Forum Russie – Afrique, reportage à Sotchi pour La Libre Belgique

A Sotchi, la Russie se présente en protectrice de l’Afrique souveraine

En Russie, bataille pour une démographie positive

La Russie souffre d’une chute de sa population depuis les années 1990. A son arrivée au pouvoir en 2000, le président Poutine s’est juré de trouver une solution à ce problème. Mais la situation ne fait que se dégrader.

« La Russie perd sa population de manière catastrophique ». Cette déclaration de Tatiana Golikova, Vice-première ministre, en direct à la télévision russe a fait écho dans l’opinion publique tant il est rare que le Kremlin avoue ses faiblesses. « Ces quatre derniers mois, nous avons perdu 150 000 russes. La seule solution pour améliorer cette situation serait d’améliorer leur vie car les russes ne veulent pas d’enfants à cause de leur pauvreté. À cela s’ajoute le faible impact des milliards de roubles que nous allouons au système de santé » a-t-elle développé. Autre explication : Un « anti-baby boom » survenu dans les années 1990 créé par une pauvreté extrême et un manque de perspectives.

En 2018, Vladimir Poutine faisait l’éloge d’une « Russie forte » pour convaincre les russes de le réélire. Sa description d’une Russie à l’armée « puissante », à l’économie en voie de redressement et à la « grandeur retrouvée » à l’international a semble-t-il suffit à lui faire remporter cette dernière élection sans grande opposition face à lui. Sans programme, ce sont ses déclarations de l’époque qu’il a saupoudré de propositions à destination des familles. Car le problème démographique de la Russie aura représenté un des rares fils rouges de l’ère Poutine. Un pays à la démographie « catastrophique » peut-il affirmer sa puissance à l’international ?

10 millions d’habitants en moins

Il y a aujourd’hui 144,4 millions d’habitants en Russie (146,8 selon les statistiques russes qui incluent la Crimée). Les projections, même réalisées avec optimisme, qu’elles viennent du Kremlin ou de l’ONU, prévoient toutes la perte d’environ 10 millions d’habitants d’ici 2050. « Nous pouvons dire que notre pays compte 15 villes et leurs agglomérations entre lesquelles se trouvent des espaces plus ou moins vides (…) Il n’existe que deux exceptions : Les régions agricoles du sud de la Russie et les républiques nationales du Caucase du Nord » explique la sociologue Ekaterina Schulman.

« En réalité, la Russie ne meurt pas de façon notable: le taux de natalité reste modérément bas, mais il est comparable à la moyenne des autres pays similaires en terme de développement économique et de structure sociale ». Selon la sociologue, « le véritable problème démographique de la Russie ne vient pas du faible taux de natalité, mais d’un taux de mortalité précoce, en particulier chez les hommes ». Les causes sont identifiées : alcoolisme, insécurité routière, délinquance violente, grand nombre de détenus et manque de soins lors de maladies curables. Selon les données d’État « Rosstat » de 2016, l’espérance de vie des hommes russes est de 66,5 ans, presque 77 ans pour les femmes.

Projet national

Depuis 2005, c’est le Premier ministre Dmitri Medvedev qui est chargé du dossier. A défaut d’améliorer la qualité de vie des russes, la priorité est donnée aux familles nombreuses qui doivent permettre d’inverser la tendance au plus vite. Les lois se sont multipliées ces dernières années, aide financière de l’État pour chaque nouvel enfant, dotation d’état pour permettre l’achat d’une maison ou au financement des études, « pack nouvel enfant » délivré tous les mois avec des produits de consommation et une aide destinée au remboursement des prêts hypothécaires de 450 000 roubles (6000€) décrétée par le président Poutine en mai dernier. Le tout fait partie intégrante d’un « projet national sur la démographie » annoncé en février dernier. 3,5 milliards de roubles dédiés notamment à la « promotion de l’emploi des femmes » et au « développement de l’éducation préscolaire pour les enfants de moins de trois ans ». Mais la population diminue, ce n’est pas la « journée de la famille, de l’amour et de la fidélité » initiée en 2008 par Svetlana Medvedeva femme du premier ministre russe qui y change quoi que ce soit. Cette journée est par ailleurs organisée en partenariat avec l’église orthodoxe qui en profite au passage pour militer contre l’avortement.

Sergueï Rybalchenko est chargé d’étudier la question pour la chambre civile de Russie. Cet organe consultatif créé des rapports et émet des recommandations auprès du gouvernement. « L’état doit trouver les points d’entrée dans lesquels investir pour atteindre la croissance (démographique) et l’efficacité souhaitée. Nous comprenons que les valeurs familiales sont aussi importantes que le soutien matériel ». L’expert s’est inspiré de la France pour réaliser son dernier rapport présenté début juillet. « Nous nous sommes rendus sur place, il y a une union nationale des associations familiales, nous souhaitons créer la même chose en Russie, nous soutenons les organisations qui aident la famille à se considérer comme un tout important de notre société et qui entretiennent ces valeurs familiales ». Au temps de l’URSS, l’expert l’assure, la France s’est beaucoup inspirée du fonctionnement des crèches soviétiques. « Aujourd’hui, nous nous inspirons de la France, le système des nounous certifiées nous plaît par exemple beaucoup. Nous l’appliquons actuellement dans plusieurs régions pilotes de Russie ».

Désengagement de l’état

Certaines corporations en manque de main d’œuvre souhaiteraient parfois plus d’immigration dans le pays. Mais la politique migratoire russe est stricte, ouvrir les portes ne semble pas être une option pour le Kremlin. « Une grande migration représente certains risques sociaux, nous devons mettre en place des conditions particulières pour que les personnes qualifiées veuillent rester en Russie mais en parallèle nous devons réaliser une politique de soutien de nos propres ressources, aux familles « de souche » explique Sergueï Rybalchenko.

Avec sa grande famille, ses quatre enfants, Matveï, Eliseï, Veronika et Viktoria, Svetlana met les décisions gouvernementales à l’épreuve. Et le constat est sévère. Cette jeune femme de 41 ans optimiste de nature et au dynamisme sans limite vit dans un petit appartement de la banlieue sud de Moscou. Une chambre pour le couple, une autre pour les enfants. « Nous sommes économiquement défavorisés selon les termes officiels. Pourtant, depuis quelques années, nous apprenons à vivre sans l’état qui nous délaisse. Nous sommes dans la survie » explique cette vendeuse dans un magasin bio. Son mari travaille, lui, de nuit comme cuistot. Sans nounou, leur vie est calibrée à la minute prêt. « La dernière fois que j’ai demandé de l’aide aux services de l’état, on m’a répondu « vous regardez trop la télévision ». Svetlana a une liste longue comme le bras d’avantages parfois hérités de l’URSS, supprimés ces dernières années. « Les spectacles de Noël, c’est fini, les voyages gratuits en camps de vacances, terminé, les garderies sont devenues payantes, les activités extrascolaires également, il faut se battre pour obtenir des réductions dans les polycliniques publiques, il n’y a que le transport qui demeure gratuit. Ce n’est pas rien » soupire-t-elle. Une gigantesque pastèque, à côté de l’évier, une poêlée et une soupe sur le feu, Svetlana tend une impression d’écran de son compte en banque. « Je reçois plus que la moyenne soit 8000 roubles (environ 110 euros) par mois pour les trois jeunes enfants. Pour le reste, certains de nos droits sont cachés par les institutions. Il faut connaître ses droits, leur envoyer une lettre officielle et insister. On se retrouve à exiger des choses alors qu’avant ça se faisait naturellement, il y a un côté humiliant ». Sa grande fille, Viktoria, 21 ans est parvenue à se faire accepter dans une université allemande. Elle y fait ses études, bénéficiant de la solidarité de ses camarades et d’une assurance étudiante qui lui permet de soigner en Europe ses blessures d’ancienne danseuse au futur prometteur qu’elle n’avait pas pu soigner en Russie. Ironie du sort, bénéficiant d’un échange entre universités allemande et russe, elle continuera prochainement ses études dans la prestigieuse université d ‘État de Moscou en tant qu’étudiante… étrangère. Ce que ça mère n’était pas parvenue à lui offrir au moment de commencer ses études.

Paul GOGO

RFI : La Russie réitère son soutien à l’Algérie et appelle à un «dialogue national»

Le vice-Premier ministre et chef de la diplomatie algérienne Ramtane Lamamra était à Moscou, mardi 19 mars, pour rencontrer le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

 

Ramtame Lamamra est arrivé mardi matin avec une lettre écrite, selon ses dires, par le président Bouteflika, à destination de Vladimir Poutine.

Le ministre algérien des Affaires étrangères a longuement discuté avec son homologue russe Sergueï Lavrov, un ami de longue date rencontré à l’ONU. Il lui a décrit une situation algérienne sous contrôle et vanté les mérites du dialogue national qui mènera à une nouvelle Constitution et de nouvelles élections.

« Notre collègue a parlé de la situation en Algérie, il a partagé ses plans dans un avenir proche. Nous les soutenons, a déclaré Sergueï Lavrov. Nous espérons qu’ils contribueront à stabiliser la situation dans cet Etat ami par le biais d’un dialogue national fondé sur la Constitution algérienne et, bien entendu, avec le respect des normes du droit international et de la charte des Nations unies par toutes les parties. »

Les deux hommes ont également discuté des dossiers importants de la région – Libye, Mali, Moyen-Orient, zone Sahara-Sahel – et rappelé l’importance d’une politique commune pour maintenir la stabilité de la région et entretenir, selon Sergueï Lavrov, la vaste coopération technico-militaire profondément enracinée entre la Russie et l’Algérie

Yamal LNG, gaz et glace dans le grand nord russe

[Publié dans Le Marin]

Situé dans le grand nord russe, le complexe de gaz liquéfié Yamal LNG clôt sa première année d’exploitation. 16,5 millions de tonnes de gaz ont été exportés cette année.

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« C’est comme atterrir sur une autre planète » prévient un représentant de la région de Iamalo-Nenets (2 500 kilomètres au nord de Moscou) au départ de la capitale russe. 3H30 de vol vers le nord et une lueur orange aux allures de ville apparaît et perce le noir éternel de la péninsule de Yamal. L’usine de liquéfaction de gaz de Novatek (Yamal LNG) est située dans un désert de glace, à l’emplacement de ce qui fut un village sans habitants, Sabetta. Ce complexe a été inauguré en décembre 2017 par le président russe. Un an plus tard, Novatek annonce avoir atteint ses objectifs avec 16,5 millions de tonnes de gaz liquéfié exportés.

L’hiver est rude au nord du cercle polaire arctique, la nuit ne se lève jamais et les températures peuvent descendre jusqu’à -60°. La Iamalie est truffée de gaz et de pétrole. Novatek multiplie les acquisitions de champs gaziers au fil des découvertes et fait tout pour réduire les coûts de son extraction. Le gaz puisé est immédiatement transféré jusqu’à Sabetta par pipeline pour y être liquéfié. Puis il est exporté vers l’Europe et l’Asie par la route du nord. Conséquence du réchauffement climatique, la fonte des glaces permet désormais l’utilisation de la route du nord l’été, sans avoir à contourner l’Europe ni à utiliser un brise-glace. Soit deux à trois semaines de transport économisés.

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« Nous vous rappelons qu’il est interdit de prendre des photos à l’extérieur de l’avion » prévient une hôtesse. Seuls les employés de l’usine ont le droit d’emprunter les quelques lignes directes qui relient la ville au reste du monde. L’aéroport international comme le port et les dortoirs ont été construits à proximité de l’usine sur des pilotis qui reposent sur le permafrost, terre gelée faite d’eau et de végétaux. Il est 15h, le noir est intense, la péninsule est un désert plat. Il n’y a quasiment aucun humain à 200 km à la ronde. Seuls quelques peuples nomades subsistent encore. Les Nénètses en sont aujourd’hui les plus nombreux représentants. Yamal, en langue Nénètse signifie d’ailleurs finisterre, fin de la terre. La toundra est glacée, couverte de neige, quelques renards polaires se faufilent entre les kilomètres de pipelines et tuyaux qui s’entremêlent. « Pour les ouvriers, cette ville est comme un port au milieu d’un océan de glace. Sauf qu’il n’a pas de taverne, pas de rhum et pas de femmes » explique le représentant de la région. En guise de phare, une torche, celle du gaz, dont la flamme perce l’atmosphère blanche. Les règles sont strictes, l’alcool est interdit, la cigarette tolérée à l’abri du gaz, dans des cabines métalliques.

Hubs maritimes

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Le port de Sabetta est situé à proximité de l’usine. Construit dans le golfe de l’Ob, à deux pas de la mer de Kara, il donne accès à la mer de Barents à l’ouest et l’océan arctique à l’est. Une flotte de brise-glaces est chargée de fendre la mer le temps d’atteindre des eaux plus accueillantes. Le brise-glace « Christophe de Margerie » du nom de l’ancien président de Total décédé en Russie en 2014 est à quai. Le gaz est liquéfié à proximité, dans un gigantesque réservoir à l’allure d’un célèbre pot de lait concentré soviétique. Il y est inscrit -163°, la température à laquelle le gaz devient liquide. Un processus compliqué, « mais bien plus simple à réaliser ici qu’aux Émirats arabes unis » ironise un ouvrier. Le 26 novembre dernier dans le port d’Honningsvag en Norvège, les équipes de Novatek sont parvenus à transférer le gaz d’un brise-glace vers un bateau plus léger, et ce, en quelques heures. Une première qui motive la compagnie russe à investir dans la construction de deux hubs maritimes. Deux terminaux gaziers devraient bientôt voir le jour dans le port d’Ura Guba (Russie, nord de la Finlande) à l’ouest et du Kamchatka à l’est (océan Pacifique). Objectif, limiter les trajets effectués en brise-glaces pour diminuer les coûts de transport au maximum. Une flotte de brise-glaces nucléaires de l’agence fédérale de l’énergie atomique russe Rosatom s’est par ailleurs vue attribuer, l’année dernière, la sécurisation de l’ensemble de cette voie du nord par le Kremlin. De quoi permettre au président Poutine de garder la main sur l’ensemble de cette région convoitée.

Nombreux sont les ouvriers à avoir délaissé leurs terres natales jadis gorgées de pétrole du sud de la Russie pour vivre au rythme des missions du grand nord. Les conditions sont rudes mais les salaires plus élevés. « Ici je ne perds pas de temps sur la route pour aller au travail » confie un ouvrier originaire de la région de Krasnodar. Le service communication de Novatek est strict et limite au maximum les interactions entre la presse et les ouvriers. Travailler à Sabetta semble pourtant représenter une fierté pour les plus de 40 000 personnes qui y effectuent leurs missions. Un homme, la quarantaine, raconte « c’est plutôt prestigieux de travailler ici, les salaires sont bons, les plus bas sont à 100 000 roubles par mois (environ 1330 euros) ». Un salaire aisé dans les régions du sud. Le revenu moyen s’élève à 564 euros en Russie. « Les missions durent de 45 jours à six mois. Nous avons internet, une cantine pour les repas, une église, une salle de sport et de longues journées de travail, nous n’avons pas vraiment le temps de nous ennuyer » assure-t-il. Les femmes ne représentent que 10% de l’effectif du complexe.

Ses champs gaziers en poche, Novatek voit grand et mise toujours plus sur le gaz liquéfié face à un Gazprom ne jurant que par le transport par gazoducs et à un Kremlin très à l’écoute suite au succès du projet Yamal LNG. Un « Arctique LNG 2 » situé de l’autre côté du golfe de l’Ob, sur la péninsule du Gydan est déjà en préparation. Sa mise en service est prévue pour 2023 avec un objectif de production de 19,8 millions de tonnes de gaz liquéfié par an.

Texte et photos, Paul GOGO

Mer d’Azov. Pour le Kremlin, le contrôle de la région à tout prix

La Libre Belgique.

Bas dans les sondages et en quête d’un contrôle toujours plus fort de la mer noire, Vladimir Poutine prend le risque de l’intransigeance.

L’image aurait été symbolique. Un navire de guerre ukrainien passant sous le contesté pont de Crimée, construit par la Russie en dépit du droit international à l’issue de l’annexion de la Crimée. Mais le risque militaire et symbolique semblait trop important pour le Kremlin. En tentant de rejoindre la mer d’Azov en passant par le détroit de Kertch, la marine ukrainienne s’est attaquée à un tabou exploité par la Russie depuis le début de la crise qui oppose les deux pays. Un accord signé en 2003 par les deux pays donnent des droits équivalents à la Russie et l’Ukraine sur ces eaux stratégiques. Mais dans les faits, la Russie a bel et bien pris le contrôle de la région. L’image d’un bateau poussé sous l’arche du pont de Crimée pour bloquer la circulation du détroit dimanche est saisissante. La Russie a le pouvoir physique de décider qui entre et qui sort de la mer d’Azov. Un enjeu économique, militaire mais également de communication. Intransigeant sur le sujet, Vladimir Poutine ne prendra jamais le risque de décevoir la population russe, exaltée au lendemain de l’annexion, en la laissant croire qu’il puisse y avoir la moindre faille de sécurité à proximité de la péninsule annexée.

Lundi soir, la Russie détenait toujours les 23 militaires ukrainiens et leurs trois navires au sein du port de Kertch, en Crimée. Porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov dénonçait lundi une « provocation dangereuse de la part de l’Ukraine » et concédait des coups de feu tirés sur les navires ukrainiens par les forces spéciales russes : « Nous n’avions pas le choix pour empêcher une violation de notre frontière ».

Risque de sanctions

Le conflit couvait depuis plusieurs mois. Les deux pays n’ont cessé d’augmenter la militarisation de leurs ports situés en mer d’Azov durant l’année passée. En octobre dernier, exaspérée par l’attitude de la Russie à l’égard des bateaux ukrainiens et européens dans la mer d’Azov, l’Union Européenne a menacé la Russie de nouvelles sanctions en cas de conflit dans la zone. En vain. Ces derniers mois, prés de 200 navires européens et ukrainiens auraient été contrôlés et parfois bloqués pendant plusieurs jours par les autorités russes lors de leur passage par le détroit de Kertch.

« Si nos gardes-frontière réalisent autant de contrôles, c’est parce que les leaders de l’auto proclamée assemblée des tatars de Crimée et les groupes nationalistes ukrainiens ainsi qu’un certain nombre de politiciens ukrainiens ont appelé au terrorisme et à la destruction du pont de Crimée » affirmait au journal Kommersant, Grigori Karasin secrétaire d’état du ministère des affaires étrangères russe vendredi dernier.

En refusant le passage des navires militaires et commerciaux ukrainiens sous le pont de Crimée, la Russie teste la capacité de réaction de l’Union-Européenne tout en prenant le risque de subir de nouvelles sanctions. Comme en Ukraine, l’explication de cette manœuvre risquée se trouve très certainement dans la politique nationale. Depuis l’été dernier et l’annonce de l’impopulaire réforme des retraites, le taux de popularité de Vladimir Poutine subit une dégringolade inédite. Le président russe n’aurait plus que le soutien de 45% de la population contre 64% en mai dernier. Cette impopularité n’avait pas été aussi importante depuis… la veille de l’annexion de la Crimée. L’introduction de la loi martiale en Ukraine joue le jeu du Kremlin. Les médias russes ont repris, lundi, un ton proche de celui de 2014 destiné à décrédibiliser le pouvoir ukrainien et à jouer la carte de l’Ouest russophobe. Dans la suite de son interview au journal Kommersant, Grigori Karasin déclarait « le sujet de la mer d’Azov a été intentionnellement inséré dans l’espace médiatique. Le régime de Kiev a créé un nouveau thème anti-russe avec ses mentors étrangers (…) le seul objectif de l’ouest est de pouvoir durcir les sanctions contre la Russie ».

La Libre Belgique. Poutine et Trump réunis à Helsinki pour un exercice de com’

Ce lundi, quelques heures après la fin de la Coupe du monde, le président russe Vladimir Poutine se rendra à Helsinki pour rencontrer le président américain Donald Trump pour une première rencontre bilatérale. Dans les médias russes, on n’attend pas grand chose de cette rencontre, si ce n’est un exercice de communication que la presse estime déjà remporté par le président russe. Car cette rencontre est avant tout une question de symbole et d’images. Mille quatre cents journalistes de 61 pays seront présents, ce lundi, à Helsinki. D’après le journal russe Kommersant, Vladimir Poutine et Donald Trump auraient accepté le principe d’une conférence de presse commune durant laquelle ils devraient présenter une déclaration commune de deux pages insistant sur “l’importance de maintenir le dialogue entre leurs deux pays et leurs services de sécurité”. Objectif pour le Kremlin : parvenir à organiser une prochaine visite du président américain à Moscou. “Les médias étrangers ont publié de nombreux reportages présentant Trump comme un président soudain prêt à échanger. Par exemple, sur la question d’une redéfinition des influences en Europe et sur ‘l’Ukraine donnée à Moscou’. Mais les experts sont formels, aucun changement géopolitique notable ne se produira à l’issue de ce sommet”, modérait dimanche le journal populaire “Komsomolskaia Pravda”. Le président Trump n’a pas dit autre chose dimanche sur CBS en déclarant qu’il avait “de faibles attentes” quant à son entrevue avec M. Poutine.

Un Mondial diplomatique

Cette rencontre arrive à l’issue d’un Mondial réussi. “La meilleure coupe de tous les temps” a déclaré le président de la Fifa Gianni Infantino, samedi, lors d’un gala organisé par le président Poutine dans la grande salle du prestigieux théâtre Bolchoï. Ne cachant pas le rôle de “soft power” d’un tel événement, le président russe a pris la balle au bond devant de nombreuses délégations étrangères en remerciant les supporters étrangers “ d’être venus constater que la Russie de 2018 ne correspondait pas aux clichés de l’étranger”. L’air de rien, le Mondial a fait office de séquence diplomatique pour le président russe. Pendant un mois, Vladimir Poutine a rencontré des dizaines de chefs d’Etat venus échanger quelques mots à l’occasion d’un match de football. Persuadé que son équipe n’irait pas loin dans le Mondial, le président russe s’est bien gardé d’assister aux matchs, envoyant son premier ministre Dmitri Medvedev assurer une présence officielle. Mais la plupart des chefs d’États venus à Moscou ont fait un arrêt par le Kremlin avant de se rendre au stade. En ce week­end de finale, ce ne sont pas moins d’une douzaine de responsables politiques qui ont défilé au Kremlin, de Palestine, du Gabon, de Moldavie, de Hongrie, du Soudan jusqu’à la présidente Croate Kolinda Grabar-Kitarovi et au président français Emmanuel Macron venus supporter leurs équipes finalistes. La semaine dernière, c’est le dossier syrien que le président russe a tenté de faire avancer en rencontrant dans sa maison de campagne à quelques kilomètres de Moscou un responsable iranien et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou dans la même journée. De quoi pousser certains observateurs à soupçonner le président Poutine d’avoir utilisé la Coupe du monde pour s’organiser son sommet diplomatique personnel en miroir au sommet de l’Otan organisé à Bruxelles les 11 et 12 juillet derniers.

La Libre Belgique. La réforme des retraites inquiète les russes

Nous sommes tous contre”, lance Anna sur un ton catégorique. Dans la cour de son immeuble, dans la banlieue de Iaroslavl (300 km de Moscou), entamer une discussion sur la réforme des retraites annoncée il y a deux semaines par le Kremlin amène tous les voisins à y prendre part. Le 14 juin, c’est le Premier ministre Dmitri Medvedev qui a annoncé cette réforme controversée qu’il espérait noyer dans l’euphorie du Mondial de football. Au même moment, le président Poutine donnait le coup d’envoi au premier match de la Coupe du monde. Ces changements que le gouvernement russe souhaiterait mettre en place dès l’année prochaine prévoient un départ en retraite à 65 ans au lieu de 60 pour les hommes d’ici 2028 et un départ en retraite à 63 ans au lieu de 55 ans pour les femmes, d’ici 2034. La moyenne d’âge des hommes russes s’élevant à 66 ans, il leur faudrait désormais travailler jusqu’à la mort. Ce que la majorité de la population fait déjà. “On dit que les femmes sont en meilleure santé, mais de quoi parle-t-on?” interroge Anna. A moins d’un an de la retraite, elle craint de devoir trimer jusqu’à la fin de sa vie. “Je travaille dans une usine dans laquelle nous faisons du pain, je vais devoir mourir devant mon four à pain?” Cette femme de 62 ans travaille la semaine à l’usine et le week­end dans un supermarché. Elle gagne près de 20000 roubles par mois (environ 270 euros). Anna, comme ses voisines descendues dans la cour du vieil immeuble, s’attendent à recevoir environ 8000 roubles par mois de pension (108 euros). Avec 5000 roubles de loyer, il ne leur resterait plus que 3000 roubles pour manger, soit environ 40 euros.

Un acquis du communisme

Fixé en 1932, ce plancher des retraites n’avait jamais évolué depuis Staline. D’après l’institut FOM cité par le journal “Kommersant”, près de 80% des Russes seraient contre cette réforme. Ces derniers jours, la cote de popularité du président Poutine a chuté de 72% à 63%. En Russie, le Premier ministre est souvent utilisé comme un paratonnerre pour protéger le président. Vladimir Poutine s’est donc empressé de déclarer, via son porte-parole Dmitri Peskov, qu’il n’avait pas eu de rôle à jouer dans la conception de cette réforme. Difficile de dire si cette décision poussera les Russes à descendre massivement dans la rue, les rassemblements étant interdits durant la Coupe du monde. En outre, les syndicats des travailleurs, qui sont contre cette réforme, n’ont un pouvoir de mobilisation que très limité en Russie. Mais dans la population, la grogne est bien présente.

Dimanche, l’opposant Alexeï Navalny avait appelé la population à manifester dans une trentaine de villes non hôtes de la Coupe du monde. Quelques centaines, voire milliers de personnes se sont mobilisées dans chaque ville, dimanche après-midi, sans que la police n’intervienne. Marina, 37 ans, n’a pas participé au rassemblement de Iaroslavl. Pourtant, elle s’affirme totalement opposée à cette réforme. “Je suis cuisinière, je nourris 400 personnes chaque jour. En rentrant, j’ai mes deux enfants à nourrir. Avec une hypothèque contractée pour acheter notre appartement, je risque de toute façon de devoir travailler à vie; ce ne sont pas les 8 000 roubles de retraite qui vont me nourrir”, raconte-t-elle, alors qu’elle attend son troisième enfant. A un âge où les portes du travail se referment, la situation pourrait paradoxalement devenir plus compliquée pour les femmes que pour les hommes. En Russie encore plus qu’ailleurs, il devient particulièrement compliqué pour elles de trouver un travail après 45 ans. Cette réforme pourrait créer une situation dans laquelle de nombreuses femmes se trouveraient sans travail et sans pension. “Nous ne voulons pas de ces galères là. Si nous avons la possibilité de descendre dans la rue pour manifester, nous le ferons”, conclut Marina, rejointe par sa voisine Liouba.

Paul GOGO

La Libre Belgique. Kaliningrad, le point de corner de la Russie

A une semaine du début de la Coupe du monde, des dizaines d’ouvriers s’employaient encore à verdir les abords du stade Baltiika de Kaliningrad. Le 28 juin, la Belgique y affrontera l’Angleterre dans un stade de 35000 places. La ville de 440 000 habitants, située entre la Pologne et la Lituanie, n’est pas peu fière de faire partie des onze villes sélectionnées par le Kremlin pour accueillir cette compétition internationale. Mais la construction du stade représente un abîme financier terrible pour la région. Son coût : 17,3 milliards de roubles (environ 236 millions d’euros) pour accueillir quatre des soixante quatre matchs de l’événement. Les experts sont formels, cette infrastructure demeurera une épine dans le pied de la région. Le FK Baltika, club local, joue dans la petite cour du football russe, n’attire qu’une moyenne de 4 500 spectateurs par match et n’est soutenu par aucun grand sponsor.
“Le Kremlin a souhaité ce stade, il a envoyé beauc­oup d’argent fédéral et continuera à en envoyer. Notre gouverneur est allé en réclamer à Moscou. Les politiciens locaux voient les choses de cette façon : nous recevons rarement de l’argent de Moscou et lorsque cela arrive, même si c’est pour construire un bâtiment inutile, il faut l’accepter”, explique Vadim Khlebnikov, rédacteur en chef adjoint du média indépendant “Novyi Kaliningrad”.

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Une décision géopolitique
Mais alors pourquoi imposer la Coupe du monde dans cette région isolée de la Russie ? C’est dans la géopolitique que se trouve la réponse. Dans cette petite enclave de 200 km² qui fut allemande sous le nom de Königsberg, puis rattachée à l’URSS en 1946, la géopolitique s’observe sur le terrain, à l’œil nu. Cette zone est avant tout le symbole de l’armée russe, premier employeur de la région. A une quarantaine de kilomètres de Kaliningrad, au bord de la mer Baltique, vivent des milliers de militaires du fleuron de la marine russe, la Flotte de la Baltique. Sur son site Internet, la Fifa encourage les supporters à visiter cette ville qui fut fermée aux étrangers jusqu’à la chute de l’URSS. Dans cette cité organisée comme une caserne, dont la sécurité est assurée par la police militaire, les soldats sont omniprésents – à la plage, dans les airs, dans les magasins. Mieux vaut avoir son passeport sur soi.

L’importante militarisation de la région de Kaliningrad n’est pas une légende. Les bases militaires sont nombreuses au bord des routes, dans les campagnes. La région héberge une autre fierté de l’armée russe. Une collection de missiles Iskander, chargés de défier les troupes de l’Otan basées en nombre à l’est de la région,au niveau du couloir de Suwalki. Ce couloir stratégique d’une trentaine de kilomètres est le seul territoire qui relie les pays baltes au reste de l’Europe. Il ne faudrait que quelques heures à la Russie pour les isoler en cas de conflit. Un exercice militaire “Saber Strike”, qui implique 18000 soldats de l’Alliance atlantique, a été mené en Pologne et dans les pays baltes jusqu’au 13 juin. Le jour du début de l’exercice, l’édition locale de la “Komsomolskaia Pravda” titrait “L’Otan s’entraîne à envahir Kaliningrad”…

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Tropisme européen
L’omniprésence de l’armée russe n’y fait rien, un air d’ouest semble planer sur cette région.“Je ne suis jamais allée en Russie, à Moscou ou Saint-­Pétersbourg”, explique Julia, employée de 32 ans, pourtant bel et bien russe. “Je me sens russe mais c’est plus agréable d’aller en Europe pendant le week­end ou pour les vacances.” Près de 70% du petit million d’habitants de la région auraient un visa Schengen, bien plus que la moyenne nationale. “Nous sommes nombreux à aller faire du shopping à Gdansk en Pologne, à Berlin ou dans les pays baltes, raconte­-t­elle. Lituanie, Pologne et Allemagne ont un consulat dans le centre­ ville.” De nombreux produits alle­mands sont disponibles dans les supermarchés de Kaliningrad et ce, malgré l’embargo russe contre les produits européens.
Ce tropisme européen se retrouverait également dans la presse locale. “Nous pouvons enquêter et critiquer les gouverneurs sans problème. C’est peut-­être pour cela qu’ils font rarement plus d’un mandat dans la région !”, ironise Khlebnikov. Mais, à la veille de la Coupe du monde, un tour de vis semble avoir été enclenché par les autorités. D’après Reporters sans frontières, le gouverneur Alikhanov a tout fait pour faire disparaître le journal local, critique, “Novye Kolesa”, dont la diffusion a définitivement stoppé en avril. Son rédacteur en chef est emprisonné à Moscou depuis novembre, accusé d’extorsion de fonds. “L’inconvénient de notre situation, c’est que nous subissons plus que les autres les moindres tensions entre la Russie et l’Europe. Ces derniers temps, il est devenu plus compliqué pour nous d’obtenir des visas Schengen via le consulat de Pologne”, explique Vadim Khlebnikov.

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Sous l’œil de Moscou
Le Kremlin semble garder un œil vigilant sur l’état d’esprit des habitants de la région. Il s’inquiéterait d’une influence grandissante de l’Europe et notamment de l’ancien propriétaire des
terres, l’Allemagne, sur Kaliningrad. En 2016, un centre culturel allemand a été fermé par les autorités, qualifié d’agent de l’étranger. En mai dernier, une hôtesse de l’air a été mise à pied pour avoir annoncé un atterrissage à Königsberg. Une inquiétude infondée, selon Khlebnikov. “Il n’y a pas particulièrement de mouvement séparatiste à Kaliningrad, tout le monde se sent russe. Mais le
Kremlin a compris que nous n’adhérions pas à la propagande antieuropéenne des médias d’État. La raison est simple. Nous vivons en Europe.”
Texte et photos; Paul GOGO

La Libre Belgique. Comment Ramzan Kadyrov a utilisé le Mondial pour servir sa com’

Ramzan Kadyrov avait fait pression auprès du Kremlin et de la Fifa jusqu’au bout. Pas question pour le leader autoritaire de la Tchétchénie d’être écarté de la Coupe du monde. L’indignation

générale des ONG de défense des droits de l’homme n’y a rien fait, Kadyrov s’est vu attribuer la responsabilité d’accueillir l’équipe égyptienne dans sa capitale, Grozny. Le politicien controversé a cependant été épinglé de nombreuses fois pour ses atteintes aux droits fondamentaux et à la liberté de la presse. Il a également été accusé d’avoir emprisonné, torturé et assassiné des dizaines d’homosexuels de Tchétchénie, provoquant un tollé dans le monde entier. Sauf en Russie.

Un roi de la com’

Le jeune leader autoritaire, star des réseaux sociaux et notamment d’Instagram, occupe ses journées à monter des opérations communication autour de sa personne. Pour ce fan de l’équipe égyptienne, recevoir le célèbre attaquant de Liverpool Mohamed Salah dans sa capitale relevait du cadeau

inattendu dont il a su tirer les bénéfices à force de publications sur Internet et dans les médias d’État. S’il y a un sujet qui fait régulièrement débat en Russie, c’est l’importance des fonds nationaux envoyés par le Kremlin en Tchétchénie. Le contrat originel liant Vladimir Poutine à Ramzan Kadyrov consiste à faire en sorte que ces roubles permettent au président tchétchène d’assurer la stabilité de cette région qui fut autrefois une vraie poudrière pour Moscou. Mais, depuis quelque temps, Vladimir Poutine voit en ce coûteux Kadyrov un rôle d’autant plus stratégique. Ses liens et ses affinités avec les leaders du Moyen-Orient pourraient jouer un rôle clé dans la Russie du futur. C’est ainsi que les joueurs égyptiens ont été accueillis comme des rois à Grozny. En plein ramadan, dans une ville où l’alcool se fait rare, de nombreux titres de presse russes ont rapporté les propos des locaux qui,semble-t-il, étaient plus prompts à soutenir l’équipe d’Égypte que l’équipe russe durant ce Mondial pour une question de proximité culturelle. “A travers le football, nous allons montrer que nous nous développons et que, contrairement à ce qu’affirme la presse qui souhaite raviver d’anciennes haines par la désinformation, nous ne revenons pas en arrière”, a affirmé Magomed Matsuev, directeur du stade de Grozny, au “Guardian”.

Mo Salah piégé

C’est donc l’attaquant Salah qui s’est retrouvé au cœur de cette opération communication. Sorti de

son lit par le leader tchétchène alors qu’il soignait une blessure à la jambe, il a dû défiler devant les caméras collé à l’infréquentable Kadyrov. Quelques jours plus tard, il a été fait citoyen d’honneur de Tchétchénie, une nouvelle fois au côté de Kadyrov, et devant toutes les caméras de la région. Un piège selon Mohammed Salah qui s’est retrouvé au cœur d’une polémique. Selon CNN et ESPN, le joueur serait furieux au point de réfléchir à arrêter sa carrière. Il accuse la fédération égyptienne de ne pas l’avoir protégé, de ne pas lui avoir laissé le choix de poser au côté d’un Kadyrov excité comme un enfant. Fin du calvaire pour l’attaquant, l’Egypte a quitté le Mondial lundi soir.

Paul GOGO

La Russie cède à une très inhabituelle vague de folie et de liberté

Bonjour ! Vous pouvez venir à notre voiture ?” Devant leur commissariat, deux policiers russes interpellent un supporter français et deux anglais sortant d’un bar. Ils ouvrent le coffre de leur voiture, y déposent casques et gilets pare-balles.“Nous aimerions faire un selfie avec vous”, lance l’un d’eux, kalachnikov en main, dans un anglais approximatif. Abasourdi, le Français, installé à Moscou, glisse discrètement: « On s’en rappellera après la Coupe du monde, je n’ai jamais vu ça.”

Depuis le début du Mondial, Moscou vit dans un état de grâce rarement vécu. Les Moscovites prennent goût à des instants de liberté inédits que l’on trouve dans des détails, des situations éphémères dont le caractère extraordinaire n’a échappé à personne. Sauf aux étrangers, venus le plus naturellement du monde célébrer le foot, fêter cette fameuse “amitié entre les peuples” à laquelle les Russes ont pris l’habitude de trinquer en éprouvant toutefois de plus en plus de difficultés à l’appliquer au quotidien.

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“Merci !”

Mardi soir, dans les heures qui ont suivi la seconde victoire de leur équipe nationale face, cette fois, à l’Égypte (3-1), des milliers de Russes sont descendus dans les rues en chantant, criant, en sautant dans les fontaines, en grimpant aux lampadaires… Des situations toutes simples, mais considérées comme du hooliganisme en Russie en temps normal. Si les Européens se font très discrets, les Sud­ Américains, eux, sont omniprésents, souvent venus avec toutes leurs économies pour passer deux à trois semaines en Russie. Face aux larges chapeaux Mexicains qui passent à peine les portes du métro, les Russes se dérident du matin au soir. Rares sont les grands-mères russes qui se bouchent encore les oreilles lorsque les Brésiliens mettent les suspensions des wagons à rude épreuve en chantant et sautant en rythme. Puis des « spasibo”, “merci”, fusent à travers les wagons, de Russes tout simplement heureux de voir cette folie habituellement mal perçue, venir troubler le calme du métro moscovite. Des hommes qui prennent des forces antiémeutes dans leurs bras pour fêter une victoire, des rassemblements gigantesques, alors que les lois appliquées durant la Coupe n’en laissent normalement pas la possibilité, des supporters torse nu… De quoi finir au tribunal si le foot n’avait pas envahi les rues du pays. Mardi soir, au même moment, les policiers antiémeutes station­

nés à l’extrémité de la rue Nikolskaïa regardaient le match de foot dans leur camion. “J’ai vu deux officiers de police avoir une conversation en anglais (!) avec deux supporters étrangers. L’un d’entre eux était torse nu avec une coiffe folklorique. Les policiers souriaient. Dans quelle ville sommes nous ? Mes amis russes n’ont aucun souvenir d’avoir déjà vu Moscou aussi ouverte, vivante, authentique, amicale. Espérons que cela dure après juillet”, a tweeté Joshua Yaffa, le correspondant du “New Yorker” à Moscou. Même constat pour le journaliste russe Leonid Ragozin. “Le droit de rassemblement, le droit de s’amuser sauvagement dans les rues, de taquiner les policiers, de boire des bières en dehors du wagon-bar des trains. Il s’agit de droits que les fans de football peuvent apprécier en Russie mais auxquels les Russes n’ont pas le droit d’habitude.”

En douce, la réforme des retraites

Depuis dix jours, des touristes s’assoient, presque naïvement sur les pelouses qui bordent le Kremlin, même chose devant la cathédrale du Christ Sauveur. “C’est la première fois que je vois des gens assis sur les marches de cette cathédrale, ils sont détendus comme dans n’importe quelle ville du monde. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le ‘monumentalisme’ sacré de Moscou empêche habituellement l’expression d’une liberté. Ces gens sont porteurs d’une liberté intérieure, ils remplissent ce vide monumental de manière instantanée et spontanée parce que, dans leur appréhension des choses, la liberté n’est pas en contradiction avec le côté sacré, ni avec l’emphase officielle de la pierre, des monuments”, explique Léo Kats, traducteur à Moscou.

Le gouvernement russe avait-semble-t-il anticipé cette liesse qui prendrait le pays. Le 14 juin, deux heures avant la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde, le Premier ministre Medvedev annonçait l’augmentation de l’âge de la retraite de 55 à 63ans pour les femmes et de 60 à 65 ans pour les hommes (dont l’espérance de vie est estimée à 65 ans). Une décision déjà très impopulaire dans une Russie pourtant habituée à ne pas contester les décisions gouvernementales. La Coupe du monde n’y fait rien : en dix jours, plus de 2 millions de Russes ont signé une pétition en ligne pour demander l’annulation de cette décision, les syndicats de travailleurs montent au créneau et l’opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, fan de football, a appelé à descendre dans les rues des villes qui n’accueillent pas le Mondial le 1er juillet prochain. De quoi, peut-être, pousser les Russes à sortir de leur état de grâce.