Alexeï Venediktov: « En coulisses, Vladimir Poutine a déjà préparé sa réélection »

Alexeï Venediktov est le rédacteur en chef de la radio moscovite « Écho de Moscou« . Cette radio au million d’auditeurs quotidien est l’une des rares à encore donner la parole à l’opposition russe. Venediktov, « vieux de la vieille », travaille en équilibre sur une ligne rouge depuis maintenant 18 ans.

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 Comment est née « Écho de Moscou »?

Notre radio a été inaugurée en 1990. Nous avons à l’époque reçu la licence n°1 sur décret de Gorbatchev car jusqu’ici les médias appartenaient au parti communiste, soit à l’état. En juin 1990, Gorbatchev a signé la loi pour la liberté des médias, et on a décidé de faire une radio privée. Ce sont mes amis Sergueï Korzoun et Sergueï Buntman qui travaillaient à la rédaction française de la radio d’état qui ont décidé de créer « Écho ». Moi, ami d’un ami, on m’a proposé de faire une rubrique sur l’éducation parce que j’étais prof d’histoire à l’école depuis déjà 13 ou 14 ans à Moscou. Notre radio a commencé à émettre le 22 aout 1990. Dès cette époque, nous avons tout fait pour protéger notre indépendance.

Justement, comment un média comme le votre peut-il protéger son indépendance dans la Russie de 2017 ?

Lors de la naissance de notre radio, nous étions indépendants, mais on a très vite compris qu’il nous fallait des actionnaires extérieurs et pas seulement des journalistes. Nous souhaitions bien sûr garder notre ligne éditoriale donc nous avons intégré à nos statuts le fait que seul le rédacteur en chef ait son mot à dire sur la ligne éditoriale. Le rédacteur en chef, pas le directeur général. Ce qui fait que les actionnaires peuvent limoger le rédacteur en chef, mais ils ne peuvent pas le choisir. Le rédacteur en chef ne peut être élu que par le conseil des journalistes. La radio repose toujours sur ces règles aujourd’hui. Gazprom est propriétaire de 66% des actions de notre radio, ils peuvent me limoger mais ils ne peuvent pas nommer le rédacteur en chef. Et pour changer ce statut, il faut avoir 75% des actions, les 34% restant appartiennent aux journalistes. Voilà pourquoi notre politique rédactionnelle reste indépendante de l’Etat, de la politique, de Gazprom, de la pub, parce que c’est moi et seulement moi qui décide de ce qu’on peut faire et de ce qu’on ne peut pas faire. Parmi nos règles, il est également défendu pour nos journalistes d’appartenir à un parti politique parce que le seul chef, c’est le rédacteur en chef, pas un secrétaire général, pas Navalny, pas Poutine, pas Jirinovski. Nous avons beaucoup de choses comme ça faites pour protéger notre indépendance.

Quand j’étais petit journaliste, Poutine était un petit bureaucrate, nous avons grandi avec le pays et notre ligne éditoriale n’a jamais changé : Tous les problèmes de monsieur Poutine ou de monsieur Navalny sont sur notre site et sur nos ondes.

Vous savez que je suis le seul journaliste à avoir été critiqué par le président, publiquement, sous les caméras, maintenant deux fois. Mais je dis toujours que si nous pouvons critiquer le président, il est en droit de critiquer la radio publiquement.

Mais ne soyons pas hypocrites pour autant. Tout le monde sait que notre actionnaire n’est pas Gazprom mais Vladimir Poutine. Il y a seize ans, Vladimir Poutine m’a dit, « si tu as un problème, tu peux me téléphoner ». Je n’ai jamais appelé le président, jamais en dix-sept ans. Parce que je comprends très bien que la première fois il résoudra mes problèmes, puis ensuite, comme dans un jeu, vous avez sept vies, une fois tout utilisé, c’est la fin.

Je me rappelle du conflit qu’il y avait eu entre moi et monsieur Lessine, alors président de Gazprom media (NDLR en 2012). Deux jours avant un conseil d’administration, il m’avait annoncé qu’il souhaitait me limoger. Je lui ai dit : « Tu as le droit de me limoger, mais est-ce que tu as appelé l’administration présidentielle ? Tu as reçu son « oui »? « non »? Je te le conseille ». Au final j’ai gardé mon poste, et c’est lui qui a été limogé quelque temps plus tard. C’est à dire que je comprends très bien que chaque jour, chaque heure, je peux être limogé mais je suis absolument ouvert, à droite, à gauche, de toutes les forces de notre pays. Nous sommes un média, nous donnons la parole à ceux qui donnent des opinions différentes sur un même sujet. C’est notre rôle, c’est ce que je dis souvent. Et pendant les rencontres des rédacteurs en chef avec le président, maintenant c’est une fois par an, avant c’était plus souvent, j’ai toujours expliqué mon travail de cette façon. On continue à m’inviter à toutes les rencontres, avec les gouverneurs, les chefs de la sécurité, les ministres, dans tous les cas je parle dans ces cercles comme je parle dans mes émissions car je travaille pour mes auditeurs, pas pour le président ou les actionnaires. Voilà pourquoi la radio existe encore sous cette forme.

Nous pouvons et parlons de toutes les enquêtes sensibles sur la famille du président, sur la Tchétchénie, toutes ces enquêtes publiées par Navalny ou la Novaya gazeta sont publiées sur notre site et sont discutées sur nos ondes. J’ai seulement 12 reporters donc nous n’avons pas la possibilité de réaliser ces enquêtes. Mais nous pouvons les publier et organiser des débats. Il y a quelques minutes j’ai discuté avec le responsable de la presse du premier ministre Medvedev sur un sujet sensible. Je lui ai envoyé un télégramme, il m’a répondu parce que je veux avoir des explications sur nos ondes, des explications valables, pas des explications que donnent les amis du premier ministre. Je veux avoir les explications de tous les partis, et je dis toujours que même les tueurs doivent avoir le droit à la justice, à la justice publique, le droit de s’expliquer. C’est pourquoi je suis d’accord pour avoir les ITW de monsieur Assad, de monsieur Poutine, ou de monsieur Trump sur mes ondes.

Quel est le point de vue de Vladimir Poutine sur nos élections françaises ?

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La presse attend Marine Le Pen à la Douma. Elle ne s’arrêtera pas et rejoindra Vladimir Poutine le 24 mars dernier.

D’abord, pour l’anecdote, sachez que nous avons invité Marine Le Pen quand elle est venue à Moscou (NDLR le 24 mars 2017) car nous avons des contacts avec des proches de Marine Le Pen. Cette fois-ci, ça ne l’a pas fait car elle ne voulait pas que l’on dise qu’elle était de passage à Moscou.

À propos de Vladimir Poutine, je ne suis pas son attaché de presse mais je connais son opinion.

Il faut comprendre que Poutine soutient toujours les candidats anti-américain, anti atlantiste, anti solidarité atlantiste. Pourquoi on a soutenu Trump? Il n’est pas anti américain mais on pensait qu’il affaiblirait l’OTAN, l’Union-Européenne. Pourquoi on a soutenu le Brexit et monsieur Farage ? Qui est monsieur Farage ? C’est rien, c’est nul, mais ça affaiblit l’Union Européenne, ça veut dire que c’est bon pour nous. Ça affaiblit les relations entre les USA, l’Angleterre et l’Union Européenne. C’est la position du Kremlin, soutenir les candidats anti atlantistes, anti américains, anti européens, c’est à dire que dans ce camp là, nos amis français sont monsieur Fillon et madame Le Pen. L’ennemi, Emmanuel Macron.

Ensuite, il y a la question de la Crimée et des sanctions. On soutient les candidats qui reconnaissent le droit de prendre, enfin, de reprendre la Crimée. Les candidats qui considèrent que la question de la Crimée est réglée, nous les soutenons toujours. Madame Le Pen et monsieur Fillon l’ont dit, pas Emmanuel Macron. C’est là que sont nos  intérêts.

Ensuite, il faut garder en tête que monsieur Poutine est très conservateur dans son âme. Si monsieur Poutine était citoyen français, colonel-adjoint de la DGSE, comment croyez-vous qu’il aurait voté ? Au premier tour, pour monsieur Fillon, au second tour pour madame Le Pen. Je lui ai lancé en 2008, alors qu’on se demandait qui il allait choisir entre Obama et McCain, « vous devez voter McCain monsieur le Président!« . Il m’a répondu « ah, tu as tout compris, c’est bien ! » Mais c’est parce que c’est la tradition, l’archaïsme, la religion, l’histoire, ce sont ses valeurs.

Au final, ce sont ces trois points : anti-atlantisme, Crimée/Ukraine et ses valeurs qui l’ont poussé vers monsieur Fillon. Aujourd’hui, le Kremlin souhaiterait très sûrement la victoire de madame Le Pen, monsieur Macron on ne sait pas qui c’est ici.

La vision de la Russie sur l’Europe unie, c’est de l’affaiblir parce que nous avons contre nous un front uni allant de l’Amérique jusqu’à la France/Angleterre sur les questions de l’Ukraine, de la Syrie, des pays baltes. Et si il y a une turbulence dans votre pays après l’élection de madame Le Pen, pour nous c’est gagné.

Voilà pourquoi je ne sais pas sous quelle forme il soutient vos candidats, ces histoires d’argent et de hackers sont vraies ou fausses, quoique pour l’argent c’est plutôt vrai mais nous voyons que Vladimir Poutine fait maintenant monter des gens qui sont liés à madame Le Pen. Par exemple, après 2012, c’est Leonid Slutski, autrefois membre du parti de Jirinovski (NDLR président de la LDPR, parti ultra-nationaliste russe) qui avait organisé la visite de son père. Slutski est aujourd’hui membre de la commission des Affaires étrangères de la Douma. C’est lui qui a payé, via son fonds, la visite de parlementaires français en Crimée, avec monsieur Mariani en tête, je l’ai vérifié.

Comment expliquez-vous la récente visite de Marine Le Pen à Moscou et surtout au Kremlin?

J’ai parlé avec mes contacts au ministère des Affaires Étrangères et de l’administration présidentielle sur la visite de madame Le Pen. Je leur ai demandé ce qu’il s’était passé avec Le Pen, ils m’ont répondu : « elle a demandé !« .

J’ai ajouté, « mais pourquoi Poutine l’a reçue alors que notre candidat était censé être Fillon ? »

Ils ont répondu : « Parce que Fillon n’a pas demandé à être reçu ! »

Bon, ce n’est pas l’explication mais tout de même. On nous avait dit qu’il n’y aurait pas d’images de cette visite. Mais Marine Le Pen a insisté plusieurs fois pour qu’il y ait des photos d’elle, seule avec le président Poutine de diffusées. C’est elle qui a insisté pour que sa rencontre soit médiatisée alors que le Kremlin ne le souhaitait pas à l’origine.

L’administration présidentielle ne voulait pas la présenter comme une amie parce qu’on comprenait qu’elle avait moins de chance que Fillon de gagner. Maintenant nous sommes liés à elle.

Comment va se dérouler la présidentielle russe ?

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Le soir où Vladimir Poutine a été réélu pour la troisième fois, en mars 2012.

Personne ne le sait et si quelqu’un vous a dit qu’il savait, ce n’est pas vrai parce qu’il n’y a pas de décisions prises.

Mais il y a des faits.

Il y a quelques mois, l’administration présidentielle a organisé des réunions avec des politologues, sociologues, politiques, pour préparer la réélection de Poutine. Ils ont reçu toutes les consignes nécessaires pour commencer ce travail. Depuis sept à huit mois, l’administration présidentielle prépare sa candidature.

Je pense que Poutine sera réélu sans que l’élection ne soit anticipée (NDLR Une rumeur tenace a fait son chemin à l’automne dernier, insinuant que la présidentielle de 2018 pourrait être anticipée pour assurer la réélection de Vladimir Poutine).

Deuxièmement, si le résultat de l’élection présidentielle semble plutôt évident, on comprend par contre que des changements apparaîtront dans le gouvernement. Vladimir Poutine commence petit à petit à changer ses équipes, au Kremlin comme dans les régions. Autrefois, il y avait des gens autour de lui que j’appelais les frères. Ce sont des anciens du KGB, la soixantaine, anciens sous-colonels comme lui, qu’ils ont connu quand Poutine était maire-adjoint de Saint-Pétersbourg. C’est-à-dire messieurs Iakounine, Ivanov, Patrouchev et les autres, même les gouverneurs. Depuis un an, nous voyons des changements dans les postes clés, des gens que j’appellerais les neveux.

Ce n’est pas seulement une nouvelle génération, ce sont des gens qui ont fait du business sous Eltsine, et leur carrière bureaucratique sous Poutine. Ils étaient businessmen dans les années 1990 et sont maintenant appelés par Poutine dans des administrations, dans les mairies de Moscou et Saint-Pétersbourg, puis il les monte progressivement. Deux exemples, le gouverneur de Nijni Novgorod, Andreï Nikitin et le gouverneur de Perm, Maxim Reshetnikov. Mais il y a aussi le chef d’administration de Poutine, Kirienko. C’est le premier échelon.

Le deuxième échelon ce sont les généraux qui étaient avant les petits capitaines, ses gardes du corps qu’il connait bien et qu’il monte peu à peu dans les administrations civiles pour regarder comment ils fonctionnent. Ils ont tous moins de 50 ans. Ce n’est plus la génération soviétique. Il commence pas-à-pas à changer les principes de son équipe. Ce ne sont pas les principes de loyauté des années 1980-90, ce sont les fils, les neveux et pas les frères.

Medvedev, c’est le frère, mais le frère cadet. Il est loyal c’est sûr. Quand Poutine lui a demandé de quitter le poste présidentiel, il l’a rendu en dix minutes, ça a beaucoup compté pour Poutine. On ne sait pas si Medvedev restera ou non mais il finira peut-être président de la cour suprême ou constitutionnelle un jour.

Je vois en tout cas que c’est une génération politique mais pas génétique qui monte, des gens qui n’ont pas fait leur carrière en URSS.

Qu’en est-il de l’opposition russe ?

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Alexeï Navalny à la sortie d’un commissariat, en mars 2012

C’est une nouvelle société qui monte, comme Macron, 39 ans, Navalny, la quarantaine, c’est une génération très ambitieuse comme a pu l’être celle de Blair ou Sarkozy. Ce sont des gens qui ne pouvaient pas faire grand chose mais qui avaient beaucoup d’espérance. Regardez l’Ukraine, il faut chercher les jeunes loups, les gens pas trop idéologiques. Avec des anciens grands empires comme la Russie, la France qui après la guerre a perdu ses colonies, ils n’ont pas l’effet de l’Algérie française, du Kazakhstan russe ou de la Tchétchénie russe. Ce sont des jeunes absolument nouveaux. Donc bien sûr que si Navalny est une personnalité qui peut garder sa vie, je ne dirais pas sa liberté parce que nous avons vu que les gens perdent leur liberté puis la retrouvent, peut-être qu’il deviendra un jour président de la Russie, quand Poutine et ses héritiers seront partis.

Ce qui est intéressant dans l’histoire de la Russie, quand nous regardons comment les grands changements, les grandes réformes ont commencé, nous voyons que l’histoire se répète. Regardez la mort de Staline, il y a eu deux ans en suspend ensuite, c’est ensuite Khrouchtchev qui est sorti du bureau politique et qui a fait les réformes. Après, Brejnev, Gorbatchev…

Donc si Poutine sortait, il y aurait peut-être deux ans d’un pays dirigé par une personnalité politique faible comme Medvedev. Mais Medvedev contre Navalny, qui l’emporterait ? C’est pourquoi Navalny attaque Medvedev, il a très bien compris cela. Attaquer Poutine ? Il est fait de kevlar ! Il s’en fout ! Mais Navalny comprend que Medvedev est son concurrent, pas Poutine. Pas aujourd’hui, pas pour l’élection présidentielle de 2018 mais ensuite, il attaquera l’héritier de Poutine.

La presse internationale a cru remarquer l’apparition de nouveaux visages, plus jeunes, lors de la dernière manifestation d’Alexeï Navalny, le 26 mars dernier, qu’en est-il ?

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Le 26 mars 2017, des jeunes défiants la police anti-émeute lors de la dernière manifestation d’Alexis Navalny

Ceux qui sont sortis dans la rue, c’est de la protestation. Ceux qui sortent parfois pour Staline, c’est aussi de la protestation. Ce n’est pas l’important, l’important c’est ce que l’on voit sur les photos que fait Navalny quand il ouvre ses nouveaux bureaux en région. Il y a toujours des jeunes autour de lui. Il ne faut pas regarder ceux qui sortent dans la rue, il faut regarder ceux qui sont volontaires, qui s’engagent, ils prennent des risques, ils sont filmés et fichés par le ministère de l’intérieur mais ils n’ont pas peur, ils ne voient pas la peur. « Quinze jour en prison ? Je m’en fiche ! » se disent-ils!  Ils ne sont pas extrémistes, ils sont je-m’en-foutiste, ils n’ont pas peur de l’état.

Pour moi le signal ce n’est pas forcément les gens qui descendent dans la rue parce que ça arrive à peu près une fois par an. Le signal ce sont ceux qui s’engagent comme volontaires dans les régions lointaines dirigées par des gouverneurs et la milice et qui se moquent de tout. Ils y vont, ils montrent leur visage, ils font des photos, ce sont des centaines de jeunes gens qui sont prêts à manifester mais surtout à s’engager, à prendre des risques, à aller en prison, c’est très intéressant.

Je m’imagine si mon fils faisait la même chose, s’il allait jeter ses sandales sur la police. Je m’en ficherais, mais travailler, risquer ses études, ses amis, sa famille, quand je regarde ces photos qui viennent de provinces très conservatrices, ce sont des gens qui vivent dans un autre pays via internet, d’autres valeurs, d’autres principes. « Tu m’interdis d’aller me promener ? Je m’en fout. Tu m’interdis de m’engager dans tel ou tel groupe, je m’en fous. Je proteste comme ça, je soutiens Navalny parce que c’est le chef de la protestation« . Autour de Navalny il y a même des gens qui portent des drapeaux de l’union soviétique et des portraits de Staline. C’est de la protestation contre la corruption. Il y a avec eux des étudiants qui ont étudié à la Sorbonne, à Oxford, c’est la masse qui proteste, c’est une alliance de protestation qu’il fait, et c’est génial.

Je sais d’ailleurs que ça inquiète le Kremlin.

Vous verrez dans les mois à venir qu’il y aura des « projets patriotiques » dans les écoles et universités.

Dans un discours de Macron, j’ai vu une phrase « nous sommes les patriotes contre les nationalistes« . Je pense que Navalny reprendra cette phrase en ce sens qu’il soutient les patriotes, il reprend le flambeau du patriotisme des mains de ces quasi patriotes du Kremlin, ces patriotes professionnels ou patriotes du salaire. Il enflamme ces jeunes-là parce qu’il leur dit que tout ce qu’ils font c’est pour la patrie, ce sont eux les héritiers des gens qui ont gagné la grande guerre. C’est une très bonne chose pour la politique. La concurrence c’est très bien.

Par exemple, au delà des affaires, dans vos élections il y a eu plein de projets différents, il y a eu une bataille de projets, ce qui n’existe plus dans mon pays. J’aurais aimé qu’il y ait un second tour Fillon/Macron parce que ce sont deux projets différents qui se seraient combattus pour que les gens puissent choisir.

Chez nous, il y un projet de Navalny, qui est aussi flou que le projet de Macron et il n’y a pas de projet de Poutine. Qu’est-ce que c’est que cette bataille? C’est une bataille pour garder ou prendre le pouvoir.

Quelles sont les figures de l’opposition aujourd’hui en Russie ?

De mon point de vue, il y a trois personnalités.

Il y a Alexeï Navalny qui est le leader, qui a le flambeau de l’opposition.

Il y a Khodorkovski qui est un symbole de l’opposition dans un sens vaste. C’est une personnalité qui a passé dix ans en prison et qui ne cesse pas de combattre.

Et on commence à voir une troisième personnalité, c’est Dmitry Goudkov qui souhaite devenir maire de Moscou et qui veut faire la même route qu’a fait Navalny en 2013. ça sera d’ailleurs peut-être une coalition envisageable pour le futur. Nous avons donc ces trois figures, nous n’avons plus monsieur Kassianov et monsieur Nemtsov qui lui, a été tué.

Il ne reste donc plus que Navalny pour le flambeau, Khodorkovsky pour le symbole d’oppression et monsieur Goudkov qui est sans parti, sans force comme Macron, qui commence à monter. Les sondages le mettent d’ailleurs autour de 20% tout de même (NDLR en prévision d’élections municipales), ce n’est pas rien.

Êtes-vous une radio d’opposition?

Il faut dire que quand monsieur Poutine a fait du paysage médiatique un plat pays, petit arbre que nous étions, nous sommes devenus un grand arbre, mais seulement parce que nous sommes seuls. Je pense que à Amiens ou à Arras, nous serions une radio banale. Tous les hommes politiques de la région, tous les sportifs, les artistes de la région seraient venus chez nous pour s’exprimer et ça aurait été banal en Europe. Mais en Russie, comme tout est défendu, nous sommes une presse d’opposition parce que nous ne voyons pas comment Navalny pourrait être invité sur une chaîne d’opposition. Nous disons toujours que nous sommes une radio professionnelle, pas d’opposition. Il y a Dojd, média d’opposition qui invite toujours les opposants, nous, nous sommes les autres.

On nous accuse souvent d’être agent de l’état ou de Gazprom, décidez qui nous paie ! Je sais très bien que ma politique rédactionnelle est ouverte, ça se voit, on ne cache pas une politique rédactionnelle. Par exemple, si je publie sur mon site les « Panama papers » ou quelque chose sur la famille de Poutine, ça se verra. Nous ne sommes pas une radio d’opposition mais nous critiquons toujours le gouvernement parce que critiquer l’opposition c’est déjà fait par les chaînes de télévision russes.

Propos recueillis/photos par Paul GOGO pour Ouest-France

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L’obsession du « terrorisme » du président Porochenko

Il est deux heures du matin, dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 novembre, quand le cabinet du président Porochenko appelle l’ambassadrice de France en Ukraine, Isabelle Dumont. À 11h le lendemain matin, le président, son premier ministre et une partie de son gouvernement débarquent devant l’ambassade pour s’y recueillir. Ont suivi, des dizaines d’ukrainiens. « J’ai été impressionnée par le nombre d’ukrainiens qui sont venus déposer des fleurs devant l’ambassade pour exprimer leur solidarité avec le peuple français » a ensuite déclaré l’ambassadrice.
Les ukrainiens se sentent d’autant plus proches des français qu’ils connaissent le traumatisme et les conséquences d’un massacre causé au cœur d’une capitale.

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Isabelle Dumont, ambassadrice de France et Petro Porochenko, président d’Ukraine. Photo : Paul Gogo

Mais pour le reste, la situation française n’est en rien comparable à la situation ukrainienne.
Au delà de la sincérité certaine des ukrainiens et de leur président, il y a, dans l’ensemble des discours du président Porochenko, une volonté obsessionnelle de faire un lien entre la situation ukrainienne et le terrorisme mondial. C’est parfois clairement dit, parfois insinué, le président ne cesse de répéter que l’Ukraine fait partie des victimes de ce terrorisme mondial. Car si l’ensemble de la presse internationale qualifie le conflit ukrainien de guerre (parfois civile), en Ukraine, pour une question de communication auprès de la population, la guerre du Donbass est considérée comme étant une « opération antiterroriste ». La majorité des médias ukrainiens respectent encore aujourd’hui cet élément de langage pourtant issu de la communication gouvernementale.
Mais cette comparaison grossière entre la guerre du Donbass et les attaques terroristes perpétrées dans le monde entier par l’état islamique trouve un certain écho chez les militants ukrainiens les moins modérés. Après avoir rendu hommage aux victimes des attentats, certains ont ensuite publié des photos de cadavres de soldats ukrainiens sur les réseaux sociaux. « Nous vous soutenons de tout cœur mais lorsque des soldats sont morts cette semaine dans le Donbass, personne n’est venu déposer de fleurs devant l’ambassade d’Ukraine en France » expliquaient-ils. L’Ukraine a parfois du mal à faire la différence entre la mort de ses soldats participants à une guerre et l’assassinat de civils en plein cœur de Paris, ville européenne dont la culture et le symbole de ces actes parlent au monde entier.

Il est vrai que la semaine dernière, au moins sept soldats ukrainiens ont été tués dans l’Est de l’Ukraine. Un regain de tension inédit depuis le cessez-le-feu de septembre dernier. Avec le retour des combats, les rumeurs d’attaques lancées par les renseignements ukrainiens pour mobiliser l’attention de la population se multiplient de nouveau. Au lendemain des attentats de Paris, les responsables Ukrainiens ont fait état de menaces particulières pesant sur les grandes villes du pays. La nature du risque n’a pas été précisée et le communiqué officiel entretien un flou étrange, insinuant (comme l’ont interprétés certains médias), que le risque pouvait être autant islamique que séparatiste…

En liant Vladimir Poutine à l’ensemble des catastrophes mondiales dans une volonté de diabolisation permanente de l’ennemi et de contre-propagande maladroite, le président encourage la naissance des théories du complot. L’idée se répand massivement dans les réseaux ukrainiens que les attaques terroristes de Paris seraient liées à Vladimir Poutine, les militants allant jusqu’à inventer la présence de Tchétchènes lors de cette attaque…

Est-il vraiment utile de démonter cette théorie… L’attaque de vendredi était attendue par les autorités, les responsables connus, notons également que Vladimir Poutine n’est pas plus épargné par les menaces terroristes que les français. 214 russes ont été tués lors du crash du Sinaï il y a deux semaines, 6 cette semaine à Bamako, les moscovites s’attendent à un attentat de grande ampleur dans les mois à venir, prendre le métro à Moscou devient une épreuve pour beaucoup d’habitants… Poutine bombarde peu l’EI, certes, (sûrement toujours plus que la France avant les attentats) mais se positionne sans ambiguïtés contre le groupe terroriste. Les adeptes de cette théorie du complot soulèvent que l’attaque fait le jeu de Vladimir Poutine. C’est vrai, mais il fait aussi sûrement le jeu du Front National, le jeu de l’ensemble des partis d’extrême droite européens, il fait aussi le jeu de Bachar el Assad, et il est même certain que cette nouvelle séquence « attentats » remontera la côte de popularité de François Hollande…

En arrière plan de ces théories tarabiscotées, il y a l’image d’un président ukrainien incapable de projeter l’Ukraine comme un pays mondial, les yeux rivés avec obsession sur le Donbass et sur Vladimir Poutine.
Il y a depuis quelques temps une inquiétude légitime qui traverse la population ukrainienne. Tout simplement celle d’être oublié par la diplomatie internationale. Il faut dire que la guerre s’est arrêtée aussi brutalement qu’elle est arrivée, en septembre dernier. La population comprenant que le Donbass et la Crimée ne reviendraient pas en Ukraine d’aussitôt, le temps était alors venu pour le président Porochenko de communiquer plus fortement sur les réformes en cours afin de conserver un certain soutien de la population, de montrer que le pays pouvait s’en sortir. Mais les événements politiques de ses dernières semaines commencent à fatiguer les ukrainiens qui ne voient plus le bout du tunnel. Un parlement incapable de voter démocratiquement et légalement des lois essentielles à la bataille contre la corruption et à un rapprochement de l’Europe, des élections régionales sabordées par les oligarques et barons défendant leurs citadelles, les mêmes qu’avant la révolution de la Dignité, un président ne tenant pas ses promesses, incapacité à faire condamner les responsables des massacres d’Odessa et de la révolution de la Dignité… Autant de réalités qui réclament des réponses et des actes.
Suite aux attentats parisiens, il y a également l’inquiétude que la France opère un rapprochement vers la Russie. Une inquiétude compréhensible, aux vues des dernières déclarations de Nicolas Sarkozy déclarant désormais ouvertement son amour à la Russie. Quand à François Hollande, il a d’ores-et-déjà entamé un rapprochement avec la Russie, avec en tête cette fameuse unique coalition en Syrie. Ainsi, l’Ukraine craint, que, le temps passant, le pays soit oublié et effacé par une éventuelle coalition syrienne, par l’actualité et par l’évolutions des intérêts politiques. Avec la peur de se retrouver abandonnée en cas de nouvelle attaque russe dans le Donbass, où, d’une façon plus réaliste, que la situation en Syrie pousse l’Europe à lever certaines sanctions au 31 décembre.

Paul Gogo