[Décalage Diplo] « Dans le Donbass, tous perdants ? »

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KIEV. Par Paul Gogo. Dans l’Est de l’Ukraine, oubliés par la Russie, les séparatistes n’ont autre choix que de s’imaginer un futur lié à l’Ukraine.

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Igor Plotnitski, président de la république autoproclamée de Lugansk (LNR) et Alexandr Zakharchenko, président de la république autoproclamée de Donetsk (DNR). Conférence de presse, Donetsk, 2 février 2015. crédit : Paul Gogo.
Depuis le début du conflit, les séparatistes ont eu à avaler de nombreuses couleuvres. On a tendance à l’oublier, mais le projet politique initial des séparatistes pro-russes du Donbass était de recréer la « Nouvelle Russie » où « Novorossiya ». Si la zone séparatiste actuelle est encore dirigée par d’anciens militants de la nouvelle Russie, le projet, lui, est tombé à l’eau, il y a quelques mois, au cœur de la guerre. Et pour cause, les séparatistes ont rapidement compris qu’ils devaient revoir leurs ambitions à la baisse quand ils ont réalisé qu’aucune attaque de grande ampleur ne pouvait se faire sans l’aval et l’aide de l’armée russe fasse à une armée ukrainienne faible mais de plus en plus organisée.

C’est lors de l’été 2014, quand l’armée ukrainienne qui reprenait rapidement du terrain et a été violemment repoussée par les séparatistes aidés par l’armée russe, que les généraux ukrainiens ont compris que chaque attaque entraînait une réplique russe. Le risque donc de faire un pas en avant, repoussé de deux en arrière. Depuis, excepté les batailles d’Ilovaïsk et de Debalstevo, points stratégiques qui devaient appartenir à un camp, les seules attaques séparatistes relevées correspondaient à une réponse d’attaques ukrainiennes (Shyrokine) où à un coup de pression Russe à la veille d’une rencontre internationale (Marinka).

Des soldats séparatistes dépendants 
Pour le reste, les déclarations des séparatistes n’étaient que propagande et coups de pression. Ils ont longtemps clamé qu’ils prendraient la ville portuaire de Marioupol (sud de Donetsk). La Russie n’en voulait pas et officieusement, cela n’arrangeait pas vraiment les affaires des séparatistes. Car cette ville ne se prend pas avec des tanks et des bombes. Les clés sont à négocier avec Rinat Ahmetov, toujours et plus que jamais, encore aujourd’hui, le roi du Donbass. Lui, a toujours tenu à garder ses usines en Ukraine. Il nourrit de nombreux habitants du Donbass avec son aide humanitaire et participe à la naissance d’une « économie séparatiste » en s’approvisionnant en zone prorusse avec les transactions financières qui vont avec.

La prise de villes comme Kharkiv ou Odessa sont également rapidement apparues totalement irréalistes. Les séparatistes n’ont quasiment jamais eu les moyens de leurs ambitions. De facto, le projet de Novorossyia où d’une quelconque conquête de grande ampleur sont donc tombés à l’eau. D’autant plus que ce projet défendu par des séparatistes anti-impérialistes d’extrême-droite n’a jamais reçu que peu d’écho dans la société civile du Donbass.

Le nettoyage russe
Puis, il y a eu le ménage russe, apparu très tôt dans le conflit mais qui prend de l’ampleur depuis quelques mois. La Russie n’a jamais voulu de Novorossiya, pas plus d’une intégration du Donbass en Russie (contrairement à ce que la propagande séparatiste a longtemps fait croire à la population qui déchante désormais). Alors rapidement, les agents russes présents dans le Donbass ont lancé des opérations de nettoyage dans les instances militaires et politiques séparatistes. D’abord dans les bataillons pour calmer les têtes brûlées qui prenaient trop de liberté avec les ordres et abusaient de la corruption, puis dans les ministères pour se séparer de ceux qui ne souhaitaient pas respecter les demandes du Kremlin et donc les accords de Minsk. Ces éliminations ont été particulièrement médiatisées à cause de leurs violences (assassinats de personnages réputés) et de par leur efficacité (des personnalités politiques séparatistes disparaissent soudainement de la circulation et réapparaissent quelques semaines plus tard à Moscou). Ceux qui restent sont désormais ceux qui acceptent de gouverner la main du Kremlin sur l’épaule.La défaite de l’Europe
Enfin, il y a quelques semaines, les séparatistes avaient promis d’organiser leurs propres élections locales alors que l’Ukraine organisait les siennes. Mais il était hors de question pour Poutine d’envoyer balader l’application des accords de Minsk. Il s’agissait même pour lui d’utiliser les échéances de l’application du cessez-le-feu et des élections locales pour progressivement conclure la séquence ukrainienne, tenter de faire sauter quelques sanctions au 31 décembre et se concentrer sur la Syrie. Vladimir Poutine s’est donc aligné sur ses « partenaires » européens en demandant l’annulation des élections séparatistes. Message reçu. Les prorusses ont décidé de reporter leur scrutin à 2016.

Mais depuis, ils multiplient les déclarations « tolérantes » envers l’Ukraine, il n’est plus question de s’adresser à « l’Ukraine fasciste ». Organiser des élections reconnues par l’OSCE et donc par l’Ukraine ? Pourquoi pas. À conditions que l’Ukraine vote ce fameux amendement à la constitution relatif à l’indépendance des régions du Donbass. Ça tourne bien puisque c’est prévu par les accords de Minsk. Certains détails mis en conditions par l’Ukraine (reprise ukrainienne du contrôle de la frontière Russe, amnistie des séparatistes) ne sont pas près d’être réalisés mais les séparatistes comprenant que leur avenir ne se fera pas plus avec la Russie qu’avec l’Ukraine, commencent à s’ouvrir à la discussion.

Cette situation est d’ailleurs voulue par Vladimir Poutine. Car en œuvrant pour garder cette zone hybride, le président russe fait l’économie du financement d’une région, certains services publics (pensions) sont encore financés par la Russie pour le moment mais rien à voir avec l’investissement criméen. Ce sont l’Ukraine, l’Europe et leurs ONG qui devront dépenser beaucoup d’argent et d’énergie dans la région dans les années à venir. Les européens préféreront toujours dépenser de l’argent pour le Donbass que de prendre le risque d’une complication. C’est la reprise des combats qu’il faut éviter. Enfin, et c’est le point principal de la stratégie russe, en conservant cette situation de conflit gelé, le président Russe garde un couteau dans la plaie ukrainienne, européenne et américaine, à remuer comme bon lui semble,et cela, ça n’a visiblement pas de prix dans la Russie de 2015.

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L’idiot utile du bataillon Azov

La guerre est aussi faite de gens bizarres, poussés à venir s'engager d'une façon ou d'une autre. Ils peuvent être des fous de guerre, des cœurs brisés fâchés contre la société, de simples criminels, des gens qui ne se retrouvent pas dans nos sociétés capitalistes, des naïfs peut-être moins naïfs qu'ils ne le montrent, des espions... J'ai hésité à écrire sur ce personnage bizarre, un de plus, car son parcours est flou et dans cette histoire, aucun des protagonistes ne me semblent crédibles. Espion, néo-nazi influençable mais convaincu, criminel, amoureux de la guerre ou combattant retrouvant la raison, difficile de cerner le personnage et de savoir à qui j'ai eu à faire...

Le rendez-vous est donné sur l’avenue Kreshchatyk, à quelques pas de la station de métro du même nom. Quelques hommes en treillis, les poches vidées de leurs grenades et de leurs armes, discutent autours d’un banc. L’un d’entre-eux a une croix gammée de tatouée sur son épaule, une autre salue ses amis d’un salut nazi, hilare. Ces membres du bataillon Azov, qui abrite de nombreux néo-nazis en son sein ont appelé tous les journalistes qu’ils connaissent pour leur présenter leur nouvelle recrue, quasiment une prise de guerre. Evgueni Listopad a une tête de vainqueur et se fait passer pour un simplet timide, petit, les cheveux rasés coupe militaire, les yeux vides, un sourire niais, il ne s’exprime que lorsque son nouveau commandant lui suggère de répondre à la presse. Droit, il ne moufte pas et sourit lorsque ses nouveaux camarades se moquent de lui. Mais quand le commandant présente sa recrue comme lorsque qu’Evgueni raconte lui-même ses aventures d’ancien séparatiste subitement redevenu amoureux de son Ukraine natale, il est difficile de faire la part entre le vrai et le faux. « Le séparatiste », ce sera son nouveau nom de combattant.

Photo: Paul Gogo
Evgueni Listopad dans son nouvel uniforme ukrainien

Une chose est sure, l’année et demie qu’il vient de passer a été pleine d’aventures. C’est en recoupant ses multiples publications sur internet et en les comparant aux propos qu’il m’a tenu lorsque je l’ai rencontré que j’ai pu tenter de retracer le parcours tumultueux de ce combattant.
Tout commence aux débuts de Maidan. Cet avocat, militant d’extrême droite, passionné de body building et de reconstitutions historiques, quitte alors sa ville de Zaphorize (sud de l’Ukraine) pour rejoindre le mouvement nationaliste Pravii Sektor sur Maidan. Les affrontements de Maidan passent, le président Ianoukovitch quitte le pays, le président de la Rada Oleksandr Tourtchynov assure l’intérim.
« J’ai commencé à lire beaucoup de choses sur internet qui m’ont fait douter. J’ai alors décidé de partir à l’Est pour rejoindre le mouvement séparatiste » explique Evgueni Listopad. C’est effectivement Slavyansk qu’il rejoindra. Une vidéo qui circule sur internet l’atteste. On peut le distinguer, faisant le clown sur un blindé, drapeau séparatiste en main. Il aurait été chargé de la protection d’un checkpoint, équipé d’une mitrailleuse, dans cette ville occupée quelques semaines par les séparatistes jusqu’à l’été 2014.
C’est ensuite que son parcours devient plus compliqué à comprendre. Il se serait rendu deux fois en Crimée pour se reposer. Dont une deuxième fois après avoir été arrêté par le SBU puis libéré. Accusé de séparatisme, il devra sa libération au manque de preuves, « ils n’ont jamais pu prouver que j’avais tué un Ukrainien ». Basée à Dnipropetrovsk, sa mère a déclaré à la presse avoir réclamé sa libération avec insistance, promettant de lui faire subir des soins psychiatriques. Les nombreux Ukrainiens qui ont protesté à l’époque contre sa libération l’accusaient d’avoir profité de relations haut-placées. Libéré, il courra se reposer en Crimée où il passera en direct sur la chaîne de propagande russe Lifenews sur laquelle il expliquera avoir subi des actes de torture de la part de la garde nationale ukrainienne et appellera à la mort des « soutiens de la junte de Kiev ». Il apparaît à l’image devant un drapeau d’un parti nationaliste russe, accompagné d’un militaire. « Ils m’ont battu à coups de crosses et piétiné, ils me lançaient parfois dans une fosse dans laquelle ils me laissaient sans eau et sans nourriture pour la journée » y raconte-t-il. Il y explique également avoir subi des pertes de mémoire après avoir été drogué par les soldats. L’homme auparavant bâti en triangle y apparaît effectivement amaigri et affaibli. Mais son discours est clair, il veut se battre « contre le fascisme ukrainien », lui, le nostalgique du troisième Reich.

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Evgueni en direct sur Lifenews depuis la Crimée, en mai 2014

Cette partie de l’histoire n’est pas claire c’est après un de ses deux voyages en Crimée qu’il aurait rejoint Donetsk, le bataillon Spartak et son tristement célèbre commandant, « Motorola ». De nombreuses photos en attestent sur les réseaux sociaux, on peut le voir jouer avec un lance-roquette, un aigle allemand tatoué sur l’une de ses larges épaules. Des médias font état à l’époque d’un second tatouage en honneur à son bataillon sur l’autre épaule, qu’il aurait ensuite remplacé par un tatouage représentant le drapeau noir et rouge des nationalistes ukrainiens. On le voit également poser fièrement, kalachnikov en main, dans les dortoirs de son bataillon.

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Evgueni au lever du lit (Donetsk)

« C’est à ce moment là qu’il a commencé à nous écrire » explique un de ses nouveaux camarades. « Il a commencé à correspondre avec une amie, il lui expliquait que sa famille lui manquait, qu’il voulait revenir côté Ukrainien » explique-t-il.
L’homme décide de passer la frontière. Mais cette fois-ci, c’est par des soldats du bataillon Azov qu’il se fait attraper.
Le voilà ainsi assis sur un banc, sur Kreshchatyk, forcé à répondre aux interviews pour montrer sa bonne foi. Aux antipodes du Evgueni que l’on retrouve sur les réseaux sociaux. Il a perdu beaucoup de muscles et n’a plus rien à voir avec l’image de tueur baraqué et sûr de lui que l’on devine sur les nombreuses traces laissées sur internet. Ruslan Kachmala, son nouveau commandant du bataillon Azov assure ne le connaître « que depuis deux jours » et ne pas réussir à cerner le personnage.  L’homme a-t-il rejoint le bataillon sous la contrainte? Le petit commandant barbu et trapus n’est pas plus digne de confiance que « le séparatiste ». « Il est là parce que je suis connu chez les séparatistes, ils ont peur de moi et me craignent. Quand ils entendaient mon nom dans les talkies-walkies, ils craignaient nos attaques. Certains rêvent de nous rejoindre, nous voulons leur montrer que c’est possible » lance-t-il fièrement, prenant visiblement ses rêves de héros de guerre pour une réalité. Evgueni confirme, « il a pris des zones sans tuer un homme, nous le connaissions bien avec Motorola ». Mais dans les faits, les soldats ne semblent pas vraiment croire en cette apparition de la vierge. Ils en veulent surtout au gouvernement Ukrainien « qui a libéré un séparatiste ». « On l’a vu sur un char russe avec un drapeau de la Novorossiya, mais il n’a jamais été condamné ici. Ce n’est pas cette personne qui menace l’Ukraine, c’est l’état » s’agace le soldat d’Azov. Dans le groupe, le président Porochenko est qualifié de dictateur. Evgueni leur aura au moins apporté une médiatisation et quelques informations utiles sur les séparatistes.

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Evgueni le culturiste est aussi fan de reconstitutions historiques. Du meilleur goût.

Les soldats ne lui font pas confiance « il a trahi une fois, il trahira une deuxième fois ». L’homme ne sera pas armé et n’ira pas sur le front. Le discours d’Evgueni Listopad n’inspire pas plus confiance. Les éléments de langage sont trop gros pour être sincères. « Je suis là parce que quand j’ai découvert que c’était l’armée russe qui se battait dans le Donbass, j’ai été dégoutté et j’ai compris qu’il fallait que je revienne sauver l’Ukraine » raconte-t-il, insistant lourdement, à plusieurs reprises sur la présence de l’armée russe dans l’Est de l’Ukraine. « Maintenant je veux me battre pour ma patrie car l’Ukraine est unie et le territoire Ukrainien est occupé par l’armée régulière russe et les séparatistes », un discours parfait, trop parfait. « En Ukraine j’ai ma mère, ma famille, une fille que j’aime » conclut-t-il en insistant sur le fait qu’il n’a « jamais tué un seul Ukrainien ». « À l’aéroport, on tirait sur des murs pour que les journalistes filment, je n’ai jamais tué personne ». Sur internet, des médias ayant rapporté son histoire l’année dernière expliquent qu’il aurait rejoint les séparatistes après s’être vu promettre un passeport russe et un travail en Crimée. Un passeport qu’il n’a jamais eu.
Le bataillon Azov n’a pas la meilleure réputation qui soit, par qui a-t-il été torturé? Encore une fois, le commandant en fait trop et tombe dans le risible. « Moi je ne torture pas, quand vous torturez quelqu’un, la personne se referme sur elle-même et ne veut plus parler » affirme-t-il. Ajoutant mystérieusement :  » Une fois, l’armée a interrogé trois séparatistes pendant trois jours. Aucun résultat. Je suis allé discuter avec eux, il y en a un qui a tout écrit sur une feuille et qui s’est pendu après. C’était plié en une demi-heure ». Impossible d’en savoir plus sur la « méthode miracle » du « saint d’Azov ». Autour, les autres combattants rigolent et moquent le séparatiste. L’un d’entre-eux m’avoue qu’ils le prennent pour un abruti total car il a un testicule en moins, qu’il s’est explosé en tirant malencontreusement avec son pistolet fixé au niveau de la taille. Un accident courant sur les lignes de front, mais l’ablation de testicules est également une pratique de torture particulièrement répandue dans ce conflit et dans les deux camps.

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Evgueni Listopad, lance-roquettes en main, à Donetsk

Quoiqu’il arrive à ce personnage, ses anciens camarades du bataillon séparatiste Spartak lui ont laissé un beau cadeau numérique. Plutôt bien vu mais un peu gros. Au lieu d’appeler à la mort du « traître » qui ne cesse de répéter dans les médias ukrainiens qu’il n’a jamais tué personne, ils ont préféré publier un simple post sur le réseau social russe Vkontakte : « Evgueni Listopad a été un soldat exemplaire, il a reçu deux médailles pour ses actes lors de la bataille de l’aéroport. Il a détruit trois tanks et tué une soixantaines de soldats ukrainiens » avec deux photos d’Evgueni, lance-roquette et kalachnikov en main (voir ci-dessus).
Paul Gogo