« La « hipster » du Donbass »

          Il fait super froid. D’ailleurs, la pluie s’est transformée en neige, et la nuit est tombée. Ce n’est que la deuxième fois que je rencontre cette fille, Ioulia. Nous nous rejoignons dans le centre de Kiev. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était un an plus tôt, dans le Donbass.

Cela s’est passé par hasard. J’étais en vadrouille dans l’est de l’Ukraine avec Vadim, un ami ukrainien exilé à Kiev après avoir été kidnappé par les séparatistes à Lougansk. Nous nous étions arrêtés dans une petite ville proche du front. Les volontaires qui nous avaient emmenés ne voulaient pas dormir à l’hôtel alors que nous venions de passer 48h dans la voiture par -10. Vadim m’avait parlé d’une amie, Ioulia, qui vivait dans ce village. Nous l’avions rencontrée dans le seul restaurant de la ville dans lequel nous avions englouti un mauvais bortsch et un plat indescriptible nommé « quelque chose po-fransouski » qu’elle nous avait déconseillé de commander. Puis elle nous avait emmené chez elle, une maison de bois, à travers les rues vides, recouvertes par la nuit et la neige. Sa mère professeure, son père ingénieur, nous avaient accueillis à l’entrée, contents de voir leur fille ramener des amis à la maison. Puis nous avions traversé le couloir pour atteindre sa chambre, son lieu de vie, son univers d’artiste du quotidien, d’artiste de la question existentielle.

Ioulia et moi avons le même âge, le même sens du rêve, une nostalgie parfois sombre, parfois salvatrice et des goûts musicaux en conséquence. Elle est grande, elle a de longs cheveux bruns, de beaux yeux, un sourire qu’elle n’ose montrer par timidité et un charme qui dépasse largement son côté sombre. Après nous avoir proposé de s’asseoir sur son lit, verre de vin rouge en main, elle avait lancé du Joy Division sur son ordinateur, histoire « d’égayer » la soirée.

Sa chambre est à son image, un peu sombre, mais aménagée comme un lieu destiné à l’imaginaire et à l’expression des sentiments et des rêves. Quelques bougies, plein de bibelots, un énorme sapin de Noël et un gros chat blanc endormi en son pied. Sa chambre est son monde, celui d’une jeune de 25 ans vivant à la campagne et qui se sent un peu seule. À Kiev, Paris ou Londres, elle serait facilement qualifiée de « hipster ». Mais elle a choisi de rester dans sa bulle. Cette ville du Donbass sidérurgique, celui des gueules noires et des babouchki devenues veuves top tôt. Pas facile lorsqu’on est une jeune femme de 25 ans à l’imagination et à la nostalgie débordantes. « Tu imagines, il n’y a personne qui ne partage mes passions dans cette ville m’explique-t-elle aujourd’hui. Les jeunes de mon âge ils quittent la ville ou ils trouvent du travail dans le coin. Moi je ne sais pas quoi faire ici, mais d’un autre côté, je suis une fille de la campagne, pas une fille de la ville, je ne monterai pas bosser à Kiev ».

Vu du lit sur lequel nous étions assis, au chaud, avec un verre de vin, le monde extérieur paraissait bien hostile.

Il est bien hostile d’ailleurs.

Plus tôt dans l’après-midi, un an après notre première rencontre, Ioulia m’a appelé, « Je suis à Kiev en ce moment, ça te dit qu’on se voit ? Par contre, réfléchis bien parce que je te préviens, je suis totalement déprimée ». L’Ukraine m’a habitué aux drames, je la rejoint en ville.

Je la retrouve devant l’entrée du métro Zoloti Volota, elle est habillée en noir, lunettes de soleil sur le visage, avec un joli sourire qu’elle ne peut s’empêcher d’excuser en le mettant sur le compte de la nervosité. Elle réclame instantanément un café, puis une bouteille de vin. Ioulia a besoin de boire.

En quelques minutes nous nous retrouvons dans le parc situé en haut du funiculaire, dans une aire de jeux pour enfant, surplombant le quartier de Podil, dans le jardin du monastère de Saint-Michael. « Tiens, prends mes clés, ouvre la bouteille » me lance-t-elle. Les derniers enfants quittent les toboggans avec l’arrivée de la nuit et le retour de la neige. J’enfonce la clé dans le bouchon qui tombe dans le vin. La bouteille de vin ukrainien la moins chère que l’on ait trouvé.

« C’est quand même magnifique en bas, la vie peut être super belle parfois » lance-t-elle, en montrant le quartier de Podil du doigt. « Bon, raconte-moi ce qui te mène ici » lui demande-je. « Je suis dans une situation totalement « pizdets » (fucked up). Tu sais, je m’ennuie dans ma ville, je n’ai qu’un voisin avec qui je m’entends, un garçon, mais il a 17 ans, alors tout le monde me juge dans le village parce que les gens s’imaginent des choses. Bon, bref, pour m’occuper, je vais souvent à Odessa, je participe à des raves là-bas. C’est un monde particulier, mais on y boit, on y fume, on s’y drogue et je m’y suis fait beaucoup d’amis. Ce n’est pas mon avenir, je n’y rencontrerai pas de copain, mais au moins, ça m’occupe et je rencontre des jeunes qui me ressemblent. En début de semaine, j’étais à Odessa pour une soirée. C’est un vieux pote de 32 ans qui nous accueillait. ça se passait bien jusqu’au moment où il a sauté par la fenêtre. Je crois qu’il pensait pouvoir voler.

Après avoir fait des analyses, les policiers n’ont pas retrouvé de traces de drogue dans son sang, et comme j’étais à côté, ils commencent à insinuer que c’est parce qu’il était suicidaire ou même que je l’aurait tué. Alors oui, je le déteste maintenant, mais pour toutes les emmerdes qu’il m’apporte. Il me soûle ce con. Il était super sombre voire à moitié suicidaire, mais ce n’est pas un suicide, il était juste en plein « bad trip », c’est ce que j’ai essayé d’expliquer à la police. Du coup, je lui en veut tellement que je ne suis pas allé à son enterrement. Et maintenant, sa famille m’en veut. Elle va débarquer à Kiev la semaine prochaine, ils vont venir de Sibérie pour aller voir la tombe de leur fils.»

Ioulia se répète, enchaîne les clopes, mais ne montre pas d’émotions.

« Son père est un criminel, mon pote m’a raconté qu’il a déjà tué quelques personnes, donc du coup, je ne sais pas trop comment aborder le sujet avec lui… Et s’il me retrouve ? Et s’il va voir mes parents ? Mais en même temps je devrais sûrement le rencontrer pour lui expliquer ce qu’il s’est passé. La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il m’a insulté, j’ai tout enregistré. »

La bouteille de vin arrive déjà à sa fin, ses amis n’arrêtent pas de lui écrire, ils s’inquiètent pour elle. « Je suis un peu chiante pour eux, ils m’hébergent dans leur appartement, je leur parle tout le temps de mon ami, on a passé nos deux dernières soirées à pleurer tous ensemble ». Nous sommes ivres, la bouteille est vide, nous reprenons le chemin du métro.

Dans la longue descente vers les quais du métro, elle ne peut s’empêcher de s’excuser, « désolé, je viens de te ruiner ta soirée, en plus on est bourrés maintenant, on a l’air malins, enfin pour moi c’est pas grave, je vais à une soirée là, tu veux venir d’ailleurs ? »

« Ne t’inquiète pas, tout va s’arranger, penses à ton futur et calme toi sur l’alcool et la drogue. Je vais rentrer chez moi, fais moi signe si ça ne va pas, je suis encore dans le coin quelques jours… ».

Mais Ioulia a déjà sauté dans sa rame de métro.

Paul Gogo

*Prénoms modifiés.

**Histoire non destinée à une publication presse.

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Radio VL : En Ukraine, Babi Yar ou les prémices de la solution finale

L’Ukraine voit se refermer cette semaine une dizaine de jours de commémorations des 75 ans du massacre de Babi Yar. Concerts, expositions, conférences, cérémonies, le pays a mis les petits plats dans les grands pour accueillir les centaines de personnes venues saluer la mémoire des dizaines de milliers de morts de ce génocide.

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Les 29 et 30 septembre 1941, 33.700 juifs ukrainiens étaient appelés à se rendre à proximité du ravin de Babi Yar, à proximité du centre de Kiev, sans savoir ce qui les attendaient. Sur place, dépouillés de leurs effets personnels, alignés, hommes et femmes de tous âges se faisaient alors abattre en masse avant d’être poussés et enterrés au pied du ravin. Il s’agit du plus terrible épisode de cette période pré camps de concentration appelée « Shoah par balles », annonciatrice de la solution finale. Toute la semaine, les survivants de se massacre n’ont cessé de raconter leurs terribles histoires dans les médias. Les survivants et témoins de ce massacre ont été particulièrement sollicités durant ces derniers jours, à l’image de Galyna Yakivna Kozyra, survivante de ce génocide dont le témoignage a été mis en avant par les organisateurs des commémorations : « Ma mère parlait plusieurs langages dont l’allemand. Elle m’a pris, moi et mon frère et nous a emmené voir un officier allemand. Elle lui a demandé, « que va-t-il se passer ensuite? ». L’officier lui a répondu, « il n’y aura pas de suite ». Il y avait énormément de fumée, quelle odeur horrible. Qu’est-ce qui brûlait? C’était des corps » raconte-t-elle. Galyna parviendra à échapper au massacre, pas sa mère.

Babi Yar © Paul Gogo

Un mémorial de la Shoah annoncé

Il faut savoir qu’il existe pour trouver le ravin Babi Yar (ravin des bonnes femmes en russe) de 2016. Le lieu est devenu un parc destiné à la promenade des habitants du quartier, seule une petite stèle rappelle l’importance historique du lieu. Des allées et autres aménagements ont bien été réalisés ces derniers temps, mais rien qui ne soit vraiment à la hauteur du drame alors qu’il existe une centaine de mémoriaux dédiés à Babi Yar à travers le monde. Pour remédier à cela, un groupe d’oligarques, d’hommes politiques et de célébrité ukrainiens et russes ont profité de ces commémorations pour annoncer le lancement d’un projet de mémorial de l’Holocauste sur le site. Un projet maintes fois annoncé, mais jamais financé, qui prend subitement son envol.

C’est le maire de Kiev, Vitaly Klitshko qui est à la tête de ce projet. Devant les plus gros porte-monnaie du pays, il a annoncé l’inauguration de l’ouvrage dans les cinq ans. Un projet qui se veut gigantesque, à l’image de ceux d’Auschwitz ou Buchenwald, c’est en tous cas ce que souhaitent les donateurs. Il existe une centaine de mémoriaux à travers le monde en hommage à Babi Yar, mais pas en Ukraine. Pourtant, l’épisode ne peut être considéré comme mineur et le projet a un sens philosophique, il touche à l’identité du pays: « Avec Babi Yar, ils ont compris qu’ils pouvaient tuer des gens en masse. Fin septembre, ils ont trouvé comment procéder : en organisant des fusillades massives réalisées par les Allemands, à l’aide de la population locale. C’est ainsi qu’ils ont assassiné 95% des Juifs sur les territoires occupés de l’Allemagne nazie. Auschwitz et ses chambres à gaz sont arrivés plus tard mais ce n’était qu’un changement de technique. C’est bien Babi Yar qui a montré au départ que Holocauste était possible » n’a cessé de répéter cette semaine, l’historien américain Timothy Snyder, spécialiste de la question, de passage à Kiev. « Ces commémorations sont importantes pour l’Ukraine actuelle. La commémoration de Babi Yar prouve que la société civile ukrainienne fonctionne. La critique et l’analyse profonde de l’histoire sont un bien meilleur moyen de créer une nation que l’invention de mythes » estime l’historien.

© Paul Gogo Babi Yar

Souvenir et contre-propagande

Aussi important et louable soit le projet, sa mise en œuvre entre en jeu dans un timing loin d’être anodin. Celui du conflit ukrainien. Depuis deux ans, la presse russe tente de répandre l’idée d’une Ukraine victime d’un putsch dont les dirigeants seraient des nazis. Propagandes et contre-propagande s’affrontent depuis en permanence sur le sujet car ce mythe y est pour beaucoup dans le soulèvement armé du Donbass. Si Babi Yar est commémoré tous les ans, c’est bien la première fois qu’il prend des formes de « show hollywoodien », pas anodin dans le contexte d’une Ukraine en guerre. Le président Porochenko, n’a d’ailleurs, comme à a son habitude, pas manqué de faire une allusion au conflit lors de son discours d’annonce du projet : « La communauté juive se tient depuis le début aux côtés des autres citoyens ukrainiens pour défendre notre patrie. Nous, ukrainiens, apprécions particulièrement et nous n’oublierons jamais ce fait ». Devoir de mémoire national et/ou argument de contre-propagande, c’est bel et bien l’investissement réel des instigateurs de ce projet souvent repoussé qui prouvera la réelle valeur de cette annonce.

Paul Gogo.

Dans les coulisses du service de presse de Donetsk. Mis à jour le 10/08/16.

Ces « leaks » ont été publiés sur Twitter d’une façon particulièrement étrange. Publiés en alpaguant le SBU puis supprimés quelques heures plus tard. La méthode et le contenu rappellent la méthode Mirotvorets dont certains dossiers mis en ligne à l’époque apparaissent de nouveau, actualisés, dans ces « Donetsk Leaks ». D’un autre côté, à la lecture de ces mails, il apparait que les données personnelles des journalistes passent finalement au second plan, tant les querelles internes deviennent rapidement passionnantes à découvrir.

En attendant de comprendre dans quel but, et par qui ces informations ont été mises en ligne,il convient de dénoncer le silence honteux des ukrainiens. Les atteintes aux journalistes et à la liberté de la presse se font de plus en plus nombreuses ces dernières semaines en Ukraine, et sont à chaque fois suivies d’un silence étourdissant des autorités. Cette fois-ci, nos données se retrouvent une nouvelle fois en ligne, mais pire, nous avons maintenant la preuve, et en détail, que depuis un an, les séparatistes se sont employés à empêcher les médias de travailler dans leur zone. Une situation qui ne devrait pas être négligée ni par l’Ukraine, ni par les organisations internationales (l’OSCE en première ligne), tant la désinformation et la propagande ont des conséquences visibles, directes et importantes sur le front et sur l’avenir du conflit.

Il est également à noter que le peu de médias ukrainiens qui se sont « emparés » du sujet, s’en sont servis pour attaquer la chaîne Inter, une nouvelle fois victime d’une chasse aux sorcières.

Les faits

Jeudi 4 août au matin, un compte Twitter sensé appartenir à Tatiana Egorova, responsable des accréditations presse en auto-proclamée République Populaire de Donetsk, a diffusé un étrange tweet : « Moi, Egorova Tatiana S., employée du MGB (ministère de la sécurité d’état) de la DNR, je ne peux plus mentir et je ne veux plus permettre à d’autres de le faire« . Le SBU tagué, et un lien Dropbox publié. Dedans, 1 449 e-mails et tout autant de pièces-jointes hackés sur la boite mail de la secrétaire. La lecture minutieuse des e-mails laisse entrevoir la vie quotidienne de ce service chargé de contrôler et d’empêcher le travail des journalistes dans le Donbass. Un quotidien fait de complots, d’espionnage, de conflits entre les « fonctionnaires », d’amour, de rebondissements… Bref, une vrai sitcom qui aurait pu être humoristique si elle n’avait pas entraîné une suppression du droit de parole aux gens du Donbass qui, eux, ne sont pas payés pour vivre à Donetsk et vivent bel et bien toujours sous les bombes.

tweet initial

Qui sont les personnages principaux ?

  • La boite mail est gérée par Tatiana Egorova, une fonctionnaire du service de presse des séparatistes de Donetsk chargée de délivrer les indispensables accréditations sur place.
  • La majorité des correspondances ont lieu entre cette Tatiana, et Janus Putkonen, finlandais, responsable du service chargé d’enquêter sur les journalistes mais aussi rédacteur sur le site internet « Doni news », site créé par plusieurs étrangers, payés pour diffuser le message unique de la DNR.
  • Quelques e-mails d’un subalterne de Janus Putkonen, Laurent Brayard, y apparaissent. Brayard est bien connu des journalistes français dont nombre d’entre-eux se sont déjà fait insulter et diffamer sur ses blogs personnels. Il y apparait comme étant légèrement parano, à plusieurs reprises persuadé que des complots se montent dans son dos pour le pousser à quitter Donetsk. La lecture des e-mails montre que Brayard s’est effectivement fait pas mal d’ennemis en quelques mois de présence. Les menaces et rumeurs diffusées à son encontre finiront par l’effrayer suffisamment pour qu’il décide de quitter Donetsk.
  • Svetlana Kissileva, rédactrice à « Novorossiya today »apparait également dans plusieurs e-mails. Brayard l’accuse à plusieurs reprises de vouloir sa perte et d’avoir milité pour sa déportation. Mais c’est semble-t-il elle qui a fait venir Brayard et Erwan Castel (un vieux de la vieille, français dont la participation aux conflits armés est devenu son métier) à Donetsk lors de l’organisation d’un « congrès anti-fascistes » et ce, depuis Moscou (où Brayard vivait). Le rôle de Kissileva dans ce groupe d’étrangers n’est pas clair mais elle semble particulièrement proche de l’Unité continentale (un groupe de combattant français ultra nationaliste, d’extrême droite) et elle dirige un groupe nommé « Novopole », groupe d’extrême droite. Elle était à l’origine plutôt dans le camp de Brayard, dont elle a fait un bon collègue de « ré-information » (toujours garder en tête que nous vous mentons!) jusqu’à qu’elle s’en prenne à lui. Laurent Brayard n’a pas l’air d’être un collègue facile à vivre.
  • Christelle Néant, une française arrivée à Donetsk quelques semaines avant que Laurent Brayard ne disparaissent des écrans radar. Peu d’informations apparaissent à son propos dans ces leaks.

Le traitement de la presse en DNR

Janus, roi du journalisme à Donetsk le déclare plusieurs fois dans ses mails : L’objectif est « de remporter la guerre de l’information« , c’est une obsession chez lui. Pour rappel, un journaliste, lui, contournera la guerre de l’information (par définition menée par des communicants, entre communicants) en informant les gens. Dans les premiers mails, le service de presse de la DNR organise le montage d’un reportage TV destiné à être diffusé sur les médias locaux. Il y a également une revue nommée Панорама (Panorama), dont la responsable de la boite mail reçoit régulièrement les bons à tirer. Elle s’agace parfois d’y trouver des informations trop tristes, ou des informations qui ne correspondent pas au message officiel. Le tout est rapidement corrigé et approuvé à coups de smileys. Elle valide également les reportages d’un certain Sergeï Karpii, journaliste pour un programme de Donbass TV nommé comme la série à découvrir plus bas, « Le facteur humain ».  Il va sans dire que ces fuites montrent clairement qu’aucun des médias de Donetsk n’est indépendant, tous relayent les messages imposés par le service de presse. Comme un air de Corée du Nord…

Sergei corrigé
« Je n’aime pas, à réécrire » Tatiana corrige le reportage de Sergeï lorsqu’une personne interrogée critique la vie en DNR.

La guerre de l’information plus facile sans médias

C’est l’information principale de cette fuite. Les séparatistes du Donbass s’emploient clairement depuis un an à empêcher les journalistes étrangers qui ne respectent pas leurs éléments de langage de venir en DNR (à noter que l’autoproclamée République populaire de Lougansk, LNR, travaille désormais de la même façon en collaboration avec la DNR). La chose est faite en masse, peu de journalistes voient aujourd’hui leurs demandes d’accréditations acceptées. Si les journalistes étaient nombreux à avoir compris la situation, ceci permet désormais d’expliquer aux lecteurs du monde entier pourquoi ils entendent moins parler de Donetsk depuis quelques mois… Il n’y a que la BBC qui bénéficie d’un traitement de faveur : Mail 0-970″La BBC n’est pas « friendly » avec la Russie ni avec la DNR. Mais c’est mieux de leur donner les accréditations parce qu’ils ont de l’influence » explique Janus.

Refus
Le service de presse interdit de visite un photographe français sous prétexte que certaines de ses photos ont fait état de la présence de tanks russes et a utilisé le mot « séparatiste » dans ses légendes.

Plus le temps passe, plus les refus se multiplient, et avec le temps, les réponses positives sont souvent conditionnées à une rencontre avec Janus ou Brayard. Si l’équipe semble avancer en roue libre, il est tout de même question dans l’e-mail 0-1184 à l’intitulé « Top secret », d’un « officier de Moscou » attribué à l’un des collègues de Janus. Ce collègue s’étonnera de sa présence auprès de Janus qui lui répondra un simple « TOP SECRET ». Un James Bond en puissance le Janus.

En parlant de secrets, Janus adore ça les mails à l’objet « Top secret ». Il en envoie très régulièrement à sa secrétaire préférée. En fait, ces e-mails n’ont que peu d’intérêt, il s’agit d’une liste de journalistes particulièrement surveillés (Le Monde, le Figaro, l’AFP, la BBC…) dont toutes les publications sont quotidiennement listées par le service de presse. L’objectif, réagir rapidement si l’un de ces médias se met à publier des choses trop déplaisantes. à noter qu’une autre liste, celle déjà publiée plusieurs fois par des hackers ukrainiens apparait elle aussi très régulièrement mise à jour dans les e-mails de nos deux personnages principaux. Du vert pour les journalistes copains jusqu’au rouge pour les journalistes méchants.

rouges
Les journalistes méchants.

Le fonctionnement du service

Une grande partie des e-mails reçus sont des demandes d’accréditations venues du monde entier. Nous connaissons tous cette adresse que nous avons toujours utilisé pour faire nos demandes d’accréditations. C’est pour cela que ce leak contient une nouvelle fois tant de données personnelles de journalistes. Car à chaque demandes nous envoyions des photocopies de nos passeports et l’objet de nos déplacements à cette secrétaire.

Une fois la demande reçue, la secrétaire demande à Janus si elle peut l’accepter. Janus (où ses collègues) enquêtent (tapent nos noms sur Google) et déterminent notre appartenance au camp des gentils ou des méchants en s’attachant à la réputation du média, du journaliste, et à ses dernières publications.

Il apparait dans au moins deux e-mails que les « fonctionnaires » de ce service sont payés pour y travailler. Dans son émouvante lettre d’adieu, Laurent Brayard explique que lors de son arrivée Svetlana Kissileva lui avait proposé de recevoir 200 € par mois ou 100€ plus un appartement gratuit. Brayard a choisi la seconde proposition. à noter que Brayard est accusé par ses ex collègues d’avoir également bénéficié de financements issus de dons pour vivre à Donetsk. Ce qu’il nie.

Il est à noter que si, comme précisé précédemment, le service a l’air d’agir en roue libre, il apparait au cours des e-mails qu’une hiérarchie garde le service à l’œil. D’ailleurs, certaines décisions de cette hiérarchie auraient tendance à agacer les membres de Doni press des articles pour « l’agence de presse » officielle de la DNR, de travailler comme ils le souhaiteraient. Laurent Brayard s’en fait plusieurs fois l’écho dans des e-mails énervés dans lesquels il regrette de ne pas pouvoir aller travailler sur le front et faire « son travail de journaliste« . Une ironie du sort pour cet homme chargé d’empêcher les vrais journalistes de faire leur travail…

 Les volontaires

Des volontaires écrivent régulièrement à Janus afin de rejoindre les rangs de « l’armée séparatiste ». Ils sont majoritairement français. Ils sont nombreux et envoient leurs passeports et parfois une petite lettre de motivation. Les séparatistes ont beau se battre « contre les nazis ukrainiens », chez les volontaires français, la majorité d’entre-eux sont étroitement liés … au Front National. Plus de détails à venir.

Les visiteurs étrangers

Autant dire que les politiciens, écrivains et chercheurs venus légitimer la DNR sont majoritairement français. Et majoritairement proches de l’extrême-droite et des mouvements anti-atlantisme. D’ailleurs, des représentants du Front-National se font régulièrement inviter à Donetsk. Plus d’informations à venir.

Les perles

  • Mail 0-60. On y retrouve le scénario de « Facteur humain », une série en grande partie tournée à Donetsk et à priori produite par les séparatistes, une sorte de « feux de l’amour » qui se déroule sous les bombes. Pas commun. (Un épisode de Человеческий фактор).
  • Mail 0-1089. Laurent Brayard, le français en charge des accréditations liées à la presse française se retrouve chargé d’une mission particulière par un certain Gérard. L’aider à retrouver sa chérie ukrainienne qui a rejoint le Donbass sans le prévenir. Gérard a rencontré sa jeune et jolie ukrainienne sur un site internet destiné aux rencontres. Dans son email adressé à la DNR, avec lettres d’amour et passeport de sa bien aimée en pièces-jointes, Gérard l’affirme, »au départ, un réel amour s’est installé. » Mais le conflit ayant éclaté dans le Donbass, il décide de ramener sa Yuliia, 28 ans,originaire de Gorlivka (sous contrôle séparatiste et particulièrement touchée par les bombardements) en Auvergne. Là-bas, Yuliia tombera enceinte. Sauf que ce coquin de Gérard ne souhaitant pas laisser son amoureuse retourner voir sa famille à Gorlivka, c’est elle qui finira par filer à l’anglaise et disparaître définitivement. Une histoire d’amour brisée entre le Donbass et l’Auvergne, le tout à base de rencontre virtuelle, incontestablement le winner de ce leak. (L’objet initial de ce mail est « French lover »).
  • Les jeunes de la droite Populaire grillés. Dans un email (23/12/15) à entête « Les Républicains », Pascal Ellul, président des jeunes de la droite populaire déclare son amour pour les séparatistes (et avoue avoir fréquenté Thierry Mariani, désormais fameux relais du Kremlin en France, avant d’écrire son message. Ceci explique cela. Courrier Jeunes Droite Populaire) : « Nous serions ravis et surtout très honorés de pouvoir constater par nous-mêmes la réalité du terrain et pouvoir être des relais en France de ceux qui se battent pour la liberté ». On remercie au passage « la presse libre » d’avoir donné à Pascal un accès à la vérité vraie et on attend avec impatience les photos des jeunes de la droite populaire en visite diplomatique sous les bombes de l’aéroport de Donetsk.
  • Pas facile la vie de séparatiste non reconnu par la Russie… Dans un email envoyé le  31 mars 2016 (Incident de mon interrogatoire le 17 février 2016 à Novoazov-EN), Laurent Brayard fait un « rapport d’incident ». Lors d’un retour de Moscou à Donetsk via Rostov-sur-le-Don et Novoazovsk, Lolo se fait longuement interroger par le FSB. Au delà de l’anecdote, l’histoire illustre les chamailleries entre séparatistes français car Brayard accuse un de ses camarades, Laurent Courtois, supposé proche de la fameuse Svetlana Kisileva, de l’avoir accusé d’être un ennemi de la Russie. L’insulte suprême quand on donne sa vie pour la DNR !
  • Email 0-1139. Le nazi. Si tous les séparatistes ne sont pas hostiles à l’idéologie néo-nazie, il faut au moins reconnaitre à Laurent Brayard que lui, les néo-nazis, il n’aime pas ça. D’autant plus quand la personne accusée a été décorée par Igor Strelkov à Moscou… Alors forcément, lorsqu’il découvre qu’un des français les plus connus de Donetsk est un adepte de l’idéologie nazie… Brayard au rapport !
  • Bloqué. La galère de tout touriste lorsqu’on est à l’étranger, perdre ses papiers… C’est ce qui est arrivé à Erwan Castel, volontaire français, ancien officier de l’armée française. Dans une lettre adressée à Vladimir Poutine, il demande désespérément de l’aide au président, comme on demandait de l’aide directement à Staline ou Lénine à une certaine époque… Et pour cause, l’ambassade de France en Russie ne pouvant rien faire pour lui, elle lui a suggéré de se rendre à l’ambassade de France … En Ukraine. Conscient qu’il n’arriverait pas à Kiev libre, le combattant préfère rester à Donetsk en attendant des nouvelles de la Russie.
  • Grosses couilles de russes. Parlant de notre Laurent Brayard national, un autre français, militant de la DNR décrit le Donbass en ces termes dans une impression d’écran trouvée dans une pièce-jointe : couilles du Donbass

Une vision particulière du « monde russe ».

La suite, ici !

Paul Gogo

Les « babouchka » de la guerre

Les grands-mères de l’Est ukrainien sont devenues malgré elles les premières victimes de la guerre. Le conflit ne fait que remettre au grand jour leur réputation de femmes de caractère, généreuses et solidaires.

À chaque trou, ma tête est ballottée entre la vitre de notre vieille camionnette et mon fauteuil. Le voyage commence à être long. Avec les kilomètres, les routes du Donbass deviennent un jeu vidéo dans lequel il s’agit de déterminer quel obstacle fera le moins de mal à la voiture avant de finalement le prendre de plein fouet. À chaque secousse, mon genou de plus en plus bleu reprend un coup dans le fauteuil du conducteur. Mais à l’écoute de la force des grincements des suspensions de notre véhicule, il semble que ce soit bien le camion qui souffre le plus dans cette histoire. Cela fait 48h que nous sommes sur la route quand une dizaine d’heures sont sensées suffire pour rejoindre la ligne de front dans l’Est de l’Ukraine, depuis Kiev. Les bénévoles ukrainiens qui m’emmènent ne sont visiblement pas pressés d’aller distribuer leur nourriture aux soldats ukrainiens. Il faut dire qu’un voyage sur le front, ce sont d’abord des rencontres sur la route, des apéritifs interminables… C’est une aventure dont le front n’est que l’achèvement.

Tout a commencé la veille, quand nous avons fait le tour des bénévoles de Kiev. Ils nous ont rempli notre camion de nourriture et de mètres carrés de tissus destinés au camouflage des armes et véhicules de l’armée. Puis il y a eu Armen, un ancien d’Afghanistan, qui nous a rajouté quelques conserves à l’arrière de la camionnette, à mi-chemin entre Kiev et Kharkiv. Il y a également « Baba Louba », grand-mère dont la modeste demeure située à proximité de Poltava, est devenue incontournable pour les voyageurs de passage. Nous ne nous y arrêterons pas cette fois-ci.
La maison de « Baba louba », « grand-mère amour », surnom classique des babouchkas, est petite et difficile à trouver. Il faut emprunter un chemin de boue à la sortie de son village puis traverser le terrain du voisin pour enfin arriver devant une barrière en bois aux couleurs du drapeau ukrainien, jaune et bleu. Cela se passe de la même façon à chaque fois. C’est son mari qui attend les visiteurs dehors, supervise les manœuvres des véhicules, puis invite les hôtes à entrer dans la maison. Les arrivées sont souvent tardives, mais quelque soit l’heure, quelque soit l’importance du retard, il y a toujours quelque chose de prêt dans la cuisine de « Baba louba ». Mais également dans son arrière cuisine où des dizaines de cartons de pirojkis, des bocaux pleins de bortsch et des bouteilles de lait sont entassés pour être expédiés vers le front. Avec de gigantesques louches et marmites, des bocaux de tomates et cornichons par dizaines, la pièce habituellement destinée à entreposer les outils indispensables à la culture de leur jardin a des allures de cuisine centrale clandestine. « Baba louba » se qualifie elle-même de « Babouchka », mot d’origine russe qualifiant les grands-mères de l’Est, généreuses en cœur et en corps.

Il n’y a pas d’âge particulier pour devenir babouchka, ni même une quelconque obligation d’avoir un petit enfant à choyer. Babouchka est une étape de la vie, un état d’esprit que la plupart des femmes de l’Est semblent atteindre un jour. Qu’elles soient russes comme ukrainiennes, elles ne déshonorent jamais leur réputation de femmes au caractère bien trempé. « Baba louba » ne déroge pas à la règle. Une fois les invités installés, un ballet se met en place. La femme apporte les innombrables plats, tandis que le mari refait son apparition, bouteille de vodka ou de cognac à la main. La jeune grand-mère de 66 ans peine à se poser, et ne prend la parole que pour demander à ses invités d’en reprendre. La décoration de son salon est un vrai musée. C’est un mélange de kitsch de style soviétique et de souvenirs souvent patriotiques prenant mille et une formes, mais toujours colorés de jaune et de bleu. Des drapeaux ukrainiens partout, autographiés par des dizaines de soldats. Des éclats d’obus et des balles alignés sur les étagères. Des photos de soldats, bénévoles, chercheurs, journalistes sont affichées par dizaines sur les murs du salon dont la vieille tapisserie jaunâtre s’efface sous les souvenirs. Le tout se mélange à ce que l’on trouvera dans le salon de toute grand-mère qui se respecte dans le monde. Les photos des enfants et petits-enfants. Chez « Baba louba », les enfants apparaissent sur une photo aux côtés de leurs parents, un gigantesque sanglier abattu à leur pied. Quant aux petits-enfants, j’ai remarqué au cours de mes voyages dans le Donbass qu’ils avaient généralement le droit à plus d’excentricité.

Sur une photo, leur petit-fils de six ans apparaît dans un photo-montage, affublé d’un costume de pilote d’avion, avec des lunettes de soleil, posant devant un énorme Boeing. Sur une seconde, il apparaît en costume militaire. Le salon d’une babouchka est à l’image de son cœur. Le cœur de cette grand-mère est bien plein, patriotique, parfois excentrique, mais chargé de passions. Les babouchkas ont cette particularité de toujours ouvrir leurs portes à l’inconnu sans se poser de questions. À condition que cet l’inconnu accepte de bonne volonté les rasades de vodka et les innombrables plats qui attendaient l’invité pourtant non annoncé. Mais lorsque l’on interroge les grands-mères sur leur vie, leur passé, leur histoire, elles se ferment instantanément, préférant détourner l’attention en versant une nouvelle tournée de vodka dans le verre de l’invité trop curieux. « Baba louba » ne déroge pas à la règle. Dur d’en apprendre sur elle. Elle a enseigné dans une école mais est désormais en retraite. Son engagement en faveur de son pays est présenté comme quelque chose d’évident, qui ne doit pas avoir à être expliqué. « Que voulez-vous que je fasse ? La Russie envahit mon pays, je ne vais pas rester chez moi à regarder la télé ! » s’exclame-t-elle, lorsque l’invité ose troubler le repas avec ses questions indiscrètes. Sa fille travaille dans une crèche, c’est elle aussi une militante ukrainienne accomplie, c’est elle qui a poussé sa mère à aider les soldats et volontaires en route vers le front. À peine ose-t-elle raconter que depuis deux ans, elle dépense toute sa retraite dans l’achat de matériel et de nourriture destinés à l’armée ukrainienne. Mais c’est pour mieux s’en féliciter « j’ai récemment atteint les 10 000 vareniki envoyés au front ! D’ailleurs, reprenez-en ! ». Puis, à contre-coeur et sans oublier de réclamer une photo, la grand-mère acceptait de laisser ses invités reprendre la route.

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Baba louba (au fond) et son mari (à gauche), accompagnée de trois bénévoles ukrainiens.

Aux armes babouchkas !

      Nous aussi nous sommes encore sur la route. Le voyage vers le front est décidément interminable. Nous sommes tombés en panne à Izyum, mes camarades d’infortune ne l’ont pas particulièrement mal vécu, cela leur a permis de prendre le temps d’un nouvel apéritif. Puis nous avons repris la route vers la région de Lougansk. Les checkpoints font désormais leur apparition. Endormi à l’arrière de la camionnette, certains soldats ne me remarquent même pas lors des contrôles. L’attitude d’amateurs de mes camarades de route devient dangereuse. Ils ont mis leurs gilets pare-balles et leurs treillis à 60 kilomètres du front et klaxonneraient presque pour annoncer leur arrivée sur le terrain de bataille. Deux bénévoles se distinguent du groupe, ce sont eux qui donnent les ordres. L’un est grand, barbu, parti de Kiev en treillis. Il a emmené son jouet, sa fierté, son gigantesque fusil de sniper, « au cas où… ». Il le montre à qui veut le voir en arrivant sur les checkpoints et peut disserter des heures sur son long pistolet, sans se soucier des risques de voyager avec une arme. Le second personnage est une femme. Elle répète à qui veut l’entendre qu’elle a un cancer. Son histoire est assez dramatique, mais son récit prend une tournure inquiétante à mon goût lorsqu’elle explique qu’elle s’attend à mourir et qu’elle n’a par conséquent pas peur du front. Sa perruque orange a été dessinée sur les deux véhicules du convoi, elle en est devenue la mascotte. Elle crie au téléphone, agresse les soldats qui hésitent à laisser passer le convoi, va même jusqu’à ambitieusement corrompre les militaires affamés, demandant un mot de passe qu’aucun des bénévoles n’avait pensé à demander, en leur proposant des pirojkis. Mais tant bien que mal, nous atteignons finalement la région du Donbass.

L’Ukraine, le Donbass et ses fameuses grands-mères sont faits de contrastes. Ces grands-mères de la guerre ont souvent été présentées comme des personnages importants du conflit. Elles sont souvent décrites comme ayant une attitude de « suiveuses » due à leur héritage soviétique qui les poussaient à tout attendre du gouvernement sans jamais s’engager. Il est vrai que sur de nombreux aspects, le Donbass ressemble plus à une plongée en URSS qu’à un voyage en Ukraine moderne. Les babouchkas en majorité nostalgique de l’URSS se plaisent à faire subsister cette époque dans leur vie quotidienne. Mais force est de constater que lorsque ces grands-mères décident de s’engager, elles ne le font pas à moitié. Ma première rencontre avec les babouchkas du Donbass ne s’est pas très bien passée. C’était en avril 2014, je découvrais Donetsk et cette situation conflictuelle qui ne faisait qu’empirer. Les images de grands-mères plantées devant les tanks ukrainiens se multipliaient, les manifestations aussi. Et quelque chose me surprenait à chaque fois, ces jeunes hommes cagoulés qui prenaient les bâtiments officiels uns-par-uns étaient toujours accompagnés par des grands-mères. Ces grands-mères avaient une particularité, elles étaient très concernées et imprégnées par les discours et idéologies diffusés dans les médias russes. Il était alors très courant de se faire arrêter dans la rue par une babouchka, souvent accompagnée d’une amie, afin de subir une séance d’intégration de la propagande. Après s’être assurée que j’étais bien journaliste, les grands-mères me demandaient d’approuver un discours qui durait une à deux minutes durant lesquelles l’ensemble des mots clés utilisés par la propagande russe pour mobiliser les foules et déstabiliser la région, revenaient en boucle. C’était à l’époque assez fascinant à voir car les grands-mères agissaient comme des robots, devenaient parfois agressives, puis se contentaient d’un hochement de tête de leur interlocuteur comme validation du discours, pour enfin quitter les lieux d’un air satisfait. C’était aussi le temps durant lequel les babouchkas pouvaient faire courir un risque aux journalistes. Les grands-mères qui suivaient les manifestations étaient alors réputées pour leur usage facile du mot « provocateurs ! ».

Il est arrivé à plusieurs reprises que ces femmes crient « provocateur ! » en plein milieu d’un rassemblement, en pointant du doigt un étranger, pour que l’étranger se fasse embarquer et interroger d’aussitôt par les jeunes rebelles cagoulés. Mais cette période n’a pas duré, car les grands-mères sont rapidement devenues les premières victimes de la guerre. Quand les manifestations se sont transformées en conflit armé, que les obus ont commencé à pleuvoir sur les civils vivant dans les banlieues de Donetsk, nombre d’habitants ont quitté les lieux. Mais s’il y a une chose qu’une babouchka ukrainienne comme russe ne quittera jamais, c’est sa maison. Parce qu’on retrouve toute la vie d’une grand-mère dans sa maison, mais également parce que dans le Donbass minier et sidérurgique, les « gueules noires » meurent tôt, laissant de nombreuses grands-mère veuves. Les décès de civils, se sont multipliés, touchant bien souvent des grands-mères qui n’avaient pas eu envie ou qui ne pouvaient pas quitter leurs domiciles qu’elles avaient mis toute leur vie à construire. Certaines d’entre-elles se sont donc installées dans des caves. C’est le cas de « Baba louba », encore une, dont je n’ai jamais réussi à connaître le vrai prénom. Elle a été mon fil rouge lorsque je vivais à Donetsk, la grand-mère que j’allais régulièrement rencontrer afin de comprendre ce que vivaient les civils. Enfermée dans une gigantesque cave touchées à deux reprises par des obus, en périphérie de Donetsk, elle avait créé toute une communauté autour d’elle. Plus d’une centaine de personnes s’y était installée, du sous-sol jusqu’aux étages.

Une rencontre avec « Baba louba » se passait toujours de la même façon. Tout d’abord, je prenais soin de ne pas manger de la journée. Puis, quand cela était possible, moi ou mes collègues journalistes achetions un peu de nourriture. Une fois sur place, il fallait d’abord s’asseoir à table, boire quelques rasades de vodka puis avaler l’ensemble des plats qu’elle avait préparé. Ensuite seulement, comme pour m’excuser d’avoir mangé sa nourriture si précieuse, je lui déposait mon sac de denrées et allait distribuer mes bonbons aux enfants. Cette grand-mère toujours enveloppée d’un tablier blanc me fascinait car l’ensemble des réfugiés de ce souterrain gravitaient autour d’elle. Et elle gérait cette cave, devenue petite communauté, comme une cheffe. Sachant calmer les jeunes enfants qui en avaient marre de ne pas pouvoir aller jouer dehors, tout en s’occupant de leurs mères, souvent jeunes et parfois enceintes.Bien sûr qu’elle soutenait les rebelles prorusses, la seule télévision de la cave est d’ailleurs branchée en permanence sur la chaîne officielle des rebelles. Mais ce qu’elle souhaitait à tout prix, c’était de vivre une vie de grand-mère, à un âge où aucunes d’entre-elles ne pensaient avoir affaire à la guerre, parfois pour la seconde fois de leurs vies.

Van Damme et Chevtchenko sur un checkpoint…

      La nuit commence à tomber sur les grandes plaines du Donbass et les combats reprennent en intensité, alors que lieu où nous sommes sensés dormir n’est même pas particulièrement défini. En haut d’une côte, un village se profile, un checkpoint en son entrée. Un de plus. Nous nous arrêtons quelques minutes pour discuter avec les soldats de ce point de passage, ils ont beau tenir une position plutôt sensible, ils s’ennuient le jour est surveillent l’horizon la nuit du haut de leur colline. Le checkpoint est stratégique mais simple. Quelques sacs de sables sur lesquels sont dessinés des logos du Dynamo Kiev, une mitrailleuse prête à officier posée en direction de l’entrée du village et non en direction du front. Car à ce niveau du front, les attaques de nuit peuvent arriver de tous les côtés. Une ligne de fauteuils en cuir marron, empruntés d’une salle de cinéma est posée contre un mur. Mais le spectaculaire se trouve plutôt dans le bâtiment qui héberge les soldats. Une ancienne maison de la culture, un palais immense, le seul bâtiment de plus de deux étages de ce petit village. Le bâtiment de pierre est vide à l’intérieur, les vitres explosées sont désormais traversées par des plantes. Un couloir traverse le hall principal et mène à deux sorties. Sur la gauche, des mines sont entreposées, posées sur le sol et signalées par un « attention mines » dont il convient de se rappeler la présence en cas d’envie pressante durant la nuit.

Sur la droite, le couloir mène à une pièce incroyable. La seule pièce aménagée du bâtiment, une bibliothèque. Les vieilles étagères poussiéreuses peinent à supporter les centaines d’ouvrages sur lesquels les soldats posent désormais leurs ustensiles de cuisine d’un côté, font sécher leurs bottes de l’autre. Dans cette pièce à la lumière parfaite, les rayons du soleil traversent les doubles vitrages poussiéreux et fêlés pour éclairer les nombreuses toiles d’araignées et le planché troué. Ici, dans cette bibliothèque oubliée du Donbass, les livres du célèbre poète ukrainien Taras Chevtchenko côtoient les ouvrages du russe Pouchkine en toute évidence. Dans la deuxième partie de la pièce, le décor n’est pas moins étonnant. Les soldats ont fabriqué cinq lits avec les portes du bâtiment posées à l’horizontal sur des caisses de munitions. Sur les murs, des affiches de différents films de Jean-Claude Van Damme traversant des nuages de feu, armes en main sont accrochées. Un choc des cultures. Dehors, mes encombrants bénévoles s’impatientent déjà et débarquent en furie pour me demander de remonter en voiture. Je refuse sèchement, ils ont l’intention d’aller prendre l’apéritif sur des positions ukrainiennes encore plus exposées. Après en avoir fait un drame, l’équipe décrète qu’ils m’abandonneront sur place. Ayant anticipé la situation, j’avais déjà réussi à me faire inviter par les soldats. La nuit prend ses aises, les bénévoles s’éloignent définitivement, des drones ennemis se frayent un chemin entre les étoiles. Je fais connaissance avec le petit groupe de soldats. Ils tiennent une position située à l’arrière d’un point stratégique. Ils n’ont aucun véhicule pour s’échapper en cas d’attaque, tout juste quelques munitions pour se défendre. Mais il leur reste un peu de nourriture et beaucoup d’humour, c’est sûrement l’essentiel.

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La chambre/bibliothèque des soldats

Les larmes de la babouchka

      Au petit matin, les soldats vaquent à leurs occupations. Il y a la douche faite maison, une bassine posée sur quatre troncs dans la cour arrière du bâtiment, le nettoyage des armes, le contrôle des véhicules, le compte-rendu de la nuit puis les discussions entre soldats. Rapidement, je sens que je dérange mais il m’est impossible de quitter le village.

Les soldats me parlent de leurs relations avec les locaux qui n’apprécient que moyennement la présence de soldats souvent venus du centre et de l’ouest de l’Ukraine quand une grand-mère fait son apparition, tout sourire. Catherine est une habituée, elle vient régulièrement prendre des nouvelles des soldats et rencontrer les nouvelles recrues lors des rotations. « Un français dans mon village ! Mais c’est merveilleux ! Venez voir ma maison, elle a été bombardée » s’exclame-t-elle en faisant ma connaissance. Pour rejoindre la maison de Catherine, « comme Sainte-Catherine, la déesse de la guerre ! Sauf que moi je rêve de la paix », il faut parcourir deux cents mètres dans les rues calmes et paisibles du village. Devant une maison semblable aux autres, elle s’arrête et me fait entrer dans son jardin. Voici les lieux du crime, le 16 janvier 2015 dans la soirée, une salve de roquettes a touché son village. Une de ces roquettes est tombé à 50 mètres de son jardin, en plein dans la maison d’une de ses amies. Il ne reste quasiment plus rien de cette maison qui a entièrement brûlé. Quant à Catherine, il semble qu’elle ait été chanceuse. La roquette est tombée dans son jardin, s’est enfoncée dans la terre avant d’exploser. Les éclats ont tout de même arraché un arbre auquel elle tenait, mais surtout, ils ont détruit l’angle gauche de sa maison, l’angle de son salon. En me racontant cette catastrophe, les larmes se mettent à couler sur son visage. Voir une babouchka pleurer est toujours frappant. Car de toutes évidences, à son âge on ne s’imagine pas devoir encore vivre ce genre de catastrophes imposées par la vie. Quand une babouchka pleure, c’est toute sa vie qui semble frapper l’interlocuteur en pleine face. L’horreur de la vie et l’injustice de la guerre. Je n’aurais sûrement pas remarqué cette maison à l’angle plus blanc que le reste du bâtiment si cette femme n’était pas venue me raconter son histoire. Mais à voir les larmes qui reviennent à chaque évocation de ce bombardement, je comprends que cette bombe a frappé cette grand-mère en plein cœur.

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Catherine dans son salon

      Si la majorité des grands-mères n’avait pas fui la guerre, ce n’était pas seulement par manque de moyens ou par attaches familiales, les familles de cette région étant d’ailleurs souvent dispersées jusqu’en Russie. Mais si ces grands-mères sont toujours là, c’est parce que leur lopin de terre, cette modeste maison est une part d’elles-mêmes. C’est ce qui témoigne de leur histoire, elles ont été construites pendant toute une vie et sont à l’image de cette vie souvent bien remplie. Ces maisons désormais occupées par des babouchkas ont également la plupart du temps vues passer un homme qui y a vécu, avant d’y mourir, des enfants qui ont profité du jardin, des petits-enfants qui viennent y manger de temps en temps… Catherine a rapidement séché ses larmes. Et pourtant, me raconte-telle, à l’époque du bombardement, elle n’était pas chez elle. « J’étais chez ma fille, à Sochi, elle est championne de ski » me raconte-t-elle, fièrement, pointant le doigt vers une des nombreuses photos encadrées au mur. Sur la photo, une jolie jeune femme blonde posant fièrement en tenue de ski. « J’étais venu passer quelques jours chez elle pour oublier la guerre quand cette foutue bombe est tombée dans mon jardin », les larmes refont leur apparition. Catherine glisse un mouchoir en tissu sous ses lunettes grises pour essuyer ses larmes. « Les voisins ont surveillé ma maison jusqu’à mon retour puis ils m’ont aidé à financer les réparations car l’état n’a jamais voulu m’aider » explique-telle, visiblement aussi touchée par la solidarité de ses voisins que par l’abandon de l’état ukrainien. La vie sur le front est faite de hasards. Le hasard a fait que sa maison est désormais de retour côté ukrainien. Le hasard a également fait que cet obus a touché sa maison, et non celle de son voisin direct. Un artilleur ukrainien m’a dit un jour qu’il se considérait comme étant un dieu de la guerre. Que l’on croit en dieu ou non, il n’y a rien de plus vrai dans cette situation. Quand on vit en zone de guerre, les bombes viennent du ciel et touchent des cibles dans un hasard total. Cette fois-ci, c’est dans le salon de Catherine que cet obus est tombé, atteignant le cœur de la maison, le cœur de Catherine.

Son salon est typique d’un salon de babouchka. Deux canapés en velours marron, une grande armoire contenant des bibelots accumulés tout au long de sa vie, mais méticuleusement rangés, puis les indispensables photos des enfants. Dans le salon d’une babouchka, l’objet comme son emplacement ont une raison d’être précise. Les icônes religieuses ont par exemple récemment changé de place. Alors qu’elles étaient auparavant équitablement dispersées dans toute la pièce, elles ont désormais toutes été positionnées dans l’angle du salon touché par l’obus. Il s’agit d’ailleurs des seuls objets désormais présents dans cet angle maudit. Il y a la télévision, située devant la fenêtre, afin de pouvoir observer l’activité de la rue. Puis, les photos favorites de ses enfants placées tout autour de l’écran de la télé, comme pour ne jamais les oublier. Alors que j’essaie d’en savoir plus sur sa vie, la grand-mère enjambe un carton d’aide humanitaire pour m’amener deux plats composés de pommes de terre et coupe court à mon interrogatoire. « Mange Paul, mange ! Tu es si maigre, tu dois manger ! Tu as une femme ? Je t’en trouverai une dans le village pour la prochaine fois que tu viendras me voir » s’écrit-elle, me mettant une cuillerée de patates dans la bouche. Elle me fait visiter les quelques pièces de sa modeste maison, son grand jardin, « cela fait 75 ans que je vis ici ! ». Toute une vie ! Un homme qui y a vécu, des enfants qui y ont grandit avant d’aller s’installer en Russie, puis une retraite tranquille et enfin, cette guerre qu’elle n’aurait jamais imaginé. « Tu sais, quand les séparatistes étaient là, je prenais autant soin d’eux. Ils sont tous si jeunes, ils ne devraient pas être là ! Je ne vois pas des soldats, je vois des enfants, donc c’est pour cela que j’aide tout autant les ukrainiens, je leur ai même prêté une télévision pour qu’ils s’occupent en attendant la relève. Quand je peux les aider, je les aide » raconte-t-elle, réajustant le foulard blanc qui couvre ses cheveux. Mais mon téléphone sonne, les soldats m’appellent au checkpoint, une voiture m’attend pour m’évacuer de la zone. Un peu vexée par cette séparation forcée, la babouchka s’écrit « prend mon adresse et mon numéro de téléphone, quand tu reviendras me voir, je te trouverai une fille dans le village et tu pourras t’y installer ! ». Une promesse de babouchka à prendre au sérieux, comme toujours.

Paul Gogo

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