix pour empêcher une violation de notre frontière ».

Risque de sanctions

Le conflit couvait depuis plusieurs mois. Les deux pays n’ont cessé d’augmenter la militarisation de leurs ports situés en mer d’Azov durant l’année passée. En octobre dernier, exaspérée par l’attitude de la Russie à l’égard des bateaux ukrainiens et européens dans la mer d’Azov, l’Union Européenne a menacé la Russie de nouvelles sanctions en cas de conflit dans la zone. En vain. Ces derniers mois, prés de 200 navires européens et ukrainiens auraient été contrôlés et parfois bloqués pendant plusieurs jours par les autorités russes lors de leur passage par le détroit de Kertch.

« Si nos gardes-frontière réalisent autant de contrôles, c’est parce que les leaders de l’auto proclamée assemblée des tatars de Crimée et les groupes nationalistes ukrainiens ainsi qu’un certain nombre de politiciens ukrainiens ont appelé au terrorisme et à la destruction du pont de Crimée » affirmait au journal Kommersant, Grigori Karasin secrétaire d’état du ministère des affaires étrangères russe vendredi dernier.

En refusant le passage des navires militaires et commerciaux ukrainiens sous le pont de Crimée, la Russie teste la capacité de réaction de l’Union-Européenne tout en prenant le risque de subir de nouvelles sanctions. Comme en Ukraine, l’explication de cette manœuvre risquée se trouve très certainement dans la politique nationale. Depuis l’été dernier et l’annonce de l’impopulaire réforme des retraites, le taux de popularité de Vladimir Poutine subit une dégringolade inédite. Le président russe n’aurait plus que le soutien de 45% de la population contre 64% en mai dernier. Cette impopularité n’avait pas été aussi importante depuis… la veille de l’annexion de la Crimée. L’introduction de la loi martiale en Ukraine joue le jeu du Kremlin. Les médias russes ont repris, lundi, un ton proche de celui de 2014 destiné à décrédibiliser le pouvoir ukrainien et à jouer la carte de l’Ouest russophobe. Dans la suite de son interview au journal Kommersant, Grigori Karasin déclarait « le sujet de la mer d’Azov a été intentionnellement inséré dans l’espace médiatique. Le régime de Kiev a créé un nouveau thème anti-russe avec ses mentors étrangers (…) le seul objectif de l’ouest est de pouvoir durcir les sanctions contre la Russie ».

L’Obs : « Labytnangui, la ville où se meurt Oleg Sentsov »

Papier réalisé pour l’Obs.

Enfermé dans la colonie de Labytnangui, dans le grand nord russe, le cinéaste ukrainien est en grève de la faim depuis 144 jours. Sur place, misère, gaz et paysages désertiques ne font qu’un.

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A quelques minutes du départ, de gros blocs de charbon disposés dans les wagons brûlent déjà. Le train doit conserver sa chaleur et l’eau du samovar ne doit pas refroidir. Il peut faire jusqu’à moins 60 degrés au terminus, en Iamalie, au nord du cercle polaire. 19h50, la « Flèche polaire » quitte Moscou avec 2 000 km à parcourir en 44h. L’infinie taïga, Labytnangui et sa colonie pénitentiaire en promesse. C’est dans cette cité de 26 000 habitants qu’est enfermé le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, en grève de la faim depuis 144 jours.

Les arrêts se succèdent et Nina, grand-mère ukrainienne originaire de Pervomaïsk, (260 km au sud de Kiev), enchaîne les mots croisés. « Mon fils vit à Salekhard, en face de Labytnangui, de l’autre côté du fleuve Ob. Je vais lui rendre visite de temps en temps » confie-t-elle d’une voix douce et posée. « Labytnangui n’est pas une ville désagréable à vivre. Il y a beaucoup de jeunes, les retraités ont des retraites élevées, ils sont nombreux à partir finir leurs jours du côté de Saint-Pétersbourg ou dans le sud du pays où la météo est plus clémente » explique-t-elle. À deux banquettes de là, une autre « babouchka » laisse traîner ses oreilles. À l’approche du cercle polaire anormalement dépourvu de neige, l’horizon jaune et brun est fait de rivières, de troupeaux de rennes, d’arbres bas et de « tchoums » les tentes hautes des Nénètses, peuple nomade de la région.

Nina n’a pas entendu parler d’Oleg Sentsov. En troisième classe, le train n’est qu’un dortoir géant. Sur les réseaux sociaux liés à la ville de Labytnangui, les noms de famille à consonance ukrainienne sont nombreux. Le directeur de l’administration pénitentiaire de Iamalie est d’ailleurs né… en Ukraine. « Labytnangui est une ville internationale. Beaucoup de gens ont quitté les anciens pays soviétiques pour venir y travailler dans les années 1990, il y a toujours eu du travail dans la région. Je connais aussi des gens du Donbass qui sont parti quand la guerre a commencé en Ukraine, ils ont pris un train et sont allés jusqu’au bout de la ligne. Ils vivent aujourd’hui à Labytnangui ». La grand-mère voisine s’installe à côté de Nina et lance la discussion sans détours. « La Crimée était à nous et on n’a même pas fait la guerre pour la récupérer ». Nina acquiesce timidement. « Cette histoire de séparation des églises orthodoxes russe et ukrainienne, c’est triste, pourquoi vous ne prenez pas les armes pour défendre votre église ? » questionne la voyageuse. « Cela ne servirait à rien, ce ne sont pas des questions qui se règlent avec des armes » clôt subrepticement Nina.

Gaz, pétrole et goulags

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La Iamalie est le royaume de Gazprom, le géant d’État russe leader dans l’extraction et le transport du pétrole et du gaz. L’hiver dernier, c’est son concurrent dans la région, Novatek, qui a inauguré un complexe gazier situé à l’extrême nord de la péninsule de Yamal. Le Kremlin voit en cette région l’avenir du pétrole russe qu’il souhaite faire transiter vers l’Asie et l’Europe par le nord. Mais la Iamalie est également la terre des goulags. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Staline y a envoyé en exil, vers la mort, des dizaines de milliers de prisonniers. Son rêve : Une ligne de chemin de fer qui devait relier les grandes villes du cercle polaire. Les 100 derniers kilomètres de la « Flèche polaire » empruntent la seule portion jamais construite de ce projet. Il se dit que chaque ballaste représente un prisonnier mort à la tache.

Dernier arrêt avant Labytnangui, Kharp, 6000 habitants. La ville est à l’image de la région, on y trouve deux colonies pénitentiaires et une station de Gazprom qui y propulse son personnel vers le grand nord.

Sur le quai de la gare de Labytnangui, des policiers armés attendent le train de pied ferme. Des prisonniers envoyés de Moscou viennent de passer 44h dans un wagon « Stolypine » du nom de son créateur, Piotr Stolypine. Ce ministre de la Russie impériale assassiné à Kiev en 1911 avait créé ce wagon pour permettre aux paysans d’aller coloniser la Sibérie en emmenant leur bétail. Les polices politiques soviétiques NKVD et Tchéka ont vite détourné son usage pour envoyer des dizaines de milliers de prisonniers politiques au goulag en remplaçant dans les cages le bétail par des détenus. Le transport se fait toujours de la même façon en 2018. « Cela arrive souvent, la police attache ce wagon à l’arrière du train et les prisonniers voyagent séparés des autres voyageurs » confie une cheffe de wagon.

Le système pénitentiaire russe est l’héritier direct des goulags. La majorité des peines se purgent toujours en exil, loin des proches, dans des conditions difficiles. Plus de 700 établissements composent aujourd’hui cet archipel des colonies. À l’intérieur, il n’est plus question de travail forcé, le travail est volontaire et rémunéré. Mais la violence est toujours là. Actes de violence et de torture envers les prisonniers sont régulièrement dénoncés par les organisations russes de défense des droits de l’Homme.

« Oleg est très têtu »

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Depuis le début de sa grève de la faim, le 14 mai dernier, c’est dans l’infirmerie de la colonie pénitentiaire IK-8 ou colonie de l' »Ours blanc » à Labytnangui que vit Oleg Sentsov. Accusé d’avoir lancé deux cocktails Molotov sur les locaux d’une organisation pro-russe de Crimée en opposition à l’annexion de la péninsule en 2014. Il y purge une peine de 20 ans de colonie. Une peine sévère établie à l’issue d’un jugement expéditif, sans preuves de sa culpabilité. « Sa famille n’a plus de vie depuis qu’Oleg est enfermé » confie la cousine du réalisateur, Natalia Kaplan à l’Obs. « Oleg est très têtu, c’est ce qui nous fait peur. Il ira jusqu’au bout, il est prêt à mourir pour ses idées ».

« Nous l’appelons le « village » lance Zakhar, 69 ans, en montrant du doigt la colonie de l' »Ours blanc » située à quelques encablures de son jardin. L’établissement a été construit à flanc de colline, entre la ville et le fleuve Ob. Plusieurs lignes de murailles, de barbelés et de nombreux miradors entourent de grands dortoirs verts. En contrebas, des prisonniers traînent un chariot. « Ils participent au déchargement des trains qui apportent les denrées alimentaires. C’est une façon de se faire un peu d’argent » explique-t-il.

« Mon père a séjourné dans cette prison » avoue ce vieux loubard aux yeux malicieux né au pied de l’établissement, « le village c’est un peu ma maison ». Condamné pour de nombreux vols et agressions, il est passé par sept colonies russes pendant près de 20 ans. Jamais celle de Labytnangui. « Je reste sage, je ne bois pas, je ne fume pas. La police garde un œil sur moi, je n’ai pas le droit de quitter la ville pour encore deux ans et demi » avoue-t-il. Les mains pleines de bagues, Zakhar occupe ses journées à nourrir ses cochons, canards et oies qui trempent dans une mare boueuse et polluée. Dans une région où la viande se fait rare, sa ménagerie représente de l’or. Depuis sa cuisine, il a une vue imprenable sur la colonie. « Ils sont nombreux à s’installer dans le quartier à leur sortie ». Autour, des seringues et des bouteilles de bière traînent à terre. Pour protéger leurs trois enfants, Zakhar et sa femme essayent d’éviter l’alcool, sans toujours y parvenir. « La ville va bientôt nous offrir un appartement neuf, ça nous fera un peu de confort » lance Sacha, sa femme. Labytnangui reçoit sa part du gâteau pétrogazier. La majorité des bâtiments du centre-ville et des infrastructures municipales sont neufs. Zakhar ne veut pas qu’on lui enlève ses animaux, ils lui permettent d’aider ses amis.

« Certains perdent l’envie de vivre »

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C’est le cas de Nikolaï, 41 ans, un ancien de l’Ours blanc. La vie ne l’a pas épargné. Une affaire de vol puis une affaire de drogue l’ont amenés à Labytnangui, côté colonie. À sa sortie, il y a neuf ans, il s’est marié, sa femme et son fils sont morts quelques mois plus tard. Nikolaï s’est retrouvé seul, sans un sou avec l’alcool comme seul soutien, de quoi, lui faire regretter, un temps, l’enfermement. « Je n’oublie pas que c’est dur. Quand tu arrives, les matons ont parfois bu. On te brise, on te frappe, ils utilisent des électrochocs. À l’époque, un ami s’est fait briser les rotules. Je suis toujours en contact avec des détenus du « village », ces méthodes ont toujours cours » confie-t-il d’une voix basse.

Les colonies de Iamalie ont pour réputation d’être les plus dures du pays. Nikolaï confirme : « On était très à l’étroit mais on s’entraidait. Je travaillais dans la réserve de nourriture. On nous laissait cuisiner car la bouffe de la prison est immangeable. Les conditions sont difficiles, il y a souvent des morts, certains perdent l’envie de vivre, alors ils se pendent » soupire-t-il.

Depuis le début de sa grève de la faim, Oleg Sentsov est isolé des autres détenus. « Il a du mal à se lever, il écrit beaucoup : cinq scenarii, un recueil de nouvelles et un roman depuis 2015. Il évite la télévision toujours branchée sur les chaînes du Kremlin » raconte sa cousine. Hospitalisé la semaine dernière pour « revoir son traitement », le réalisateur se meurt à petit feu en se pliant aux conditions de l’administration pénitentiaire. Il boit plusieurs litres d’eau, avale des substituts alimentaires et reçoit glucose et vitamines sous perfusion pour ne pas être nourri de force. « Sentsov ne lâchera rien, son destin ne dépend plus que d’une seule personne en Russie, et nous savons tous de qui il s’agit » confie à l’Obs Dmitry Dinze, son avocat. L’avocat se rendra à la colonie cette semaine, les rendez-vous lui sont systématiquement accordés. « Ce n’est pas le cas de tous les prisonniers ukrainiens. Mon cousin est médiatisé mais les autres sont souvent privés de leurs droits, battus et torturés » confie Natalia Kaplan.

A Labytnangui, la présence d’Oleg Sentsov et sa médiatisation pourraient, selon certains dires, valoir à cette cité un désenclavement que plus personne n’attendait. Demande quasi éternelle des locaux, un pont qui relierait la capitale régionale Salekhard et son aéroport à la rive de Labytnangui pourrait enfin voir le jour. Sentsov n’y est certainement pour rien mais la compagnie de chemin de fer russe appuyée par Gazprom a récemment lancé le projet. Des ouvriers s’affairent déjà sur les rives. Ironie du sort: Cet ouvrage qui mènera peut-être un jour Oleg Sentsov vers la liberté sera réalisé par les ingénieurs qui ont construit le pont reliant la Russie à cette Crimée annexée si chère au réalisateur ukrainien.

Paul GOGO

France Culture. Six policiers arrêtés, accusés de torture en prison

Six policiers ont été arrêtés lundi en Russie. Ils sont accusés d’avoir participé à la torture d’un prisonnier en juin 2017, une affaire révélée la semaine dernière par le journal d’investigation russe Novaia Gazeta qui a mis en ligne une vidéo des faits.

Il s’agit d’un extrait d’une dizaine de minutes montrant un prisonnier de la colonie de correction numéro 1 de Yaroslav, subir des actes de tortures.

Sur cette vidéo mise en ligne par le journal d’investigation indépendant du pouvoir Novaia Gazeta, on peut voir une dizaine de policier s’acharner à coups de matraques sur Evgueni Makarov, le prisonnier.

Lundi, les autorités russes ont arrêté six policiers soupçonnés d’avoir participé à ces actes de violence.

Anastasya Garina du comité indépendant de lutte contre la torture se félicite de la réaction des autorités.

« Il y a eu une réaction de la part des autorités. Et elle a été bonne, adéquate. Mais il faut comprendre que cette situation de violence en prison n’est pas une exception, c’est plutôt la règle en Russie. »

D’après le comité, une centaine de prisonniers se seraient plaints de violences dans cette même prison. Des violences semble-t-il cautionnées par la direction.

 » Les détenus russes font très souvent l’objet de violences de la part des membres de l’administration pénitentiaire. Parfois ces violences viennent de détenus a qui l’administration de la prison commande ces violences. Nous avons aussi d’autres cas dans lesquels les administrations ferment les yeux sur des bagarres entre détenus. »

Devant l’écho inédit de cette vidéo, les enquêteurs ont promis d’arrêter d’autres policiers dans les jours à venir.

Paul GOGO pour France Culture

RFI. Reportage, après la liesse, le cas Sentsov

Après la victoire, le sacre. Tournée en bus pour les Bleus à Paris, « Deschamps Elysées » à l’Etoile, ou plutôt aux « deux étoiles ». Les Bleus perchés sur le toit du monde. On ne vous refera pas le film dans Accents d’Europe.

On a juste sélectionné deux images, en marge de la performance sportive. Celle de Kylian Mbappé tapant dans la main d’une opposante des Pussy Riot, qui avait fait irruption sur la pelouse pour interrompre brièvement le match. Ou cette autre photo, d’une fan zone vide avec cette légende : « La liberté est finie. Bienvenue dans la vraie Russie ». Deux photos qui font, bien sûr, référence à la situation des droits de l’homme à Moscou. Car derrière cette formidable liesse mondiale, il y a bien sûr une opération de communication bien orchestrée par Vladimir Poutine. Et le sort d’un homme Oleg Sentsov qui se meurt dans une colonie pénitentiaire du nord de la Russie. Le cinéaste ukrainien, engagé contre l’annexion de la Crimée, est en grève de la faim. Il a été condamné à 20 ans de prison pour terrorisme et trafic d’armes, à l’issue d’un procès qualifié de « stalinien » par Amnesty. Pour l’instant, aucune pression internationale n’a fait plier Poutine. Et en Russie, le cas Sentsov est quasiment tabou. A Moscou, le reportage Paul Gogo.

 

La Libre Belgique. Poutine et Trump réunis à Helsinki pour un exercice de com’

Ce lundi, quelques heures après la fin de la Coupe du monde, le président russe Vladimir Poutine se rendra à Helsinki pour rencontrer le président américain Donald Trump pour une première rencontre bilatérale. Dans les médias russes, on n’attend pas grand chose de cette rencontre, si ce n’est un exercice de communication que la presse estime déjà remporté par le président russe. Car cette rencontre est avant tout une question de symbole et d’images. Mille quatre cents journalistes de 61 pays seront présents, ce lundi, à Helsinki. D’après le journal russe Kommersant, Vladimir Poutine et Donald Trump auraient accepté le principe d’une conférence de presse commune durant laquelle ils devraient présenter une déclaration commune de deux pages insistant sur “l’importance de maintenir le dialogue entre leurs deux pays et leurs services de sécurité”. Objectif pour le Kremlin : parvenir à organiser une prochaine visite du président américain à Moscou. “Les médias étrangers ont publié de nombreux reportages présentant Trump comme un président soudain prêt à échanger. Par exemple, sur la question d’une redéfinition des influences en Europe et sur ‘l’Ukraine donnée à Moscou’. Mais les experts sont formels, aucun changement géopolitique notable ne se produira à l’issue de ce sommet”, modérait dimanche le journal populaire “Komsomolskaia Pravda”. Le président Trump n’a pas dit autre chose dimanche sur CBS en déclarant qu’il avait “de faibles attentes” quant à son entrevue avec M. Poutine.

Un Mondial diplomatique

Cette rencontre arrive à l’issue d’un Mondial réussi. “La meilleure coupe de tous les temps” a déclaré le président de la Fifa Gianni Infantino, samedi, lors d’un gala organisé par le président Poutine dans la grande salle du prestigieux théâtre Bolchoï. Ne cachant pas le rôle de “soft power” d’un tel événement, le président russe a pris la balle au bond devant de nombreuses délégations étrangères en remerciant les supporters étrangers “ d’être venus constater que la Russie de 2018 ne correspondait pas aux clichés de l’étranger”. L’air de rien, le Mondial a fait office de séquence diplomatique pour le président russe. Pendant un mois, Vladimir Poutine a rencontré des dizaines de chefs d’Etat venus échanger quelques mots à l’occasion d’un match de football. Persuadé que son équipe n’irait pas loin dans le Mondial, le président russe s’est bien gardé d’assister aux matchs, envoyant son premier ministre Dmitri Medvedev assurer une présence officielle. Mais la plupart des chefs d’États venus à Moscou ont fait un arrêt par le Kremlin avant de se rendre au stade. En ce week­end de finale, ce ne sont pas moins d’une douzaine de responsables politiques qui ont défilé au Kremlin, de Palestine, du Gabon, de Moldavie, de Hongrie, du Soudan jusqu’à la présidente Croate Kolinda Grabar-Kitarovi et au président français Emmanuel Macron venus supporter leurs équipes finalistes. La semaine dernière, c’est le dossier syrien que le président russe a tenté de faire avancer en rencontrant dans sa maison de campagne à quelques kilomètres de Moscou un responsable iranien et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou dans la même journée. De quoi pousser certains observateurs à soupçonner le président Poutine d’avoir utilisé la Coupe du monde pour s’organiser son sommet diplomatique personnel en miroir au sommet de l’Otan organisé à Bruxelles les 11 et 12 juillet derniers.

La Libre Belgique. Des Nigérians pris au piège du Mondial

Entrés sans visa en tant que supporters, ils espéraient rester et trouver du travail. C’était un leurre.

L’offre paraissait alléchante pour les quelques centaines de Nigérians aujourd’hui coincés sans billet retour, à Moscou et Saint-Pétersbourg. Des agents touristiques leur ont vendu un forfait en apparence très avantageux. Il comprenait un billet d’avion pour Moscou; un ticket pour assister à un match de la Coupe du monde, et surtout, une “Fan ID”. Ce document offert aux détenteurs de tickets de matchs permettait à quiconque de se rendre en Russie sans visa le temps de l’événement. Les Nigérians pensaient profiter de leur présence sur le territoire russe pour y trouver du travail.

“On a dit à ces jeunes hommes que ce Fan ID leur permettrait de travailler en Russie. Le Fan ID a représenté une opportunité pour les trafiquants d’êtres humains. Certains de ces hommes espéraient trouver du travail en usine, d’autres, à qui on a expliqué que la Russie manquait de footballeurs, ont pensé pouvoir intégrer un club de football en arrivant”, explique, dépitée, Ioulia Silouïanova de l’ONG russe Alternativa. Les jeunes Nigérians ne comprennent pas la situation et l’ambassade du Nigeria en Russie peine à apporter de l’aide. Pire, elle met des bâtons dans les roues des bénévoles russes. Jeudi, l’ambassade a fait miroiter un vol retour aux Nigérians piégés en Russie. Une cinquantaine d’entre eux a passé la journée devant le terminal destiné aux VIP de l’aéroport Sherementievo de Moscou.

“L’ambassade a organisé un piège en nous faisant amener une foule à l’aéroport. Certains d’entre eux sont un peu agressifs. Plus ils sont fatigués, plus ils s’énervent et la police russe ne comprend pas ce qui se passe. L’ambassade espérait sans doute que tout le monde finisse en prison”, explique Ioulia Silouïanova. Devant l’échec de cette tentative, la police a rapatrié la cinquantaine de personnes, vendredi, dans le centre-ville de Moscou.

Esclavage et prostitution

Regroupés sur le trottoir qui fait face à l’ambassade, les hommes ne lâchaient pas leur précieuse Fan ID. Leur présence sur le territoire russe deviendra illégale à partir du 25 juillet prochain (NDLR Entre-temps, Vladimir Poutine a annoncé rallonger la validité de ces documents jusqu’au 31 décembre 2018). Spécialisée dans la gestion de ce genre de situations, l’ONG Alternativa ne reçoit aucun financement de l’État russe et les bénévoles risqueraient d’être qualifiés d’agents de l’étranger s’ils recevaient de l’argent de l’extérieur. “Nous nous finançons nous-mêmes, il nous est impossible de financer leur retour ou même un hébergement d’urgence”, explique la bénévole d’Alternativa. Résultat, scène rare en Russie, ils ont été plusieurs dizaines à passer la nuit à même le sol, vendredi, en plein centre de Moscou. “Il s’agit pour nous de mettre la pression à l’ambassade. Le problème doit être résolu rapidement. Car même si nous n’avons jamais vécu de situations de ce type, nous en connaissons les conséquences. Lorsque des personnes se retrouvent en position de faiblesse comme c’est le cas de tous ces hommes, il est fort probable qu’on les retrouve dans des réseaux d’esclavage dans quelques semaines, lorsque leur présence sur le territoire sera devenue illégale et qu’elles seront désespérées”, avertit un bénévole. L’association est d’autant plus vigilante

qu’elle a repéré plusieurs réseaux de prostitution durant la Coupe du monde. “Nous avons démantelé un bordel la semaine dernière en collaboration avec la police. Il s’agissait ici aussi de femmes nigérianes. La prostitution des femmes a lieu toute l’année, ce qui n’est pas le cas des trafics touchant les hommes, analyse Ioulia. Mais une chose est claire, nombre d’entre elles ont profité du Mondial et de son système de Fan ID pour entrer en Russie et disparaître dans des réseaux de prostitution.”

RFI. La réforme des retraites inquiète les russes

(Reportage pour l’émission Accents d’Europe)

L’annonce était censée se noyer dans la ferveur des supporters de la Coupe du monde, celle de la réforme des retraites russes. Sauf que la réforme est explosive : le départ à la retraite sera désormais lié à l’espérance de vie. Dans un pays où les pensions sont maigres et l’espérance de vie plafonne à 66 ans pour les hommes, et 70 ans pour les femmes, la nouvelle a entraîné une levée de boucliers. Reportage de Paul Gogo à Iaroslavl.

Le premier ministre russe Dmitri Medvedev en a fait l’annonce, l’air de rien, quelques minutes avant le premier match de la Coupe du Monde, le 14 juin dernier. Le Kremlin souhaite lancer la Russie dans une réforme des retraites. Inchangé, le plafond de départ à la retraite côtoierait les chiffres liés à l’espérance de vie. Quasi unanimement contre cette réforme, les russes craignent de devoir travailler à en mourir. Reportage à Iaroslavl, ville de 600 000 habitants située à 300 km de Moscou.

L’annonce de cette réforme des retraites est arrivée comme un cheveux sur la soupe. Pour les russes, le sujet est sensible, personne n’a osé s’y attaquer depuis l’instauration en 1932 par Staline de paliers simples. 60 ans pour les hommes, et 55 ans pour les femmes. Avec cette nouvelle réforme, ceux-ci devront partir à la retraite respectivement à 65 et 63 ans. Ce changement annoncé met les russes en émoi.
Bière à la main devant un magasin d’alcool, Nikolaï, 37 ans fait partie de ces nombreux russes qui survivent grâce à de petits boulots. Il se prépare à vivre une retraite difficile.

« J’ai 37 ans et je n’ai jamais travaillé officiellement, j’ai toujours bossé dans un garage. Sur mon livret de travail je n’ai que cinq ans d’ancienneté. La seule solution c’est de mettre de l’argent de coté dès maintenant et d’essayer de toucher des intérêts ».

En Russie, nombreux sont les retraités actifs tant les pensions sont faibles. Mais parfois, le corps ne suit plus, les employeurs non plus. C’est le cas du père de Nikolaï.

 » Mon père par exemple, a pris sa retraite à 60 ans mais plus personne ne veut l’embaucher parce qu’à 60 ans tu ne peux trouver qu’un travail d’éboueur. Mais il a pas envie de faire ça, il a déjà été dans le bâtiment toute sa vie. S’il n’avait pas pris sa retraite à 60 ans, il aurait passé cinq ans sans boulot et sans pension ».

Preuve que ce thème touche profondément les russes, aborder le sujet dans une cour d’immeuble fait descendre les voisins. Ils ont tous leur mot à dire. Pas le temps d’interroger Anna, dévastée par cette annonce, les mots sortent seuls. Cette femme de 55 ans qui devait partir à la retraite l’année prochaine fond en larme à l’idée de devoir travailler huit ans de plus.

« Je suis boulangère à l’usine, je touche 20 000 roubles par mois et je suis debout devant mon four toute la journée, ça veut dire quoi, que je ne vais pas avoir de retraite et que je vais finir ma vie devant mon four ?
Le week-end, j’arrondis mes fins de mois comme caissière chez Dixi parce que 20 000 roubles ça ne me suffit pas pour vivre et maintenant on me vole ma retraite. Que la réforme passe ou non, j’ai encore un an à travailler, j’ai déjà 55 ans et je n’ai plus de santé ».

Au cœur du problème, la pauvreté. 20 millions de russes vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté.

« Une retraite à 63 ans, c’est inimaginable, personne ne survivra. Pour être honnête, la moitié de ma génération a déjà disparu. Les plus anciens meurent déjà .
Mon fils est soudeur, il touche 17 000 roubles par mois, on est tous en dessous du seuil de pauvreté. Certains ont leur salaire qui augmente mais ce n’est pas le cas pour nous, le commun des mortels. On touche cet argent, on paie notre loyer, les impôts, les taxes et il ne reste plus rien pour acheter du pain ».

Toutes mettent en exergue leurs conditions de vie difficiles. Vieux immeubles, routes cabossées et produits d’alimentation de mauvaise qualité, Liouba et Ksenia en ont particulièrement contre le président Poutine.

« Essayez de vivre avec 8000 roubles par mois ! En plus ils disent que les retraités qui travaillent n’auront pas de pension.
« J’ai une hypothèque, on a acheté un appartement, il faut bien vivre quelque part,
Et voilà, on va travailler à vie mais il y en a beaucoup qui ne vivent même pas après cet age là. C’est quoi notre niveau de vie ? La qualité de notre nourriture laisse à désirer, nos magasins aussi, nous sommes tous contre cette réforme ».

Depuis quelques jours, de petites manifestations sont organisées à travers la Russie. Interdites pendant la Coupe du monde, elles pourraient redoubler d’intensité à l’issue du tournoi.
Andreï, 38 ans, fraiseur-tourneur s’est joint à un rassemblement organisé par les soutiens de l’opposant Alexeï Navalny dans le centre de Iaroslavl. Avec cette réforme, les hommes partiront à la retraite à un age qui correspond à leur espérance de vie, l’ouvrier craint de ne jamais voir la couleur de sa pension.

« C’est clair que d’ici 20 à 25 ans, ça sera très difficile pour moi d’accomplir mon travail, le fait qu’ils augmentent l’age de départ à la retraite à 65 ans pour les employés des services publics, les ouvriers, les chauffeurs, ça va être très difficile de survivre jusqu’à cet âge là. Ça, les forces de sécurité ne vont pas le vivre, ils partiront en retraite avant nous et auront une pension bien différente de la notre ».

Pour ne rien arranger, le Kremlin souhaite également augmenter la TVA à l’issue de la Coupe du Monde. Les syndicats de travailleurs et partis politiques d’opposition espèrent mobiliser les foules dans les semaines à venir. De quoi pousser le président Poutine à prendre ses distances avec cette réforme annoncée par le premier ministre Medvedev, expliquant qu’il n’avait pas encore donné son feu vert. Une chose est certaine, le Kremlin garde l’œil sur la population vent debout contre ces annonces.

Paul Gogo, Iaroslavl, RFI