Qui est Nikol Pachinian, l’homme qui secoue l’Arménie? (PORTRAIT)

Portrait du leader de l’opposition arménienne devenu premier ministre par interim pour La Libre Belgique.

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Transition politique en Arménie : les manifestants maintiennent la pression

Après la démission, lundi, du chef du gouvernement Serge Sarkissian, la rue exige le départ du pouvoir du Parti républicain et la nomination de l’opposant Nikol Pachinian au poste de Premier ministre.

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Une capitale barricadée, des klaxons qui résonnent en permanence, des voitures qui déboulent dans les avenues à toute vitesse, et la police, qui observe (voire qui approuve) les actions des manifestants par un sourire ou un petit geste de la main. Depuis lundi et la démission forcée du Premier ministre Serge Sarkissian, mis sous pression par la rue, Erevan et plusieurs grandes villes du pays vivent dans une sorte d’état de grâce. «Cette démission a surpris tout le monde, nous pensions que Sarkissian allait agir comme en 2008, quand il avait envoyé l’armée pour tirer sur la foule. Dix personnes avaient alors été tuées. La semaine dernière, il avait même rétorqué au chef de la contestation, l’ancien journaliste et député Nikol Pachinian, qui réclamait sa démission : « Vous n’avez pas retenu les leçons de 2008 ? » avant de le faire arrêter, raconte Maria, une jeune manifestante. Résultat, son arrestation a fait descendre encore plus de gens dans la rue.»

Vingt-quatre heures plus tard, Serge Sarkissian, ancien président de 2008 à mars 2018 avant de devenir ce Premier ministre contesté armé des pouvoirs exécutifs par un tour de passe-passe constitutionnel, annonçait sa démission d’une façon pour le moins originale. «Nikol Pachinian avait raison et moi, je me suis trompé», a-t-il déclaré. Dans la foulée, des centaines de milliers de personnes descendaient dans les rues dans un mouvement de liesse jusqu’alors jamais vu en Arménie.

Mais depuis mercredi, le mouvement de contestation reprend de plus belle. La population veut transformer l’essai de cette «révolution de velours» en exigeant sa participation à la transition politique de cette ex-république soviétique du Caucase du Sud. «Nous voulions le départ de Sarkissian, mais ce sont tous les représentants de son parti, le Parti républicain, qui doivent laisser la place à notre force d’opposition, explique Tigran, architecte. Car sinon, Sarkissian trouvera un moyen de garder la main sur les affaires politiques et aucun changement structurel ne sera jamais possible.» Mercredi et jeudi, il a fait partie des dizaines de milliers de personnes qui ont accompagné Nikol Pachinian pour une longue marche de protestation. Pas moins de 20 kilomètres dans les faubourgs de la ville et une mobilisation générale de la population. Au passage de la longue colonne de manifestants, les habitants les plus âgés frappent sur des casseroles depuis leurs fenêtres. «Nous avons rarement vu de telles scènes en Arménie, le pays est plus soudé et solidaire que jamais, les enjeux de ce mouvement sont bien compris de tous», poursuit Tigran.

Hérésie

Alors que le charismatique Nikol Pachinian traîne la foule dans son marathon de protestation, les défections dans la coalition au pouvoir se multiplient. Mercredi, Mikel Melkumyan, un député du parti d’opposition «Tsarukyan», d’ordinaire proche des gouvernants, a rejoint le cortège à mi-chemin après que sa base a déclaré soutenir la protestation. «Le pouvoir ne pourra pas rester, les désertions sont nombreuses au sein du Parlement, l’usage de la force n’est plus possible contre les manifestants car il y a trop de monde dans les rues, il faut maintenant trouver une porte de sortie avec la rue», explique-t-il. L’opposition, portée par la foule, veut s’assurer la tenue d’élections parlementaires anticipées honnêtes en nommant Pachinian Premier ministre par intérim. Une hérésie pour le parti au pouvoir, qui considère que ce n’est pas à la rue de prendre ce genre de décisions. Cet opposant de longue date, toujours vêtu d’un treillis, âgé de 42 ans, n’a pas d’expérience à ce niveau de responsabilité politique.

«Mais le pouvoir ne pourra pas résister très longtemps, la foule souhaite un changement systémique, estime le député d’opposition. Elle veut un nouveau pays, une nouvelle démocratie, une nouvelle justice avec moins de corruption et de conflits d’intérêts, moins de pouvoir laissé aux oligarques… et Pachinian est le seul à incarner ces espoirs. Les Arméniens sont fiers de ce mouvement, c’est la première fois que ce genre de chose se passe sans violence dans un ancien pays soviétique, nous ne lâcherons rien.»

Au calme du mouvement s’est ajoutée la neutralité de la Russie. Loin d’être radicalement opposés à l’influence de la Russie sur le pays, les manifestants sont nombreux à se satisfaire de l’attitude jusqu’ici effacée de ce rare soutien du pays dans la région. Il est fort probable que le Kremlin ne goûte guère la révolution douce de cette ex-république soviétique, car le Premier ministre démissionnaire était proche de Moscou. Mais la diplomatie russe se contente d’observer, qualifiant le mouvement d’«affaires intérieures». Mercredi, le président Poutine a appelé le président arménien. Au même moment, le ministre des Affaires étrangères arménien s’envolait en direction Moscou.

«Soupape»

Dans les carrefours du centre-ville de Erevan, les vieilles Lada soviétiques côtoient les belles autos européennes, garées de sorte à bloquer la circulation. La musique à plein volume, les jeunes étudiants de la ville dansent jour et nuit sur les passages piétons de la capitale, drapeaux arméniens sur les épaules. «Nombre d’entre eux rêvent de quitter l’Arménie et de rejoindre la diaspora en Europe, mais dans la ferveur du moment, la possibilité de construire un pays plus démocratique et plus propre leur donne envie de rester au pays», estime le jeune architecte. Car c’est bel et bien le manque de perspectives qui poussent les manifestants, particulièrement jeunes, à occuper la rue.

«La démission du Premier ministre a fait l’effet d’une soupape, mais la colère des Arméniens est plus profonde, la qualité de vie s’est nettement dégradée ces dernières années, la corruption est présente à tous les niveaux de la société, beaucoup d’Arméniens ont quitté le pays», explique Hrant Galstyan, journaliste pour le site internet Hetq. Selon les statistiques officielles, quelque 30% des 2,9 millions d’habitants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. «Une démission ne changera rien, les manifestants veulent changer tout le système politique, les élus locaux les premiers. La corruption quotidienne, les arrangements entre politiciens ont une conséquence sur la dégradation de leurs conditions de vie, c’est tout l’enjeu de ce mouvement», conclut le journaliste.

Paul Gogo envoyé spécial à Erevan

« Parc patriote », le marché à l’armement, parc d’attraction patriotique de Moscou

Le « Forum army 2017 » a fermé ses portes ce week-end. Une semaine durant, familles et vendeurs d’armes ont célébré le patriotisme russe sous fond de marché à l’armement.

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Sur le quai de la gare de Golitsino, (50 km de Moscou), l’excitation est à son comble. à la descente du train, des bénévoles ont poussé la foule dans des navettes. Direction le « Forum Army 2017 » organisé au « Parc Patriote », un parc des expositions équipé d’un polygone, d’un lac et d’un aérodrome, destiné à l’organisation d’événements militaires/patriotiques.

Dans une navette en direction du parc, un grand-père tient fermement son petit fils, c’est leur première fois au parc. Le chauffeur se trompe de route, les visiteurs crient : « Tu vas où merde ?! Allume Google maps ! », « On va jusqu’à Berlin ? ». En avril dernier, les responsables du parc ont construit une réplique du Reichstag sur un terrain destiné aux reconstitutions. À l’époque, des milliers de participants avaient rejoué la prise de Berlin en 1945 (Штурм Берлина), victoire des communistes sur les nazis, véritable fierté nationale.

Des « Mickey en treillis »

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À l’entrée du parc, c’est la police russe qui fait la circulation, épaulée par la police militaire venue avec plusieurs blindés. Des centaines de volontaires placent les voitures, et le spectacle peut commencer. Pour cela, il faut rejoindre le polygone, encore en navette. Quelques kilomètres à travers les bois et des tirs de mitrailleuses se font entendre, puis les explosions sourdes des tirs des tanks. Comme à la guerre. Le bus longe un étang, un petit bateau militaire fait des zig-zag, un soldat tire à toutes rafales vers la forêt. Dans les gradins, les enfants n’en perdent pas une miette.

Dans les rangées des tribunes, des mascottes habillées en militaires prennent la pose avec une mitrailleuse en mousse, le Mickey local. Sur le terrain, l’action passe de l’étang à la terre. Des blindés débarquent par dizaines devant les tribunes. Les lance-missile longue portée se positionnent et lèvent leurs ogives tandis que des tanks et des Grad se mettent également en position de tir. Dans un haut parleur, l’animateur du spectacle intitulé « gens polis », en référence aux hommes verts, soldats russes qui ont pris la Crimée en 2014, détaille les capacités de chaque blindés. L’objectif est de divertir les familles tout en convainquant les potentiels acheteurs présents, parfois venus en famille. Uns à uns, les véhiculent tirent leurs balles traçantes (pour les besoins du spectacle) et missiles vers des cibles situées à plus d’un kilomètre des tribunes. Des fumigènes se déclenchent, les explosions ne cessent de retentir, le public commence tout juste à vivre les frissons d’un conflit lorsque le speaker annonce une pause. L’occasion pour les familles d’aller acheter des souvenirs, rations alimentaires, tanks en plastique, chaussures, t-shirt à effigie du ministre de la défense, Sergeï Choïgou, le tout vendu par la marque « Voentorg Russie »,(ВОЕНТОРГ РОССИИ) omniprésente dans les allées du forum. Le temps qu’un hélicoptère viennent tirer quelques balles et déposer quelques hommes à terre, et le show est terminé.

Magasin Kalachnikov

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C’est au parc des expositions que les animations se poursuivent. Il y a les marques de prestige, comme Sukhoï ou Kalachnikov qui occupent des pavillons entiers. Puis il y a le millier d’exposants répartis sur trois halls, où sont présentés de quoi monter un tank en pièces détachées, soigner des victimes, faire face aux attaques chimiques… En somme, de quoi faire une guerre (et la gagner). La marque la plus populaire pour les russes, et de loin, est la marque Kalachnikov (une statue à effigie de Mikhaïl Kalachnikov sera par ailleurs bientôt érigée à Moscou). Une vingtaine de minutes d’attente sont nécessaires pour accéder au pavillon destiné au grand public (boutique de souvenirs) comme aux acheteurs étrangers (snipers, missiles téléguidés). À l’intérieur, des hôtesses dirigent les clients vers les armes à feu. Comme à la Fnac, les armes sont déposées sur une table blanche, attachées à une alarme. Le public, quasi essentiellement masculin s’amuse à porter, charger et décharger à blanc les armes sous le regard de vigiles en costume-cravate. Dans la cour, la marque propose un véhicule anti-émeute blindé. La couleur est kaki, le véhicule est à priori plutôt destiné aux zones de guerre. Mais le monstre blindé équipé de caméra et d’un petit canon à eau serait d’une efficacité redoutable utilisé comme outil de maintien de l’ordre. En prévision de l’hiver à venir ?

« World of tanks »

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La visite se déroule dans une ambiance de film d’action, une musique qui ne s’arrête presque jamais. Régulièrement, des concerts de musique traditionnelle ou de rock… patriotique couvre la BO du salon. Plus de 300 véhicules exposés, de quoi faire revenir en enfance de nombreux pères de familles. « J’ai amené mes enfants pour qu’ils s’amusent, mais je ne veux pas vous en dire plus sur moi, je suis là pour vendre des armes » confie un homme occupé à prendre ses enfants en photo, grimpé sur un blindé. Plus loin, un père de famille explique « je suis venu ici pour montrer l’armée russe à mes enfants. C’est important pour eux, ils doivent voir notre armée. Et puis bien sûr, nous sommes des patriotes, on ne vient pas ici par hasard« . Véhicules pour l’Arctique, blindés en tous genre, radars, lance-missiles, véhicules de génie militaire, blindés destinés aux paras, à la marine… Toute l’armée russe est représentée. « Nous sommes venus entre frères parce que nous passons beaucoup de temps à jouer à World Of Tank. Pour nous, c’est l’occasion de voir ces tanks en vrai » racontent Nikolaï et Vladislav. « Bien sûr que nous sommes patriotes, c’est même le but de ce parc ! » lance Nikolaï, tandis que Vladislav ajoute, hilare, certain de faire mouche chez un journaliste étranger, « nous sommes là parce que nous supportons notre président musclé Vladimir Poutine!« .

Biélorussie, Pakistan, Arménie…

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Les ventes de ce marché de l’armement organisé dans ce Disneyland du patriotisme se sont en fait réalisées en début de semaine. Accueillies par le ministre de la défense russe, une dizaine de délégations étrangères ont alors parcouru les allées du parc. Certaines d’entre-elles, plutôt à l’aise sur le fait de participer à un marché militaire public, ont monté leurs propres stands nationaux, dont les entreprises privées ont généralement été réunies par le ministère de la défense de leur pays pour l’occasion. En star, la Biélorussie, visiblement spécialiste des télécommunications et dans la fabrication de véhicules d’artillerie lourde. « L’opinion publique pense souvent, à tort, que nous sommes totalement dépendants de la Russie en matière d’armement. Mais nous avions beaucoup d’usines sur notre territoire en URSS. Nous avons ensuite essayé de conserver leur savoir-faire, puis nous les avons modernisées. Regardez cette maquette, c’est notre dernier produit. Nous débutons tout juste la vente de ce produit, un véhicule lance-missile qui peut toucher des cibles jusqu’à 300 km » explique un commercial ayant souhaité rester anonyme. Puis loin, c’est le Pakistan qui a fenêtre sur cour, avec ses explosifs et ses munitions en tous genres. Puis l’Arménie, qui propose des radars, de l’optique et des détecteurs de métaux. De quoi oublier que ces jouets sont faits pour tuer…

Texte et photos, Paul GOGO

Ouest-France : La guerre sans fin du Haut-Karabagh

Le Haut-Karabagh, région sécessionniste d’Azerbaïdjan peuplée d’arméniens, a connu le mois dernier une guerre éclair de quatre jours.

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Le 2 avril dernier, dans le village de Talish, Angin Sarkisian dormait paisiblement lorsque vers deux heures du matin, un bruit sourd l’a réveillée. « Les murs ont commencé à bouger, j’ai cru que c’était un tremblement de terre. Mais une pluie d’obus s’abattait sur notre village » raconte-t-elle, avec émotion. « J’ai réveillé toute la famille, le petit qui dormait dans son berceau, j’étais presque nue, on a fait sortir la grand-mère de la maison avec beaucoup de peine, elle a 104 ans. Puis on s’est précipité dans la cave« . Tous les habitants de ce village situé à l’extrême ouest du Haut-Karabagh ont toujours gardé à l’esprit que les tranchées azerbaïdjanaises étaient de l’autre côté de la montagne. Mais 22 ans après la fin de la première guerre, peu d’entre-eux n’auraient imaginé un retour si soudain des combats. Pourtant, le 2 avril dernier, après une série d’assassinats de soldats et de civils, le conflit ethnique et territorial a subitement repris par une offensive lancée par l’armée azerbaïdjanaise. Dans les heures qui ont suivi, l’armée du Haut-Karabagh officieusement soutenue par l’Arménie a lancé une contre-offensive, lui permettant de récupérer la quasi totalité des positions atteintes par l’Azerbaïdjan. Quatre jours plus tard et un cessez-le-feu signé à Moscou sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), près d’une centaine de morts civils et militaires était à déplorer dans les deux camps.

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« Il y a 150 000 soldats au Haut-Karabagh, soit le nombre d’habitants de notre république » s’amuse à répéter en boucle Arayik Haroutiounian, le premier ministre. Partout dans les plaines, des tanks enterrés dont les canons sont orientés vers l’Azerbaïdjan. Des câbles équipés de filaments ont été tendus entre les monts afin d’empêcher l’aviation ennemie d’atteindre la capitale à basse altitude. À flanc de montagne, des soldats par centaines creusent tranchées et bunkers afin d’adapter leurs positions aux derniers mouvements de la ligne de contact.

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Les présidents arméniens et azerbaïdjanais devraient se rencontrer à Moscou la semaine prochaine. Mais une nouvelle fois, le Haut-Karabagh n’est pas convié aux négociations, « il faut que l’Azerbaïdjan comprenne qu’il sera obligé de négocier avec le Haut-Karabagh. Si l’on veut régler le problème via les négociations, il est impensable de le faire sans nous » assène son premier ministre. Coincée avec sa famille dans un hôtel de la capitale autoproclamée, Stepanakert, Angin Sarkisian soutient le gouvernement et souhaite retrouver sa maison au plus vite: « C’est dur d’y retourner parce qu’une peur s’est installée en nous. Mais tous nos souvenirs sont liés à cette terre, c’est une maison que nous avons construite nous-même, il y a toute une vie que nous ne pouvons pas laisser tomber ».

Correspondance à Stepanakert, texte et photos, Paul Gogo

Ouest-France : « Le « vin divin » d’Areni est le plus vieux du monde »

Publié dans Ouest-France le 5 novembre 2015

REPORTAGE

Après avoir échoué son arche, Noé y aurait planté les premières vignes au monde. En Arménie, le village montagneux d’Areni, aussi biblique que préhistorique, pourrait participer à la renaissance du vin arménien, jusqu’ici maltraité par la géopolitique.

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Arménie. Correspondance

Les trois bandes, rouge, bleue, orange, claquent au vent. Seul le drapeau arménien signale fièrement l’entrée de la grotte d’Areni, une saillie dans la montagne qui domine la région de Vayots Dzor, à une heure de route au sud-ouest de la capitale Erevan. Accoudé à sa table, le gardien des lieux se lève en voyant des étrangers arriver. Armen est conscient de l’importance des lieux. Il n’accepte de les faire visiter qu’aux petits groupes venus vadrouiller dans la région.

C’est là, au détour de longs tunnels qu’en 2007 une équipe d’archéologues arméniens et britanniques a découvert, dans trois chambres, des jarres remplis de pépins de raisins, datant de 6 000 ans. Une seconde campagne de fouilles, menée en 2010, a mis au jour, un fouloir, une cuve de fermentation, des sarments de vigne desséchée. « Ils laissent supposer que le premier vin de l’humanité aurait été confectionné ici. Il reste encore de nombreux couloirs à visiter, le lieu est gigantesque et il y a des objets partout. C’est une découverte incroyable ! », s’enthousiasme Armen, lampe torche à la main.

Rien d’étonnant à cela pour qui a lu la Bible. Selon la Genèse, c’est à quelques dizaines de kilomètres d’Areni, sur le Mont Ararat (en Turquie) que Noé aurait échoué son arche après le Déluge. Le patriarche y aurait alors planté une vigne, au pied du mont.

Selon les historiens, les premiers vignerons de l’humanité seraient des Hourrites de Transcaucasie. Les disciples de Jésus auraient pris le relais. Une vraie fierté pour l’Arménie, première nation au monde à s’être déclaré état chrétien en 301. La production de « sang du Christ » se serait ensuite perpétuée dans les monastères du pays.

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Des Français à la rescousse

La découverte archéologique a passablement irrité la Géorgie voisine, qui s’était arrogé l’appellation de « vin divin ». Ses dirigeants voient aujourd’hui d’un mauvais œil la renaissance du vignoble arménien. Vieux litige : dans les années 30, alors que la production vinicole commençait à s’industrialiser dans la région, les Soviétiques avaient décrété que la Géorgie serait le pays du vin, et l’Arménie celui du brandy, une eau-de-vie de raisin encore aujourd’hui spécialité locale. La production vinicole a alors dégringolé en Arménie. Dans les années 1990, c’est le conflit au Haut-Karabagh (région d’Azerbaïdjan peuplée à 80 % d’Arméniens, aujourd’hui république autoproclamée) qui a empêché l’Arménie de développer cette économie vinicole pourtant prometteuse.

On n’en est plus là. L’Arménie est récemment entrée dans la liste des dix plus grands exportateurs de vin au monde, une manne pour l’économie locale. Les vignes de Vayots Dzor ont tout pour plaire. Plantées en altitude, à 1 400 m, tout autour de la cuvette d’Areni, elles donnent un goût fruité au vin. On en cuisine même les feuilles en les farcissant de viande (Dolma) sur toutes les belles tables du pays.

« Ces dernières années, les habitants d’Areni ont tous replanté des vignes », raconte Vardges Gharakhanyan, le garde champêtre local qui en assure la surveillance. Le gouvernement arménien encourage le tourisme œnologique. Chaque année, en octobre, Areni organise un festival qui célèbre la fin des vendanges. « Pendant celui-ci, nous distribuons notre vin aux visiteurs », poursuit Vardges.

L’homme au sourire timide a ouvert un restaurant dans une des nombreuses grottes de la région. Le vin distribué sur ses tables est évidemment un vin d’Areni. Vardges en produit lui-même 600 à 700 litres par an. Insuffisant toutefois pour fournir son restaurant. Vardges propose donc aussi d’autres crus locaux. « J’aimerais continuer à planter des vignes avec le cépage local, mais cela coûte cher. Il faudrait que le gouvernement nous aide à améliorer notre matériel. Pour la production locale comme pour la production destinée à l’international, cela sera la meilleure façon de développer notre vin et de le faire connaître comme il se doit. »

Depuis cette année, des œnologues de l’institut Richemont, basé près de Cognac en Charente, apportent leur expérience aux viticulteurs arméniens. D’ici l’année prochaine, 1 500 d’entre eux seront formés. Le « vin divin » n’a pas fini de couler à flots.

Texte et photos : Paul GOGO.

La diaspora arménienne mise sur le tourisme

En Arménie, la diaspora donne forme à un projet de boucle touristique

Photo : Paul Gogo
Photo : Paul Gogo

Dire que l’Arménie et surtout son peuple ont été malmenés par l’histoire est la moindre des choses. Les guerres et les persécutions incessantes ont fait de la diaspora arménienne une des plus solide et solidaire au monde. Ruben Vardanyan, homme d’affaire arménien et sa femme Veronika Zonabend ont voulu utiliser cette force pour participer au développement de leur pays en créant l’IDeA Foundation. Installée dans un immeuble écologique dans le centre de Yerevan, la fondation a des allures de startup. Dans ces locaux, Sergey Tantushyan, un des responsables de la fondation et son équipe, ont imaginé une boucle touristique aux accents économiques faisant le tour du pays. Il faut dire que le pays a du potentiel, il y a la route de la soie, il y a les vignes, leur histoire, celle du Brandy. Il y a aussi l’histoire de la religion, le pays est composé de dizaines de monastères dispersés dans les montagnes. « Nous y allons par étapes, pour chaque projet, il nous faut d’abord trouver un certain nombre de donateurs, puis, nous nous lançons » explique Sergey Tantushyan. La boucle en question part de Yerevan où une rénovation du parc de la Victoire est par exemple prévue. Puis, la route descend dans le sud du pays jusqu’à Tatev et Goris avant de remonter dans le territoire séparatiste en guerre du Haut-Karabagh et sa capitale Stepanakert. Dans cette zone-ci, peu de réalisations ont pris forme, il faut être ambitieux pour investir dans une zone encore en guerre. Puis, la route remonte vers le nord et la ville de Dilijan. « La route qui passe au nord du lac Sevan est en très mauvais état, il nous faudra la rénover, mais c’est l’état qui doit prendre ce genre de décisions » précise le responsable. De manière générale, même si les responsables de la fondation assurent le contraire, la fondation réalise un travail qu’un bon ministère du tourisme aurait au moins impulsé s’il s’en donnait la peine… Mais comme dans la majorité des pays d’ex-URSS mangés par la corruption, ce sont les initiatives de la société civile qui permettent généralement aux pays d’avancer. Dans le cas de l’IDeA, l’initiative est intéressante dans le sens où il s’agit d’entrepreneurs, de membres de la diaspora dont certains font leur argent à Moscou, qui reviennent l’investir dans leur pays. Deux des étapes de la « boucle touristique » sont déjà bien avancées. Il y a la région de Goris et le désormais célèbre téléphérique de Tatev, construit il y a cinq ans. Un budget total de 80 millions de dollars financer par des philanthropes hommes d’affaires, et membre de la diaspora. L’objectif est de rénover le monastère du 9e siècle de Tatev et de redynamiser la zone (culture, éducation, économie) pour en faire un lieu touristique incontournable. Un lieu qui fait déjà partie des lieux à ne pas rater pour tout passage par l’Arménie, car la première étape du projet, la création d’un téléphérique reliant la route au monastère afin d’en faciliter l’accès. Même si le projet a également pour objectif de faciliter la vie quotidienne des locaux, la vue au dessus de la vallée de Goris depuis le téléphérique comme depuis le monastère vaut d’ores-et-déjà le déplacement.  Pour ce projet, le gouvernement arménien a participé à hauteur de 10 millions de dollars.

Le second projet déjà bien avancé est situé au nord du lac Sevan dans la ville de Dilijan. Située sur la route de la soie, la ville a un potentiel touristique évident que la fondation souhaite développer en la faisant devenir … un pôle d’éducation. Le UWC Dilijan college, école ultra moderne située aux portes de la ville, dans une vallée. Un projet ambitieux qui a pris vie cette année avec l’arrivée d’une première promotion dans les locaux de l’école. Un projet impressionnant à suivre.

Site web de la fondation IDeA.

Paul Gogo