La Libre Belgique. Le Mondial doit encore convaincre les russes

L’équipe russe ouvrira, ce jeudi, la Coupe du monde, en affrontant l’Arabie saoudite à Moscou. Les premiers supporters étrangers se regroupaient déjà en début de semaine sur la place du Manège, dans le centre de la capitale, pour chanter entre supporters du monde entier. “Nous pousserons notre équipe jusqu’au bout, lance un membre d’un petit groupe de Russes. Nous sommes venus encourager notre équipe en vendant des drapeaux russes.” Plus loin, de vrais supporters se font plus discrets. “Peu importe que nous n’allions pas loin dans ce Mondial, cet événement est une opportunité incroyable pour nous. Ce qui manque à Moscou et à la Russie de manière générale, c’est une atmosphère et une inspiration européennes. Il faut que les Russes voient d’autres gens, qu’ils changent de mentalité. C’est mon objectif pendant ce Mondial, faire la fête avec les supporters du monde entier et discuter avec eux”, explique Emile, Moscovite, un drapeau russe sur les épaules.

Un impact économique limité

Questionné sur le sujet lors d’une intervention en direct à la télévision russe, la semaine passée, le président Poutine n’en a rien caché : l’équipe nationale risque de ne pas briller très longtemps durant la compétition.“L’essentiel est que nous parvenions à organiser une fête du football mondial.”A Moscou, l’effervescence peine à gagner en puissance pour le moment. Dimanche dernier, plus de 3 000 personnes, majoritairement des adolescents venus voir leurs chanteurs favoris, se sont déplacées pour assister à l’ouverture de la fan zone moscovite, prévue pour accueillir jusqu’à 25 000 spectateurs. Si l’enthousiasme se retrouve plus dans les plus petites villes hôtes, la Coupe représente avant tout une façon de se remplir les poches en augmentant les prix des transports et des hôtels. Pour autant, d’après l’agence d’évaluation financière Moody’s, la Coupe du monde aura de manière générale un impact très limité sur l’économie du pays.

Rendre la Coupe aux Russes

A Saint-Pétersbourg, des militants des droits de l’homme ont décidé de souligner la distance entre la communication de la Fifa (Fédération internationale de football) et du Kremlin, et les citoyens. Olga Polyakova a créé l’initiative “Coupe pour les gens”. Objectif : faire du Mondial un moment de rencontre entre Pétersbourgeois et supporters étrangers et pousser les Russes à participer plus activement à la démocratie locale. “Notre stade a été construit par des ouvriers nord-coréens très sûrement traités comme des esclaves, certains sont morts sur le chantier. Les quelques matchs qui se joueront à Saint-Pétersbourg valent-ils ces quelques morts et toute cette corruption?, demande la militante. Il s’agit de notre argent, de l’argent public. Il est de notre devoir de s’intéresser à ces décisions qui sont prises sans concertation et d’expliquer aux supporters étrangers comment le stade a été construit.

Paul GOGO

Publicités

La Libre Belgique. Des hooligans surveillés de très près

Les images avaient fait le tour du monde en 2016. En plein Euro, hooligans russes et anglais alcoolisés s’étaient affrontés dans les rues de Marseille devant des policiers français impuissants. Depuis plusieurs mois, les tabloïds anglais font monter la sauce en laissant entendre que le Mondial pourrait faire l’objet d’un match retour des affrontements de la cité phocéenne. La BBC a diffusé l’année dernière un reportage dans lequel des supporters russes promettaient un “festival de violence” lors de la Coupe du monde. Une déclaration sous forme de provocation prise au mot par la presse internationale. Certains journaux anglais en sont même arrivés à déconseiller à leurs lecteurs de se rendre en Russie : des hooligans ultraviolents et des ours s’y promèneraient dans les rues…

“Les supporters se cachent”

“Les Anglais en font beaucoup mais il n’y aura personne en face”, assure Alexander Shprygin, président de l’association des supporters de football russe. En 2016, ce supporter, alors proche de l’ancien ministre des Sports Vitali Mutko, a fait la une des médias français. Arrêté par la police pendant les affrontements de Marseille, il a été renvoyé en Russie et interdit de territoire pour trois ans. “Pendant la Coupe du monde, certains de mes amis vont partir en vacances, d’autres vont rester devant la télévision, je pense regarder les matchs depuis l’entrée des stades sur mon téléphone”, raconte ce fan de football désabusé. “Des centaines de supporters russes ont été convoqués par la police ces derniers mois. Certains ont été menacés par le FSB. Il y a des refus d’attribution de “fan ID” (NdlR : badges nécessaires pour assister aux matchs) en masse. Poutine va prouver qu’il peut faire les choses bien et il va y arriver. Les supporters vont attendre la saison prochaine pour revenir dans les stades. Pour le moment, ils se taisent, se cachent, ils ont peur des représailles.”

Défaite russe

“Une liste noire de supporters existe, elle a été rendue publique. Seulement un millier de supporters sont enregistrés dans nos fichiers, les refus de ‘fan ID’ sont très rares”, affirme Anton Gusev, chef adjoint du ministre de l’Intérieur chargé de l’organisation des événements de masse. “Plus d’un millier de policiers étrangers se joindront à nous pendant l’événement, dont de nombreux policiers anglais, pour faire en sorte que certains hooligans puissent être détectés par nos services dès leur arrivée sur le territoire.” Le mois dernier, des cosaques, ces hommes, qui se considèrent comme des héritiers des milices tsaristes jadis chargées de protéger les frontières du pays, avaient choqué l’opinion publique en s’attaquant à une manifestation d’opposition, fouet à la main. Ils appuieront les forces de l’ordre dans quatre des villes hôtes, non armés, sans fouets mais en costumes tradition­nels. La police russe mise également sur les mauvaises performances de l’équipe nationale pour contrôler les groupes violents. “Nous avons déjà identifié les matchs à risque”, affirme le représentant de la police. “Ils sont d’autant peu nombreux que la Russie pourrait ne pas avoir à jouer beaucoup de matchs.

Paul GOGO

Libre Belgique. Les forces de l’ordre sur le pied de guerre durant le Mondial

 

Reportage à retrouver sur le site internet de La Libre Belgique .

C’est l’ensemble des services de sécurité qui est mobilisé, de la police à l’armée”, confirme Alexei Lavrishchev, en charge de la sécurité durant le Mondial. Aux troupes russes s’ajouteront un millier de policiers étrangers hébergés dans la périphérie de Moscou, dans une “auberge espagnole” de la police. Ces derniers mois, des responsables russes se sont rendus en France et au Brésil pour bénéficier du retour d’expérience de ces deux pays hôtes de la Coupe du monde et de l’Euro. L’année passée, le budget sécurité du Mondial russe n’a cessé d’augmenter pour atteindre aujourd’hui une somme estimée à 32 milliards de roubles, soit environ 435 millions d’euros. Outre les hooligans, c’est le risque terroriste qui mobilise le plus l’attention des services de sécurité. A l’automne dernier, des canaux de propagande de l’organisation État islamique ont diffusé des menaces claires à l’encontre de la Russie. “Environ 8 500 djihadistes originaires de Russie ou des républiques d’Asie centrale auraient rejoint les rangs de l’EI ou d’autres groupes djihadistes au Moyen-Orient. Si le nombre exact de ceux qui sont revenus dans leur pays est inconnu, il est certain qu’au cours des mois qui ont précédé sa déroute territoriale, l’EI a donné pour instruction à certains d’entre eux de former des cellules dormantes pour passer à l’action le moment venu”, explique le Center for Strategic and International Studies.

Police fatiguée

Interrogé sur les menaces qui visent la Coupe du monde, Anton Gusev, chef adjoint du ministre de l’Intérieur en charge de l’organisation des événements de masse, s’est voulu aussi rassurant qu’énigmatique. “Nous savons beaucoup de choses, je peux vous assurer que les mauvaises choses n’auront pas lieu durant la Coupe, il n’y a aujourd’hui aucune menace sérieuse qui plane sur l’événement.” Mais, du côté des forces de l’ordre, cette mobilisation générale semble déjà fatiguer les troupes, qui seraient mal nourries, mal payées et concentrées dans onze villes hôtes et trente­ deux centres d’entraînement du pays. “Dans certaines régions, nous en arrivons à une situation telle qu’il n’y a simplement plus assez de personnel pour répondre aux appels”, affirme Vladimir Vorontsov, du syndicat interrégional de la police russe, cité par l’agence Reuters. “Cela bénéficie à la criminalité.”

Russie: l’opposant Alexeï Navalny et plus de 1500 manifestants arrêtés

Reportage pour RFI dans la manifestation d’opposition du 5 mai 2018 à Moscou.

Alexeï Navalny l’appelle « le vieillard peureux ». Vladimir Poutine sera investi lundi 7 mai pour un nouveau mandat à la tête de la Russie, et le président russe n’aime pas qu’on lui gâche la fête : des dizaines de manifestations organisées à travers tout le pays par son principal opposant Alexeï Navalny ont été réprimées. Il y a eu plus de 1 500 arrestations selon une organisation de défense des droits de l’homme.

Avec notre correspondant à Moscou,  Paul Gogo

« Poutine voleur » ou encore « A bas le Tsar ». Les Russes opposés à Vladimir Poutine ont été nombreux samedi à répondre à l’appel de son opposant principal Alexeï Navalny.

Des rassemblements ont été organisés dans toutes les grandes villes du pays, mais c’est dans la capitale que la situation a été la plus tendue. Car à deux jours de l’investiture du président russe, la police y est présente en nombre. Vladimir Poutine entamera lundi son quatrième mandat. Artëm, 20 ans, milite pour une alternance du pouvoir : « 20 ans au pouvoir ce n’est pas normal parce que le changement de pouvoir c’est la condition du progrès d’un pays. Sans alternance, il se passe ce qui arrive en ce moment dans notre pays, la corruption. Dans n’importe quel pays le pouvoir tourne, ici nous n’avons que Poutine, ce n’est pas normal. »

Le rendez-vous semble avoir mobilisé l’opposition russe dont certains slogans ont fait référence au récent mouvement de protestation arménien. « Comme en Arménie » en référence à la révolution pacifique que vit le pays depuis plusieurs semaines. À l’image de Glen, 21 ans, les manifestants sont nombreux à souhaiter un mouvement de ce type en Russie mais sans forcément y croire : « On verra comment ça va se passer après-demain, j’aimerais que l’on reste dormir sur cette place, que l’on fasse une nouvelle Arménie qui changera notre pays. De toute façon, Poutine a déjà été réélu, il restera encore six ans donc une révolution pacifique est aujourd’hui le seul moyen de faire changer les choses ». Quelques minutes plus tard, Glen sera arrêté comme plus de 1 600 autres manifestants à travers le pays samedi.

Chose rare en Russie, des projectiles ont été lancés sur la police très présente qui a répondu avec des gaz lacrymogènes pour empêcher le blocage d’une avenue. Rassemblés place Pouchkine, les militants ont également dû faire face à une centaine de partisans du président Poutine dont certains en sont venus aux mains. Des cosaques en costume traditionnel étaient également présents. Ils ont participé à l’arrestation d’Alexeï Navalny.

 

Libération. Corruption en Russie : la preuve par le feu

Reportage diffusé dans Libération le 30 mars 2018.

Après l’incendie qui a fait 64 morts, dont 41 enfants, dans un centre commercial dimanche dernier, l’enquête pointe de nombreuses négligences à tous les niveaux, révélatrices de l’incurie publique.

 

«Mon petit frère, Vadim, 11 ans, était sur la liste des disparus après l’incendie», raconte Andreï Tchmykhalov, 19 ans, en retenant ses larmes. D’après les premiers éléments de l’enquête, c’est un court-circuit qui a déclenché dimanche dernier l’incendie dans le centre commercial «Cerise d’hiver», dans lequel ont péri au moins 64 personnes, dont 41 enfants, pris au piège dans des salles de cinéma. Le feu a pris extrêmement vite, les alarmes incendie n’ont pas fonctionné, les sorties de secours étaient condamnées… Andreï, comme toute la ville endeuillée, attend les résultats de l’enquête. «Une chose est certaine, les portes des salles de cinéma étaient fermées à clé pendant le film, ils n’avaient aucune chance de s’enfuir», déplore-t-il. Les habitants de Kemerovo, une ville industrielle de Sibérie à 3 000 km de Moscou, défilent sans interruption depuis déjà cinq jours pour déposer fleurs et peluches sur un mémorial improvisé. Quelques étudiants leur tendent mouchoirs et verres de thé.

«Les employés se plaignent souvent que des gens entrent dans les salles sans payer après le début des séances. Il peut leur arriver de fermer les portes à clé pour éviter les resquilleurs», affirme Svetlana, animatrice dans le centre commercial. A l’irresponsabilité flagrante de certains employés se serait ajoutée l’impuissance des pompiers. Plusieurs familles de victimes ont porté plainte contre les secouristes, et les témoignages sont accablants. «Ma fille était enfermée dans le cinéma, les pompiers m’ont empêchée d’accéder à la salle. Ils n’ont pas voulu me croire quand je leur ai dit qu’il y avait plein d’enfants à l’intérieur. J’ai mis mon téléphone en haut-parleur, ma fille me disait qu’elle était en train de mourir, ce sont ses derniers mots», racontait une mère de famille à la chaîne de télévision Dojd. Quelques minutes après le début de l’incendie, les pompiers sont effectivement arrivés sur place, mais sans masques à oxygène. Ils n’ont pas tenté de sauver les enfants pris au piège, racontent plusieurs témoins, dénonçant l’absence d’un hélicoptère qui aurait pu arroser le toit, qui s’est finalement effondré sur le cinéma. Chaque nouvelle tragédie rappelle que le sous-équipement des casernes et le manque de moyens des secouristes ne sont pas une nouveauté en Russie.

«Indéboulonnable»

L’incendie de Kemerovo n’est pas un banal fait divers. En témoigne la vague d’indignation qui s’est abattue sur différentes villes de Russie. A Moscou et Saint-Pétersbourg, plusieurs milliers de personnes ont participé à des actions de commémorations spontanées, et plusieurs gouverneurs n’avaient pas attendu le Kremlin pour déclarer le deuil officiel. Sur les réseaux sociaux, pour un grand nombre de Russes, la tragédie illustre des dysfonctionnements profonds dont le pays est malade. C’est la corruption des autorités locales et des services publics qui ont tué. Dans l’œil du cyclone, Aman Touleev, 73 ans, gouverneur depuis 1997 de cette région qu’il a transformée en fief et qu’il dirige d’une main de fer. «Vous sentez cette odeur qui envahit la ville ? C’est de l’azote. L’usine locale s’est arrangée avec la mairie pour pouvoir dégager ses produits toxiques à la tombée de la nuit. La corruption est partout ici», explique Glen, 21 ans. Depuis dimanche dernier, cet étudiant photographie le deuil. Mardi, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées devant l’administration régionale pour demander la démission du gouverneur. Mais le responsable politique et ses sbires n’ont répondu que par le mépris et la maladresse, n’ayant pas goûté certains slogans politisés prononcés sur la grande place de Kemerovo par des habitants en colère. Rapidement, il a été insinué que ces réunions de citoyens indignés ressemblaient à des provocations fomentées par l’opposition. Ce même message a été véhiculé par les chaînes de télévision fédérales, qui n’ont pas consacré de sujets à la catastrophe avant lundi matin.

Effrayé à l’idée de se faire remarquer par Moscou, Touleev a qualifié ses administrés endeuillés de «chahuteurs» estimant que des gens qui demandaient sa démission ne pouvaient être que des provocateurs venus de l’extérieur. Puis il a fermé la grande place du centre-ville en y alignant des dizaines de policiers antiémeute. Il s’est excusé de la catastrophe auprès de Vladimir Poutine, sans jamais prononcer le moindre mot de compassion à l’égard des victimes. Quant au président russe, il aura attendu plus de trente-six heures avant de se rendre sur place et de décréter une journée de deuil national. Son passage éclair à Kemerovo n’a pas convaincu la population qu’il a soigneusement évitée, préférant une réunion privée avec les dirigeants locaux. Comme pour acheter la paix sociale, l’Etat a versé, en urgence, 5 millions de roubles d’indemnisation par victime, soit près de 71 000 euros.

Après l'incendie qui a couté la vie à 64 personnes, les habitants de la ville de Kemerovo en Sibérie sont venus rendre hommage aux disparus en apportant fleurs et peluches à l'angle de la rue prospekt Lenina ou se trouve le centre commercial.
COMMANDE N° 2018- 0410

Les hommages aux disparus, à Kemerovo, mercredi. (Photo Olivier Sarrazin. Hans Lucas pour Libération)

Ce n’est pas la première fois qu’Aman Touleev fait face à la critique après des catastrophes mortelles. En 2009, 91 mineurs ont péri dans l’explosion d’une mine. La corruption des élus locaux avait déjà été pointée du doigt, la colère étouffée. Touleev n’a pas été démis.

Cette fois encore, le chef de cette région qui a voté massivement pour le président russe le 18 mars semble conserver le soutien du Kremlin. Poutine ne souhaite pas pour le moment s’en séparer et «prendre le risque d’agir sous le coup de l’émotion»,tout en promettant de trouver et punir les coupables. Certes, les responsables du centre commercial ont été interpellés, ainsi que le gardien qui aurait éteint l’alarme et quelques gradés intermédiaires chez les secouristes. Mais, comme d’habitude, il ne s’agit que de boucs émissaires.

«Touleev contrôle absolument tout, les institutions comme l’économie, explique Nikolaï Petrov, politologue à la Haute Ecole d’économie de Moscou. Ce qui lui permet, entre autres, de délivrer de très bons résultats à Poutine à chaque élection et de gérer ce genre de protestations sans jamais craindre pour son fauteuil. Pour cela, il s’appuie sur la police et les médias locaux qu’il contrôle aussi. Ce système le rend indéboulonnable. Peut-être que cette fois-ci est celle de trop. Vladimir Poutine va sûrement le remplacer après son inauguration. Mais pas plus tôt, il ne faudrait pas que la rue croit qu’elle a pu exercer une pression sur le Kremlin.»

L’enquête, qui ne fait que commencer, pointe déjà vers une complicité meurtrière des autorités. En 2013, pour ouvrir son complexe au plus vite, la directrice du centre commercial aurait profité d’un arrangement entre amis. L’administration régionale a donné l’autorisation de mettre en exploitation son entreprise, malgré les manques constatés dans la sécurité anti-incendie lors d’une visite d’inspection du ministère des Situations d’urgence. Graisser la pâte des inspecteurs est une pratique courante en Russie, moins coûteuse qu’une mise aux normes. Les autorités ont également accepté d’enregistrer l’établissement comme une petite entreprise, statut qui lui permet d’éviter des contrôles trop réguliers.

«Éviter les vagues»

Devant le mémorial improvisé, une grand-mère essuie ses larmes. «Nous sommes nombreux à avoir cru à un attentat. Ce n’est finalement qu’un accident dû aux négligences de nos dirigeants, c’est presque pire», chuchote-t-elle. «Le flou sur les faits, sur le nombre de victimes, les nombreuses rumeurs, le secret de l’enquête, tout cela vient du fait que le Kremlin souhaite que cette affaire soit la moins médiatique possible. Leur priorité, ce ne sont pas les victimes. Il faut éviter les vagues, la contestation doit rester locale, les mouvements de colère doivent être contrôlés», explique Ekaterina Gordon, journaliste et candidate à la dernière présidentielle, venue enquêter sur place. Vendredi, les pompiers ont quitté les lieux et l’école réquisitionnée pour accueillir les victimes a fermé ses portes. Le rassemblement prévu ce samedi a pris l’eau. Les fonctionnaires locaux peuvent dormir sur leurs deux oreilles, la douleur des habitants a pris le pas sur la colère. Jusqu’à la prochaine catastrophe

Paul GOGO, envoyé spécial pour Libération

La Libre Belgique. L’embargo russe, une opportunité pour un apprenti fromager belge

DSC_9766.JPG

Il faut rejoindre la ville d’Obninsk située à 100 km au sud de Moscou, puis entrer dans les entrailles d’un centre commercial pour trouver l’atelier de fromage du Belge Philippe Nyssen et du Français Frédéric Piston d’Eaubonne. En août dernier, ces deux entrepreneurs expatriés en Russie ont mis en vente les premiers fromages de leur marque “Grand laitier”. Ils sont aujourd’hui vendus dans plus de 200 points de vente de la région de Moscou. Un chiffre que les deux amis souhaitent désormais décupler. Pour cela, il leur faudra déménager. La construction d’un atelier est prévue, ralentie par l’abandon d’un fonds d’investissements refroidi par les sanctions européennes.Sans l’embargo russe sur les produits laitiers et la viande européenne, cette aventure n’aurait peut-être jamais vu le jour. Tout a commencé en 2014, au lendemain de l’annexion de la Crimée et du début de la guerre du Donbass. L’Union européenne a alors décidé d’instaurer des sanctions économiques à l’encontre de la Russie. Excédé par cette punition, le pays répondra par la mise en place d’un embargo envers certaines de nos viandes et produits laitiers. “Depuis, la Russie s’est lancé le défi de l’autonomie alimentaire et elle est en train d’y arriver”, assure Frédéric Piston d’Eaubonne. D’après Rosstat, le service fédéral des statistiques russes, entre 2014 et 2016, la production de lait a plutôt eu tendance à baisser en Russie, tout comme le nombre de consommateurs, augmentation des prix oblige. Les producteurs russes sont aujourd’hui concurrencés par l’importation de produits laitiers meilleur marché venus de Biélorussie. L’État a décidé de multiplier les aides pour moderniser les étables et renouveler les bêtes de race, afin d’améliorer la qualité des produits locaux. “La Russie est aujourd’hui capable de faire du lait et donc des fromages de qualité. Dans notre région, la région de Kalouga, il existe des projets de création de fermes familiales accompagnées par l’État, les bons produits laitiers ont de l’avenir ici”, assure Frédéric Piston d’Eaubonne.

Devenir incontournable

Les fromagers l’assurent : ce n’est pas la volonté de faire un pied de nez aux sanctions qui les a poussés à se lancer ce défi,“c’est tout simplement de l’opportunisme, assume Philippe Nyssen. Il y a un marché qui s’est ouvert. Pendant des années, nous entendions que la qualité du lait russe n’était pas assez bonne pour y produire du fromage. Cet embargo est l’occasion d’améliorer cette production, tout est une question d’investissement et d’organisation.” Depuis cet été, l’atelier produit quatre fromages au lait de vache : un Saint­ Marcellin, un crottin, des “boutons” et une crème à base de fromage blanc. Sans expérience dans le domaine, le Belge a dû tester ses recettes françaises deux ans durant pour s’adapter au climat russe, avec l’aide d’un professeur de l’école française de l’industrie laitière et d’un maître fromager. “Il nous a fallu créer toute une chaîne de production, orienter les agriculteurs pour qu’ils changent leur façon de travailler, organiser la collecte du lait, apprendre à réguler l’humidité, moins importante en Russie qu’en France”, explique-t-il. Quatre cents litres de lait sont transformés chaque jour, les entrepreneurs espèrent atteindre les 70000 au plus vite et produire une dizaine de fromages différents. “L’objectif : que l’entreprise devienne incontournable si l’embargo sur nos produits européens venait un jour à disparaître.”

Texte et photo, Paul GOGO

En Russie, la campagne pour une « grève des élections » de Navalny

Reportage publié dans la Libre Belgique

L’opposant à Vladimir Poutine a réuni ses soutiens dans les grandes villes du pays dimanche. Objectif, pousser la population à bouder l’élection présidentielle.

DSC_9809.JPG

Ce scrutin ne laisse que peu de place au suspens. Selon toutes vraisemblances, Vladimir Poutine sera réélu le 18 mars prochain. Alexeï Navalny n’a pas été autorisé par la commission électorale à se présenter, il souhaite maintenant troubler la réélection de Vladimir Poutine en s’attaquant au taux de participation, chiffre qui marque la légitimité d’une élection. Dimanche, ses partisans sont descendus dans les rues du pays pour appeler au boycott du scrutin. Une manifestation que les militants ont préparé toute la journée, samedi dans leur QG moscovite. « On sait que le Kremlin va dire qu’il n’y avait personne dans les rues demain mais on ne veut pas forcément prouver des choses à Poutine, on veut juste donner envie aux gens de faire bouger la situation. Certains ont baissé les bras quand Navalny s’est vu refuser sa participation à la présidentielle mais je ne compte pas mourir le 19 mars, c’est le moment ou jamais de montrer qu’on n’est pas d’accord avec eux » raconte Alexandra Sokolova, militante de 31 ans. « Ma mère gagne 10 500 roubles par mois (150 euros), c’est une existence pauvre alors quand nos députés nous disent qu’ils sont pauvres avec leurs 150 000 roubles (2150 euros), nous sommes choqués ».

Tracts cachés

DSC_9909.JPG

Les journées de manifestations sont parfois risquées pour les soutiens d’Alexeï Navalny. Dimanche matin, Sergei Boiko, coordinateur du QG du candidat à Moscou a vécu une frayeur. Des hommes habillés en noir l’ont attendu en bas de chez lui. Effrayé, il a couru jusqu’au QG poursuivi par ces hommes qui l’ont finalement jeté dans une voiture non identifiée. Ces hommes se sont avérés être des policiers, le militant a été retrouvé dans un commissariat. « à la veille de nos rassemblements, nous cachons nos tracts dans divers appartements de Moscou car la police a tendance à nous suivre pour nous les confisquer » explique Alexandra Sokolova. Dimanche, les tracts avaient visiblement atteint la place Pouchkine à Moscou, où plus de 3 000 personnes étaient rassemblées.

Petite retraite

DSC_9835.JPG

En route vers le rassemblement, Alexeï Navalny s’est violemment fait arrêter par la police, traîné par terre puis jeté dans un bus de la police. Il devrait être libéré ce lundi matin. Sur la place, la foule s’écrie « La Russie sans Poutine », « Nous sommes contre un monarque présidentiel ». Un homme déguisé en Vladimir Poutine, une couronne sur la tête se fait acclamer par les manifestants. « Marchons jusqu’au Kremlin » s’écrie la foule rassemblée sur l’avenue Tverskaïa. Les accès bloqués, ils doivent se contenter d’une marche, encadrés par des centaines de policiers anti-émeutes et représentants de la garde-nationale. Dans le cortège, Tamara, 80 ans se démarque des milliers de jeunes venus manifester, plus de 3 000 à Moscou. « Je soutiens totalement les jeunes, mon fils est au chômage depuis deux ans, je suis obligée de m’occuper de lui avec ma petite retraite, je suis fatiguée de cette situation, de ces milliardaires au pouvoir qui nous volent notre argent » lance-t-elle, bousculée par la foule dense contenue sur les trottoirs par des centaines de forces de police appuyées par la garde nationale russe. Plus de 240 personnes ont été arrêtées dimanche à travers le pays.

Paul GOGO

En Russie, Vladimir Poutine soigne sa réélection

Point sur la présidentielle russe pour Ouest-France

DSC_9708

Dans une campagne sans suspens ni débat, le maître du Kremlin brigue un quatrième mandat à la tête de la fédération de Russie

Moscou. De notre correspondant

« Un président fort pour une Russie forte », c’est ainsi que Vladimir Poutine, homme fort de la Russie depuis 1999 et candidat à un nouveau mandat de six ans, se présente devant les électeurs. Le 18 janvier, à deux mois pile du vote, le chef du Kremlin lançait sa campagne en plongeant dans les eaux d’un lac gelé pour célébrer la fête de l’Épiphanie. Cette campagne, il la veut la plus courte possible, se posant au-dessus des autres candidats (nationalistes, communistes, libéraux) qui débattront certes à la télévision, mais sans lui.

D’après un sondage de l’institut FOM, 66% des électeurs auraient l’intention de voter Poutine –un score proche de ses 63,2% de la présidentielle de 2012. Le Président est incontestablement populaire. Depuis quelques semaines, il entretient son image d’homme proche du peuple en organisant des déplacements symboliques à la rencontre d’ouvriers, de professeurs, de religieux. Le 3 février, il organisera son premier événement de campagne, en appelant un million de ses partisans à descendre le soutenir dans la rue.

Une opposition sur mesure

DSC_9142

Avant de se lancer dans cette morne campagne, le pouvoir a « organisé » l’opposition. Objectif : que l’élection ait la couleur d’un vote démocratique. Un objectif d’autant plus important à la veille d’accueillir la coupe du monde de football. Il a pour cela fallu contrôler les attaques du trouble-fête Alexeï Navalny, un an durant. Navalny, l’opposant le plus incisif, est finalement interdit de candidature en vertu d’une condamnation ancienne, pour une affaire montée de toutes pièces selon lui.

Depuis janvier 2017, Vladimir Poutine redirige les critiques contre la corruption vers son Premier ministre Medvedev, il calme les jeunes manifestants en les arrêtant, en les faisant expulser de leurs écoles pour s’être « révoltés » ou en envoyant la police chez leurs parents et s’attaque aux réseaux sociaux russes.

L’opposition touchée, le Kremlin a souhaité la diviser en permettant à Ksenia Sobtchak, une opposante populaire chez les jeunes (créditée de 2% des voix) de participer à la campagne. Déclarée candidate une semaine après avoir rencontré Poutine au Kremlin, elle a tous les attributs d’une candidate « autorisée ». Elle a accès aux médias nationaux, ouvre des bureaux à travers le pays sans en être empêchée et bénéficie d’une parole libre. Un véritable traitement de faveur en Russie.

Depuis le début de la campagne, Ksenia Sobtchak a prononcé le nom interdit de « Navalny » sur une télé nationale, déclaré que la Crimée est ukrainienne et s’est rendue, hier, en Tchétchénie pour défier l’autoritaire de cette république autonome, Ramzan Kadyrov.

Alors que Vladimir Poutine mène désormais une bataille contre l’abstention, dernier obstacle qui pourrait délégitimer sa réélection, l’opposition, battue d’avance, se projette déjà dans l’après-Poutine. Une transition dans un monde sans l’homme fort du Kremlin que l’on souhaite organiser, du Kremlin à l’opposition, sans révolution sanglante.

 

Navalny ou la stratégie de l’abstention

Reportage

DSC_9798
Préparation de manifestation au QG moscovite d’Alexeï Navalny

Dimanche matin, Sergei Boiko, coordinateur du QG d’Alexeï Navalny à Moscou, et sa compagne Kristina, chargée des relations avec la presse, sont sortis de chez eux, suivis par des hommes habillés en noir. Effrayés, ils ont couru jusqu’aux bureaux de Navalny. Les policiers ont attrapé Sergeï et l’ont jeté dans une voiture non identifiée.

Navalny, qui avait appelé à manifester dans une centaine de villes, a réussi à atteindre le point de rendez-vous sur une grande artère. Après avoir multiplié les selfies, il a été projeté à terre, puis emmené dans un commissariat. Plus de 240 personnes ont été arrêtées dans le pays.

« Monarque présidentiel »

DSC_9800

« Le Kremlin va dire qu’il n’y avait personne dans les rues. On ne veut pas forcément prouver des choses à Poutine. On veut juste donner envie aux gens de faire bouger la situation » explique Alexandra Sokolova. Cette militante de 31 ans est « choquée » par le maigre salaire de sa mère (10 500 roubles soit 150 €), quand les députés gagnent quinze fois plus et « se disent pauvres ». Elle ne cache pas un certain désarroi dans l’opposition : « Certains ont baissé les bras quand Navalny s’est vu privé de candidature à la présidentielle. Mais c’est le moment ou jamais de montrer qu’on n’est pas d’accord. »

Dimanche, environ 3 000 personnes ont manifesté à Moscou, 1 500 à Saint-Petersbourg, contre une élection qualifiée de « supercherie » par Navalny. L’avocat pourfendeur de la corruption appelle à boycotter les urnes le 18 mars.

Tamara, 80 ans, dénote au milieu d’une foule très jeune. « Mon fils est au chômage depuis deux ans, je suis obligée de m’occuper de lui avec ma petite retraite, je suis fatiguée de cette situation, de ces milliardaires au pouvoir qui nous volent » lance-t-elle, ballottée par le cortège dense, contenu sur les trottoirs par des centaines de policiers, appuyés par la garde nationale. « Je suis contre un monarque présidentiel » scandent les manifestants, régulièrement coupés par les haut-parleurs de la police leur demandant de quitter la zone.

En fin d’après-midi, la candidate d’opposition Ksenia Sobtchak a pu rencontrer Navalny au commissariat. Il a été relâché dans la nuit.

à Moscou, Paul Gogo

L’ONG « Mémorial » prise pour cible dans le Caucase

Papier publié dans Ouest-France

Il était 10h30 le 9 janvier dernier lorsque Oyub Titiev, représentant de l’ONG russe de défense des Droits de l’Homme Mémorial en Tchétchénie (1 800km au sud de Moscou), a été arrêté par la police. 180 grammes de marijuana ont été retrouvés dans la voiture de ce militant âgé de 60 ans. Ses proches et collègues accusent la police d’avoir usé d’une ficelle vieille comme le monde. Faire tomber un opposant en déposant de la drogue dans sa voiture. Lors de la perquisition du bureau de l’ONG à Grozny, la capitale, la police a trouvé un cendrier remplis de cigarettes. Aucun membre de l’équipe ne fumant, Mémorial accuse la police d’être venue avec ses « preuves ».

« Ils vont tenter de me faire passer pour un drogué. Si je plaide coupable un jour, cela ne se fera que par la force ou le chantage » a écrit Oyub Titiev dans une lettre transmise à son avocat.

Incendie

Mercredi dernier, deux hommes ont mis le feu au bureau de Mémorial en Ingouchie, non loin de Grozny. « Après les guerres de Tchétchénie, ce bureau a accueilli des milliers de victimes de tortures, ou de gens sans nouvelles de leurs proches enlevés et assassinés par les militaires et services de sécurité russe puis, aujourd’hui, par les autorités Tchétchènes soutenues par Moscou » raconte Tanya Lokshina, responsable de l’ONG HRW en Russie. Depuis plusieurs semaines, la police du président Ramzan Kadyrov est de nouveau accusée d’user de la torture. Après s’en être pris aux homosexuels de la région, ce sont des trafiquants de drogue présumés qui seraient plusieurs dizaines à être torturés dans les geôles de Grozny. À la veille de la présidentielle, le « problème tchétchène » est tabou en Russie où le Kremlin continue d’arroser la république tchétchène en roubles, comptant sur l’incontrôlable Kadyrov pour maintenir une certaine stabilité dans cette région.

Paul GOGO